Comparer les violences des femmes et celles des hommes dans le football amateur

Numéro 8 | Sport et Genre

pp. 21-29

>>> PDF <<<

Nicolas Penin

Maître de conférences - Atelier SHERPAS (EA 4110) - Faculté du sport et de l’éducation physique - Université d’Artois
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Oumaya Hidri Neys

Maître de conférences - Atelier SHERPAS (EA 4110) - Faculté des sciences du sport et de l’éducation physique - Université de Lille 2
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Résumé

Parce qu’elles sont relativement rares, il est difficile d’étudier les violences sportives par l’observation directe. Cela impose le recours à des protocoles méthodologiques qui multiplient les angles d’étude et s’appuient sur la comparaison. Il nous a semblé pertinent de décliner ce parti pris méthodologique entre le football dit masculin ou féminin. Car si le football des unes et des autres s’appuie sur les mêmes conditions règlementaires de pratique et s’il est régi par les mêmes instances, on constate d’importantes différences en matière d’écart à la norme sportive. Nous avons d’abord quantifié et qualifié les violences des femmes et des hommes dans le football amateur, dans la ligue Nord/Pas-de-Calais. Cette première phase a permis de poursuivre l’enquête au plus près des terrains et de leurs acteurs. Des entretiens ont donc été menés avec des dirigeants administratifs et techniques pour caractériser les contextes de pratique et repérer les mécanismes de régulation des comportements. Ce travail, mis en perspective avec les apports des enquêtes précédentes, permet de poser quelques pistes explicatives, à condition de mesurer les limites de la méthode comparative, lorsque sont comparés des cas qui a priori paraissent incomparables.

Mots clés : Violences – Régulation – Football amateur – Genre – Méthode comparative

Abstact

 

Introduction

Bien que constituant un problème important pour l’institution footballistique et ses acteurs[i], les violences et incivilités restent relativement peu nombreuses dans les compétitions fédérales. L’Observatoire des comportements[ii] recensait, selon ses modes de définitions[iii], moins de 2% de matches concernés par les incidents lors de la saison 2011-2012. La relative rareté du phénomène le rend difficilement saisissable par l’observation directe. Cela impose la mise en place de protocoles méthodologiques ajustés aux particularités de l’objet. Cela nécessite aussi de préciser le périmètre définitionnel des violences. Notre propos se concentre ici sur les actes considérés par l’institution footballistique comme des violences (physiques ou verbales) et que l’on peut qualifier d’"hostiles" (Coulomb et al., 1999), c’est à dire qu’elles ne servent pas la finalité compétitive de l’activité.

C’est par la multiplication des échelles d’observation et des contextes de pratiques que nous tentons de produire des éléments d’étiologie des violences sportives. Pour préciser notre façon de travailler, disons que nous inscrivons nos enquêtes dans une perspective programmatique. C’est l’un des intérêts qu’il y a à installer l’objet dans le temps pour pouvoir en dénouer la complexité. Cela nous permet aussi d’ancrer nos travaux dans leurs terrains. Notre façon de faire s’inspire largement de la sociologie américaine de l’école de Chicago, en particulier, pour ce qui concerne la méthode, de la Grounded theory développée par Glaser et Strauss (1967). C’est-à-dire que notre démarche est inductive, elle pose les problèmes pour mieux les cerner, les comprendre et les expliquer plutôt que de leur imposer quelques orientations paradigmatiques au préalable. Dans cette dynamique de la production scientifique, la comparaison apparaît comme un moyen d’enrichir les modèles explicatifs et de falsifier, dans une logique popperienne, les énoncés produits. Pour employer la terminologie de Glaser et Strauss (1967), l’enjeu de la multiplication des enquêtes et des perspectives comparatives que cela offre, réside dans notre ambition d’établir progressivement non seulement des "substantive theories", mais finalement des "formal theories". Nous avons donc enquêté dans des contextes plutôt concernés ou plutôt épargnés par ces déviances[iv], différentes pratiques sportives (football, handball, basketball), différentes associations, différents contextes géographiques (Nuytens et Penin, 2011). L’étude de ces premiers terrains d’études, empruntant aux démarches quantitatives et qualitatives a permis de faire émerger quelques éléments d’explication, mais aussi de poursuivre des pistes d’investigation. C’est notamment du côté du football féminin[v] que nous engage la poursuite des travaux. L’épreuve du terrain nous y invite. D’abord parce que les chiffres produits par l’Observatoire des comportements indiquent une disparité quantitative très forte en matière de cas enregistrés (à nombre de matches équivalent, l’occurrence des violences est 4 fois plus fréquente dans les catégories "masculines"). Les conditions de pratique sont pourtant censées être similaires : mêmes règles, mêmes arbitres, même encadrement[vi]. Tout se passe donc ici comme si le genre constituait la variable discriminante. Elle apparait d’ailleurs de la sorte dans les récits recueillis. Ils sont nombreux à évoquer une forme de puissance pacificatrice de la présence des femmes. Assertion que nous souhaitions soumettre à l’épreuve des faits.

D’autant que de nombreux travaux insistent sur la dimension structurante de la violence dans la fabrique du genre et du genre dans le recours aux violences. Ce peut être le cas lorsque la violence apparaît comme déterminante dans la fabrication d’une forme de virilité dominante (Welzer-Lang, 2005) ou qu’elle participe à légitimer ce que Kergoat (2000) désigne comme "principe de séparation et principe de hiérarchie" largement mis en évidence dans les pratiques sportives (Messner et Sabo, 1994). Et puis, les violences commises par des femmes, à quelques exceptions près (Rubi, 2003 ; Cardi et Pruvost, 2011, 2012), constituent un impensé dans les travaux de recherche, plus encore dans le cadre des pratiques sportives (exception faite de la publication de Bodin, Robène et Héas, 2007). Ajoutons enfin, que dans une perspective prophylaxique, nous voyons un intérêt à l’étude d’un cadre de pratique qui semble réguler très efficacement ses désordres.

C’est donc par la comparaison des violences dans la pratique des hommes et dans celle des femmes que nous entendons contribuer à une meilleure compréhension des violences et de leur caractère genré. Pour gagner ce terrain d’enquête et permettre la comparaison, nous avons donc suivi la démarche que nous avions préalablement mise en place dans le football masculin, démarche centripète consistant à nous approcher progressivement des terrains et des interactions. C’est donc en objectivant le rapport à la norme sportive dans le football pratiqué par les femmes, quantitativement et qualitativement, que nous avons d’abord procédé. Nous avons pour cela mis en perspective les apports des travaux précédents sur le football masculin (Nuytens et Penin, 2006) et les données inédites, relative à la pratique des femmes, produites pour cette enquête. Sur ce second point, nous avons croisé les techniques. Le premier volet empirique concerne l’examen des données produites par l’instrument officiel. Les chiffres de l’Observatoire des comportements[vii] ont essentiellement été mobilisés. Le second repose sur les entretiens semi-directifs menés avec les acteurs concernés par le football féminin et la régulation de ses heurts. Nous avons rencontré les conseiller-e-s techniques et les responsables de l’organisation et de la promotion du football féminin de trois ligues de football (Nord-Pas-de-Calais, Picardie et Champagne-Ardenne) et de cinq districts[viii] (n=7). Nous avons interrogé par ailleurs, les responsables des commissions de discipline de ces ligues et de trois districts (n=5). Enfin, ce travail s’appuie sur l’analyse des discours recueillis lors d’entretiens conduits avec des arbitres officiants dans le football féminin, au niveau départemental, régional et national (n=12). L’apport des travaux précédents, notamment l’importance révélée des modes de régulation autonomes imposait ce montage méthodologique.

C’est donc sur l’analyse systématisée de ces datas que repose la présentation des éléments de caractérisation puis des premiers énoncés explicatifs. Ce faisant, nous interrogerons les conditions épistémologiques et empiriques d’une perspective comparative ainsi mobilisée.

I. Situer les violences des femmes dans le football amateur

Pour l’Observatoire des comportements, les bornes définitionnelles des "violences et incivilités" se superposent ici, grosso modo, avec la définition classique des "violences hostiles" (Coulomb et al., 1999). Cette instance fédérale produit donc un traitement secondaire des processus d’incrimination et de pénalisation qui permet de poser les premiers éléments de caractérisation des violences des femmes. Ainsi considéré, le rapport à la norme sportive apparaît fort différent selon que l’on se situe du côté de la pratique des femmes ou de celle des hommes. Sur la saison 2011-2012, en seniors (plus de 18 ans), il y a eu 7 764 cas enregistrés chez les hommes, 71 chez les femmes[ix]. La contribution des femmes est donc, en valeur absolue, extrêmement faible (moins d’1% de la totalité des faits recensés). Mais le nombre de pratiquantes et de matches est également bien différent. Rapporté à un nombre de matches équivalent, l’écart se réduit. Toujours sur la saison 2011-2012 et dans les catégories "séniors", sur 1000 matches joués, 26 sont concernés par les heurts dans la catégorie masculine, 6 chez les femmes. Alors même que l’on neutralise donc l’effet "nombre de matches", les rencontres entres hommes sont 4,3 fois plus souvent touchées par les violences et incivilités que les matches de football féminin[x]. Autrement lus, ces chiffres donnent à voir une forte sous-représentation des femmes dans la participation aux actes de déviances retenus ici : 4,4% des séniors sont des femmes, qui contribuent à 0,9% des violences dans cette catégorie d’âge[xi].

Qualitativement, les différences selon le sexe sont bien moins importantes. C’est ce qu’indique notamment la distribution des types d’infractions sportives entre violences physiques et violences verbales. Les premières regroupent 50% des violences pour elles, 45% pour eux. Les secondes concentrent 46% des incidents pour les femmes et 49% pour les hommes. Les cas restants, plus rares, sont rangés dans les catégories "incivilités" et "atteintes aux biens". Cette similarité de la distribution des cas résiste même à une lecture plus fine des types de violences : les deux catégories de violences les plus nombreuses sont les mêmes pour les hommes et les femmes, qui plus est, dans des proportions très proches. Les "propos grossiers/injurieux" représentent 38,9% des cas enregistrés chez les hommes, 39,4% chez les femmes. Les "coups/brutalités" concernent 38,2% des cas enregistrés pour eux, 35,2% pour elles. En se fiant à la référence institutionnelle, il semble donc qu’il n’y ait pas de distinction sexuée des violences dans le football amateur français. Mais qualitativement comme quantitativement, les chiffres caractérisant les déviances n’ont de sens que rapportés à leur mode de production et soumis à une lecture critique (Mucchielli, 2008). Comme les statistiques de la délinquance mesurent aussi l’activité policière, les données de l’Observatoire des comportements traduisent aussi l’activité arbitrale[xii]. Et nous ne pouvons précisément savoir, à l’échelle du territoire national, si les rencontres dans les catégories "féminines" sont couvertes par un "officiel" dans les mêmes proportions que les rencontres "masculines". Pas plus, nous ne pouvons faire abstraction des "ajustements" qu’opèreraient les arbitres en situation. Pour le dire autrement on ne peut savoir si les tiers régulateurs "sifflent" et "cartonnent[xiii]" de la même manière dans les rencontres des unes et dans celles des autres. Au contraire, les entretiens menés avec les arbitres comme avec les dirigeant-e-s s’accordent sur ce point : les façons de faire seraient plus "pédagogiques", "moins sévères" privilégiant notamment la prévention et l’explication, chez les femmes. Ces modes de régulation, construits largement sur des outils informels, ne laissent trace une fois la rencontre terminée (sinon dans les mémoires). Ils rendent ainsi les heurts invisibles pour l’institution. Ils témoignent en outre du caractère structurant des rapports sociaux de sexe dans la direction du jeu[xiv]. D’abord, parce que ces façons de faire relèvent d’une forme de paternalisme. Les arbitres (des hommes, dans une très large mesure) semblent attachés à l’idée d’une plus grande contrainte des contacts physiques pour "protéger" les joueuses. Ils se sentent en quelque sorte investis de cette mission. Ensuite parce que les violences des femmes ne sont pas perçues comme dangereuses pour l’ordre social de la situation, moins encore pour l’arbitre[xv]. Elles sont tantôt considérées comme anecdotiques ("pas bien méchant" pour Patrick, président de la commission féminine du district Escaut), tantôt perçues comme folkloriques ("du crêpage de chignons" pour Manuel, président de la commission de discipline de la ligue Champagne-Ardenne), mais jamais comme une véritable menace. C’est aussi ce regard que les dirigeants des instances d’incrimination et de sanction portent sur les violences des femmes. Nos entretiens avec les membres de commissions de disciplines indiquent que la référence androcentrée pèse ici de tout son poids. Les violences des femmes apparaissent alors comme quantité négligeable, ce qu’elles sont en valeur absolue à l’échelle d’une commission de discipline de district ou de ligue. Les cas "spectaculaires" sont aussi, mécaniquement, moins nombreux. La comparaison spontanée, quotidienne, semblant ainsi faire l’économie de la variation du volume des rencontres, participe à la lecture très conciliante de ces déviances des femmes.

Ce n’est pas sans incidence sur le traitement et par conséquent sur l’enregistrement des faits. L’examen approfondi du traitement institutionnel des violences des femmes (Penin, Terfous et Hidri-Neys, 2011), mis en perspective avec ce qui se joue pour les hommes, nous invite donc à une grande prudence en matière de comparaison. Cela impose même, le recours à des protocoles d’enquête ethnographiques, pour mettre au jour ce qui se joue effectivement dans les interstices les plus souples du processus d’incrimination - par ailleurs rigoureusement formalisé - et saisir plus exactement les violences des femmes dans le football amateur. C’est l’orientation que prend la poursuite de notre travail. Ces remarques, importantes, ne nous interdisent pourtant pas d’oser quelques pistes interprétatives et de formuler des premiers éléments d’explication de ce qui apparaît comme un rapport différencié à la norme sportive.

II. Des modes de régulation distincts

Nous l’avons noté déjà, les lois du jeu en football, c’est-à-dire les règlements, sont les mêmes pour les hommes et les femmes. Mais on l’aura compris, la loi ne fait pas l’application de la loi. L’influence du tiers régulateur n’est pas sans incidence sur le déroulement des rencontres (Nuytens et al., 2010). Outre les aménagements déjà évoqués, on ne peut faire l’économie du niveau d’expertise de l’arbitre. Il se trouve que l’exigence de l’institution est moindre pour officier en "féminines" que dans le football masculin. Ainsi, un arbitre de niveau "ligue" chez les hommes (c’est-à-dire régional), peut automatiquement siffler au niveau "fédéral" (c’est-à-dire national) chez les filles. En revanche, un arbitre "fédéral féminines" ne jouit d’aucune prérogative dans le football masculin, pas même au niveau départemental. Pour l’institution, cela revient à considérer qu’à niveau de pratique équivalent, les arbitres dans les catégories féminines sont moins bons que ceux qui exercent dans le football masculin. La logique est la même pour les entraineurs. De jure et de facto, les exigences de certification sont plus importantes pour encadrer le football masculin. Alors que les plus hauts niveaux masculins (Ligue 1, Ligue 2, National) exigent le Diplôme d’Entraineur Professionnel de Football (DEPF), il n’est jamais nécessaire pour les équipes féminines. En d’autres termes, et si l’on reconnait la valeur des certifications fédérales, les figures de la régulation, arbitres et entraineurs, seraient moins compétentes dans le football féminin. La régulation des comportements y est pourtant plus efficace.

C’est donc plutôt du côté de la structuration de la pratique que nous conduisent nos observations. Dans le football féminin, la densité des relations d’interconnaissance semble très forte. La plupart des acteurs se connaissent. Entraineur-e-s, joueuses, encadrant-e-s se sont souvent déjà croisé-e-s : souvent comme adversaires, souvent aussi comme partenaires, dans les instances et/ou dans les manifestations régionales de promotion du football féminin (le Festi-Foot Féminin, la Fut’Fem Cup, etc.). Tout cela contribue manifestement au renforcement du lien social, permettant aux dirigeants et entraineurs, aux arbitres et joueuses, "de mieux se connaître, de créer des liens" (selon Jérémy, conseiller technique régional en charge du football féminin dans la ligue Champagne-Ardenne). La densité des "cliques" est systématiquement mise en avant pour expliquer les moindres violences des femmes dans le football amateur. C’est également ce que fait apparaître une étude comparée de trois activités : football, handball et basket-ball. Williams Nuytens et Nicolas Penin (2011) y ont mis au jour l’inégale distribution des violences dans le sport des amateurs. Ils ont montré combien la taille du réseau dans lequel les joueurs s’inscrivent influence le volume des hostilités. Le football féminin, plus limité en nombre de licenciés (1040 vs. 30596 pour la saison 2011-2012) et d’équipes engagées (94 vs. 1804 pour la saison 2013-2014), se singularise aussi par un volume restreint de violences hostiles. La notion de "petit monde" (Milgram, 1974) peut être ici convoquée comme élément coercitif pour ce qui concerne les écarts aux normes.

Une telle organisation permet d’établir des modes de contrôle social autonome, c'est-à-dire du groupe sur lui-même, qui s’avèrent être souvent très efficaces (Goffman, 1991). Les acteurs en charge de l’organisation du football féminin laissent entendre d’ailleurs que de nombreuses situations de conflits se règlent sans recourir à l’appareil institutionnel. D’une part parce que cela n’apparaît pas nécessaire, voire contreproductif, d’autre part, parce que, faute d’investissement fort de l’institution vers le football féminin, ce petit monde s’est construit ses propres outils de régulation. Les clubs et leurs dirigeants se connaissent suffisamment pour organiser un système de contrôle avec ses propres mécanismes de sanctions. Cela se traduit, pour le cas extrême de fauteuses de troubles, par une forme de bannissement : lors d’un entretien, une conseillère technique évoquait le cas d’une joueuse connue pour causer des problèmes ayant eu de grandes difficultés à trouver une association qui accepte de l’accueillir. Ce mode de traitement n’est pas spécifique au football féminin, il existe pour les hommes mais de façon moins opérante. Les conditions de l’organisation de la pratique endogènes, du fait de la moindre densité notamment, peuvent l’expliquer. Le mode d’intelligibilité renverrait donc moins à la problématique du genre qu’à celle de la distribution du contrôle social ? C’est en effet à creuser. Sauf à considérer que la configuration de l’organisation du football féminin et masculin est une manifestation de l’état des rapports sociaux de sexe dans cet espace social. A considérer par ailleurs la nature de l’incrimination et la fabrique de la déviance. Nous l’avons noté déjà, le prisme du genre module la lecture des situations et les formes d’interventions. Il produit également des déviances spécifiques, en particulier lorsque les femmes s’écartent des modèles les plus traditionnels de la féminité et empreints d’hétéronormativité (Penin, Terfous et Hidri Neys, 2011).

La configuration particulière du football féminin constitue donc un facteur favorisant la régulation autonome des déviances. Mais en admettant que la présence inégale de violences entre le football des unes et des autres relève de sa "masse", on comprend mieux l’inquiétude des instances dirigeantes à l’égard des violences des premières, officiellement engagées dans un plan de développement du football féminin.

Conclusion

Dans ces conditions, bien que d’un point de vue institutionnel les similarités soient grandes entre les conditions de pratique dans le football pratiqué par les hommes ou par les femmes, l’examen de ces terrains donne à voir des modes de régulation différents. Cela rend difficile la transposition de façons de faire d’un cadre de pratique à l’autre. Pour autant, mener l’enquête de cette façon permet de falsifier les hypothèses déjà établies et de rendre ainsi plus consistante la théorisation, relativement à la distribution du contrôle social et aux effets de "petits mondes" notamment. Cela constitue un des apports majeurs de cette perspective comparative et démontre l’intérêt paradoxal qu’il peut y avoir à étudier les violences sportives en enquêtant là où il n’y en a pas. Ceci étant, procéder de cette façon nécessite que l’on porte une attention toute particulière aux conditions de production de l’enquête à des fins comparatives pour que l’on puisse risquer la comparaison. Alors, la spécificité de terrains nécessairement différents peut imposer l’élaboration de protocoles d’enquêtes ajustés aux exigences et configurations particulières des terrains étudiées. En d’autres termes, nous ne pouvons accéder aux données supportant la comparaison sans recourir à des méthodes partiellement dissemblables. Cela revient finalement à opérer une rupture épistémologique avec le principe classique de l’exacte reproduction des conditions de recueil de données et d’administration de la preuve.

Bibliographie

Ayral, S. (2010). Sanctions et genre au collège. Socio-Logos, 5.

Becker, H. (1985). Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance. Paris : Metailié.

Bodin, D. Robène, L. & Héas, S. (2007). Les femmes hooligans : paralogisme ou réalité sociale éludée ? Science et motricité, 62, 37-55.

Cardi, C. (2009). Le féminin maternel ou la question du traitement pénal des femmes, Pouvoirs, 128, 75-86.

Cardi, C. & Pruvost, G. (dir.) (2012). Penser la violence des femmes. Paris : La Découverte.

Dauphin, C. & Farge, A. (1997). De la violence et des femmes. Paris : Albin Michel.

Goffman, E. (1991). Les cadres de l’expérience. Paris : Minuit.

Glaser, B. & Strauss, A. (1967). The discovery of grounded theory: strategies for qualitative research. Chicago : Aldine.

Kergoat, D. (2000). Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe. In H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré & D. Sénotier (Eds). Dictionnaire critique du féminisme (pp. 35-44). Paris : PUF.

Mennesson, C. (2005). Etre une femme dans le monde des homes. Socialisation sportive et construction du genre. Paris : L’Harmattan.

Messner, M. & Sabo, D. (1994). Sex, Violence & Power in Sports: Rethinking Masculinity. Freedom : The Crossing Press.

Milgram, S. (1974). La soumission a l’autorité. Paris : Calmann-Lévy.

Mucchielli, L. (2008). Une société plus violente ? Une analyse socio-historique des violences interpersonnelles en France, des années 1970 à nos jours, Déviance et Société, 32(2), 115-147.

Nuytens, W., Chovaux, O., Hidri-Neys, O., Penin, N., Sallé, L. & Terfous, F. (2010). Plus près des faits, plus près des gestes. Enquêtes sur l’arbitrage et retour sur trois ligues. Rapport de recherche non publié, Ligue du Football Amateur.

Nuytens, W. et Penin, N. (2006). Des violences dans le sport des amateurs, Enquêtes sociologiques dans les "mondes" du football, du basket-ball et du handball. Rapport de recherche non publié, DDJS du Pas-de-Calais.

Nuytens, W. & Penin, N. (2011). L’inégale distribution des violences dans le sport des amateurs : pourquoi là plus qu’ailleurs ? Science et motricité, 71, 49-54.

Penin, N., Terfous, F. & Hidri Neys, O. (2011). Quand les footballeuses en viennent aux mains…, Champ pénal/Penal field [En ligne], VIII (201).

Rubi, S. (2005). Les crapuleuses. Ces adolescentes déviantes. Paris : PUF.

Welzer-Lang, D. (2005). Les hommes violents. Paris : Payot.


[i] Le n°14 du magazine « Foot Mag » (novembre 2009), publication officielle de la Fédération Française de Football (FFF), consacre un dossier spécial intitulé « Les incivilités à la loupe ».

[ii] Depuis 2005, la Fédération Française de Football a mis en place un Observatoire des comportements. Cet instance a pour ambition de caractériser d’abord (qualifier et quantifier), de réguler in fine, les comportements « violents ».

[iii] Ces modes de définition sont précisés et discutés dans Nuytens, W. (coord.), Chovaux, O., Penin, N., Sallé, L. et Hidri Neys, O. Plus près des faits. Plus près des gestes. Enquêtes dans l’arbitrage et retour sur trois ligues. Rapport pour la Fédération Française de Football et la Ligue de Football Amateur, Atelier SHERPAS, Avril 2010, 151 pages.

[iv] Notre travail s’inscrit dans une sensibilité marquée par les apports de la sociologie de la déviance (Becker, 1985). En ce sens, et telles qu’elles sont définies dans le contexte d’étude retenu, les violences observées apparaissent comme des déviances pour l’institution et dans une très large mesure, pour ses acteurs.

[v] Les dénominations « masculin » et « féminin » renvoient aux catégories officielles de pratique qui séparent formellement hommes et femmes. Elles sont ici utilisées dans un souci de lisibilité bien qu’elles fassent l’économie des apports de la sociologie du genre et des rapports sociaux de sexe, auxquels nous souscrivons.

[vi] Nous voulons signifier par là que les formations d’arbitres comme celles qui s’adressent aux éducateurs sont indifférenciées.

[vii] Une précédente contribution étudie aussi les modes de qualification et de quantification des actes de violences par l’analyse des rapports d’incidents figurant sur les feuilles de matches dans 3 ligues (Penin, Terfous et Hidri Neys, 2011).

[viii] Le football français est organisé en districts et en ligues, découpages territoriaux au niveau des départements et des régions.

[ix] Observatoire des comportements. Edition générale du 01/07/2011 au 30/06/2012. Saison 2011-2012. Fédération française de football.

[x] Ceci étant, il est intéressant de noter que lorsque l’on rapporte le nombre de cas au nombre de matchs, la contribution des femmes aux violences dépasse, en proportion, celle qui est la leur dans la société civile. Les statistiques de l’Observatoire National de la Délinquance montrent en effet que les femmes sont 5,6 fois moins impliquées que les hommes en tant que délinquantes (même s’il faut rester prudent puisque ni l’appareil de mesure, ni les catégories et définitions des déviances ne sont semblables).

[xi] Catégorie que nous observons parce qu’elle est celle qui concentre le nombre le plus important de faits. Précisons quand même, que rapportés à un nombre de matches, la catégorie des joueurs de 17-18 ans est plus concernée encore chez les hommes que la catégorie « séniors » (25,9 incidents pour 1000 matches chez les « séniors » contre 35,8 chez les 17-18 ans). Mais le chiffre pour les femmes de cette catégorie d’âge n’existe pas.

[xii] Ce travail d’analyse du traitement institutionnel des violences des femmes est développé dans Penin, N., Terfous, F. et Hidri Neys, O. (2011). Quand les footballeuses en viennent aux mains…, Champ pénal/Penal field [En ligne], VIII (201).

[xiii] C’est-à-dire ici, user des sanctions administratives matérialisées par les cartons, jaunes ou rouges pour un avertissement ou une exclusion.

[xiv] C’est aussi ce que montre Ayral (2009) dans son travail sur les sanctions au collège.

[xv] De fait, les agressions physiques sur arbitres sont extrêmement rares dans le football féminin.