Apprentissage de l’usage de la violence et formation des garçons dans les sports collectifs de "combat"

Numéro 8 | Sport et Genre

pp. 6-19

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Christine Mennesson

Professeur - PRISSMH-SOI - Université Paul Sabatier Toulouse III
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Delphine Joannin

Doctorante - PRISSMH-SOI - Université Paul Sabatier Toulouse III
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Elvire Levando

Master 2 Recherche - PRISSMH-SOI - Université Paul Sabatier Toulouse III
 

 

Résumé

Le monde sportif apparaît comme un lieu privilégié de production/reproduction des rapports sociaux de sexe. Ce processus a été majoritairement étudié à partir de l’analyse de l’expérience sportive des femmes. La socialisation sportive des hommes reste globalement moins analysée et porte rarement sur la formation des jeunes garçons. Cet objet présente pourtant un intérêt évident pour saisir les modalités concrètes de la fabrication des hommes dans le monde sportif. Cet article s’intéresse ainsi à la socialisation des garçons dans deux disciplines sportives idéales typiques de la masculinité hégémonique, le rugby et le hockey sur glace. Il analyse le rôle central du dénigrement du féminin, et de l’apprentissage de la résistance à la douleur et de l’expression d’une certaine violence physique dans ce processus. Cependant, tous les garçons ne s’approprient pas ces éléments structurants de la même manière. L’article étudie ainsi également les conditions sociales qui favorisent, ou au contraire, compliquent, l’adhésion des jeunes enquêtés à ces formes de socialisation sportive.

Mots clés : sport - masculinité hégémonique - socialisation - violence

Abstact

The world of sports appears as a privileged place of production/reproduction of gender order. This process was mainly studied from the analysis of women’s sports experiences. The sports socialization of men remains globally less analyzed and concerns rarely the formation of young boys. This object presents nevertheless an obvious interest to seize the concrete modalities of the socialization of men in sports. This paper studies the socialization of the boys in two typical sports of the hegemonic masculinity, the rugby and the ice hockey. It analyzes the necessity of distinguishing themselves from the woman’s categorie, and to learn to resist the pain and to use a certain physical violence. However, all the boys do not appropriate these structuring elements in the same way. The article studies also the social conditions which favor, or on the contrary, complicate, the participation of young people involved in these activities.

Key Word: sport - hegemonic masculinity - socialization - violence

Apprentissage de l’usage de la violence et formation des garçons dans les sports collectifs de "combat"

Pour Eric Dunning et Norbert Elias (1986), les sports d’affrontement impliquant l’expression d’une certaine violence physique constituent des lieux privilégiés de formation des hommes. De la même manière, dans leur enquête sur le milieu du football américain, Donald Sabo et José Panepinto (1990) montrent que la virilité, l'agressivité, la résistance à la souffrance et le respect de la hiérarchie structurent les rituels liant cette communauté d'hommes. Apprendre à être un homme sur les terrains sportifs implique donc d’être capable d’une certaine violence physique et de faire preuve de force et d'adresse, expression d'un pouvoir latent (Connell, 2000). Ces formes de socialisation sportive conduisent également à dénigrer le féminin et les homosexuels, hiérarchisant ainsi les hommes entre eux. Ces sports peuvent en ce sens être assimilés à une " maison des hommes ", lieu privilégié de construction du " masculin ". En effet, la place faite aux sports collectifs et d'affrontement dans les médias, et la reconnaissance accordée aux hommes qui s'y engagent montrent toute l'importance que notre société donne à ces " jeux d'hommes ". Les primes socialisations enfantines, notamment dans la famille, renforcent également le rôle de ces activités dans la construction du masculin (Mennesson, 2005). Ces sports apparaissent comme des institutions particulières, célébrant la force physique et les comportements combattants. 

Cet article s’intéresse aux modalités de socialisation de jeunes garçons de 7 à 10 ans dans deux de ces activités, le hockey sur glace et le rugby. Si l’usage de certaines formes de violence physique caractérise la pratique des adultes, on peut néanmoins s’interroger sur les modes d’apprentissage qui favorisent l’incorporation de dispositions agonistiques. Les données sont issues d’une enquête de terrain[1] de six mois dans un club de rugby implanté en milieu rural, recrutant essentiellement des enfants des milieux populaires et des petites classes moyennes, et dans un club de hockey situé dans le centre d’une grande métropole, au public globalement plus favorisé. Les équipes appartiennent à des clubs dont l’équipe sénior joue au niveau national. Les observations ne permettent pas d’identifier des différences importantes dans les formes de socialisation sportive proposées aux garçons. Au delà des questions méthodologiques[2], deux éléments favorisent une relative homogénéisation des formes de socialisation observées : d’une part, les entraîneurs concernés présentent des profils similaires en terme de niveau sportif et de capital culturel, et d’autre part, le public du club de hockey, bien que globalement plus favorisé que celui du club de rugby, appartient majoritairement à des catégories sociales, professions intermédiaires et cadres du secteur privé ou professions libérales, qui accordent une certaine importance à la conformité des enfants aux normes de genre (Mennesson et Juhle, 2012). Cependant, ce constat ne signifie pas que les sports collectifs et d’affrontement constituent en soi des lieux de promotion de la masculinité hégémonique. Il ne suggère pas non plus que les formes de socialisation des garçons dans ces " maisons des hommes " sportives soient nécessairement similaires. Néanmoins, dans les deux terrains enquêtés, la formation des garçons s’organise à partir de deux formes d’apprentissage de l’usage de la violence : une violence symbolique, caractérisée par un fort dénigrement du féminin, et une violence physique (envers soi et les autres), dont la maîtrise conditionne la progression dans l’activité.

I) La socialisation des garçons dans la " maison des hommes " : une distance structurante au féminin

Les clubs de hockey et de rugby enquêtés fonctionnent comme une " maison des hommes ", malgré la présence de quelques filles dans certaines équipes. Les équipes observées sont prises en charge par des entraîneurs, tous joueurs ou anciens joueurs. En rugby, l’entraîneur principal, Thomas[3], est aidé de six éducateurs rugbymen. La relation entre éducateurs et enfants joue un rôle central dans l’investissement dans la pratique, et certains entraîneurs font office de modèles privilégiés. Thomas et Kevin suscitent plus que les autres entraîneurs du club l’admiration des enfants. Tous deux sont les plus jeunes, mais aussi les plus performants de l’équipe sénior. De plus, à l’inverse des autres éducateurs, ils n’hésitent pas à se mettre en scène et à mimer les situations de jeu, allant jusqu’à se mettre au sol. Les jeunes garçons imitent leurs attitudes et apprennent ainsi par identification certaines techniques rugbystiques. L’absence de femmes parmi les entraîneurs contribue à diffuser des modèles de masculinité " viriles ", distants de l’univers féminin.

Par ailleurs, et contrairement aux cours de danse ou de gymnastique rythmique[4] où les garçons et le masculin ne sont jamais évoqués, le dénigrement du féminin structure la socialisation des garçons, même quand les équipes comportent quelques (rares) filles. Cette caractéristique constitue un trait saillant de la définition de la masculinité hégémonique, ou autrement dit de " la forme culturellement idéalisée du caractère masculin qui met l’accent sur les liens existant entre la masculinité et la rudesse, l’esprit de compétition, la subordination des femmes et la marginalisation des gais " (Mac Kay et Laberge, 2006).

Ainsi, dans les deux clubs, les entraîneurs associent les qualités et les attitudes à acquérir à un idéal de virilité, par opposition aux caractéristiques supposées des filles (faiblesse, fragilité, moindre opiniâtreté, bavardage, etc.) : " oh ! Ne parlez pas comme des nanas les gars ! " (rugby), ou " allez ! On dirait une mamie ! " (rugby) ; " Ohlala, bouge-toi un peu, tu n’es pas une fille quand même ! " (hockey), ou bien " putain ! Fais pas la gonzesse toi ! " (hockey). Dans son enquête sur l’expérience enfantine dans un quartier marseillais, Elsa Zotian (2009) montre bien le rôle central du club de football dans la socialisation des garçons, et la distance qu’elle produit à l’égard du féminin. Comme le note Michael Kimmel (1994, p. 119), " the notion of anti-femininity lies at the heart of contemporary and historical construction of manhood, so that masculinity is defined more by what one is not rather than who one is ". Ne pas se distinguer du féminin revient en effet pour les garçons à descendre dans la hiérarchie des sexes. A ce propos, Sandrine Vincent (2001) remarque que l’identification de garçons à l’univers " féminin " surprend et inquiète davantage les parents comme les autres enfants (et plus particulièrement les garçons) que l’adhésion de filles à des comportements " masculins ". Etudiant les réponses des parents à des comportements de genre non conformes de leurs enfants, Emily Kane (2006) confirme ce constat. Les parents se montrent en effet toujours plus favorables aux transgressions de genre des filles qu’à celles des garçons. De la même manière, en comparant les opinions d’adolescents à propos des transgressions sportives, Suzanne Laberge et Mathieu Albert (2000) remarquent que la pratique d’un sport (considéré comme étant) de genre opposé implique des appréciations plus négatives pour les garçons et, notamment, l’assimilation à la figure de l’homosexuel. Ces travaux permettent de mieux comprendre les jugements dépréciateurs des garçons à propos des filles. Pour les garçons, la distance affichée au féminin revêt une importance particulière compte tenu de la hiérarchie des catégories de sexe.

Un dénigrement du féminin

Dans les deux clubs observés, les entraîneurs emploient fréquemment des qualificatifs genrés pour désigner l’ensemble du groupe : " les mecs ", " les gars ", " les garçons ". On constate cependant certaines différences du point de vue des qualificatifs employés en fonction du niveau d’expertise des jeunes joueurs. Si pour les débutants les entraîneurs utilisent des qualificatifs principalement masculins, pour les experts, d’autres qualificatifs sont employés sur le ton de l’humour, notamment lorsque les meilleurs font des erreurs ou manquent d’attention, comme si l’entraîneur voulait les faire réagir afin qu’ils se concentrent à nouveau sur le jeu : " les filles ", " les fillettes ", ou encore les " mauviettes ". Ainsi, lorsque le comportement des joueurs performants n’est pas adapté ou qu’ils font des erreurs, les entraîneurs emploient des qualificatifs féminins : " Bon alors vous êtes prêtes les filles ", " Allez les filles, en avant, vous n’êtes pas des mauviettes quand même ! ". Ces interpellations renforcent la hiérarchie entre les sexes. En effet, les garçons n’apprécient pas particulièrement d’être appelés ainsi et réagissent de différentes manières. Les joueurs les plus performants ne se sentent pas concernés et rient volontiers, augmentant ainsi le malaise de leurs camarades. D’autres s’énervent et ronchonnent, prenant le risque d’une nouvelle sanction. Enfin, certains garçons jouent de plus belle, courent plus vite, ou plaquent avec plus de force. Finalement, si ce type d’interpellations semble efficace - dans le sens où l’entraîneur parvient à augmenter l’intensité de leur engagement -  c’est que les garçons ne veulent surtout pas être assimilés à des filles. La position de certains parents, qui précisent explicitement en entretien qu’ils souhaitent que leurs fils pratiquent un sport " masculin ", et qui sont par ailleurs des spectateurs assidus, permet également de mieux comprendre l’empressement de certains garçons à se conformer aux attentes de leur entraîneur.

 

Dans ce contexte l’intégration des filles dans les équipes observées ne va pas sans poser des difficultés. En rugby, sur les trois filles inscrites en début d’année, une seule persistera. En hockey, l’une des deux équipes observées comporte également une fille. Ces deux filles persévérantes sont toutes deux expertes dans l’activité, et pratiquent depuis plusieurs années. Elles s’assimilent sans difficultés au groupe masculin mais les garçons adoptent une attitude ambiguë à leur égard. S’ils reconnaissent leurs performances, ils craignent toujours de se ridiculiser s’ils échouent face à elles dans les situations d’opposition, et de remettre ainsi en question le modèle sportif masculin valorisé, et constamment rappelé, par leurs entraîneurs.

Garder la face : un enjeu central pour les garçons

Lors d’un exercice de plaquage, Amélie n’hésite pas à donner de bons coups d’épaules pour déstabiliser et faire reculer celui qui tient le boudin de protection. Lorsqu’elle se retrouve en face d’un garçon plus petit qu’elle, ce dernier apprécie peu de se faire bousculer et tente d’écourter l’exercice. Au moment du changement de rôles, il essaye de la déstabiliser par tous les moyens sans y parvenir. Inquiet de voir si sa (contre) performance a été observée par ses camarades, il regarde en permanence autour de lui. Au signal de fin de l’exercice, il se précipite pour changer de coéquipier. Comme le montrent Carine Guérandel et Christine Mennesson (2007) à propos du judo, le risque pour les garçons de perdre la face lors des affrontements avec les filles, complique singulièrement la gestion de la co présence des enfants des deux sexes dans ces activités.

Bien que devant cadrer de façon stricte les pratiquants en leur inculquant le respect des règles, le contrôle de la violence et la nécessité de collaborer pour construire des actions collectives, les entraineurs n’en sollicitent pas moins un esprit de compétition valorisant le contact et la hargne. Pris dans cette ambiance, les garçons investissent les attitudes jugées viriles, évitent de pleurer (ou le cachent), s’affrontent et comparent leurs performances. Si le dénigrement du féminin qui structure les apprentissages semble particulièrement prégnant, les jeunes joueurs, contraints de respecter ces normes sur le terrain, peuvent néanmoins entretenir des relations cordiales avec certaines de leurs camarades de classe, et éventuellement adopter un point de vue non dévalorisant à leur sujet[5]. Par ailleurs, si la distance au féminin structure effectivement la pratique, ce processus peut être plus ou moins marqué en fonction des caractéristiques des clubs et des entraîneurs[6]. Il peut également être plus ou moins relayé par la socialisation familiale. Cependant, quelle que soit la position de leurs parents et la manière dont les jeunes garçons se l’approprient, pendant les entrainements et les matchs, la ritualisation de la masculinité implique de faire preuve de son courage, d’exercer sa force, et de démontrer sa capacité à s’engager physiquement.

II) " Faire mal " et " se faire mal " : une socialisation au contact physique et à la douleur

 Dans son travail sur les carrières sportives des jeunes joueurs de hockey canadiens, Jean Poupart (1999) met en évidence l’importance des compétences agonistiques pour progresser dans l’activité. En effet, afin de se faire repérer par les sélectionneurs des meilleurs clubs, les jeunes joueurs n’hésitent pas à résister vigoureusement lors des affrontements physiques, voire même à provoquer des bagarres. L’incorporation d’une hexis corporelle masculine implique en ce sens d’exposer son corps à une certaine violence physique et d’user soi-même de sa force contre ses adversaires. Même si les jeunes joueurs observés n’ont ni l’âge, ni le niveau de pratique de ceux étudiés par Poupart, l’apprentissage de l’engagement physique joue néanmoins un rôle central dans leur formation.

Devenir joueur de hockey : l’importance de l’engagement physique

En hockey, les modes d’inculcation des comportements de genre dans l’équipe des poussins (enfants de 9 et 10 ans) sont relativement explicites. En effet, l’éducateur donne certaines consignes relatives principalement aux compétences physiques (force, vitesse de patinage, endurance, etc.), suivies d’encouragements répétés afin de motiver les jeunes joueurs. Ce dernier incite également les enfants à être " agressif " dans leur façon de patiner, tout en ayant des gestes maîtrisés, ce qui rend la tâche d’autant plus difficile.

Pendant les entraînements, les enfants communiquent peu en raison de l’intensité des exercices. Les jeunes joueurs semblent apprécier les contacts et jouent à prendre le palet à leur adversaire entre deux exercices. Ils testent souvent l’équilibre de leurs camarades sur les patins en les bousculant et comparent fréquemment leurs performances.

L’entraîneur n’hésite pas à intervenir de manière désobligeante quand les enfants se découragent ou qu’ils ne sont pas assez rapides à son goût : " Alexis tu ne te bouges ! Ce n’est pas possible ! ", " Lucas, tu n’es pas à la plage ! ". Les attitudes jugées non conformes d’un point de vue du genre peuvent faire ici l’objet de remarques cinglantes : "  Putain ! Fais pas la gonzesse toi ! ".

Au-delà des remarques, les sanctions sont fréquentes quand les joueurs réalisent une mauvaise passe ou manquent un but, et se traduisent fréquemment par l’obligation de réaliser des séries de pompes et d’abdominaux. Ainsi, dans cette activité, le manque d’engagement et de performance est davantage sanctionné que les comportements indisciplinés. Un hockeyeur peut éventuellement ne pas être très attentif et jouer à se bagarrer avec son camarade, mais il doit s’engager corps et âme dans l’activité, " mouiller " le maillot, et faire preuve de force et d’adresse.

Les observations réalisées en rugby convergent globalement avec celles effectuées en hockey. Le rugbyman idéal s’engage pleinement sur le terrain, sans crainte de blesser l’adversaire ni de s’engager dans des contacts physiques parfois violents. Certes, il s’agit là d’apprendre à user d’une violence codifiée, bien différente de celle qui peut s’exprimer dans les combats de rue (Wacquant, 2000)[7]. Cependant, si le règlement sportif définit les formes légitimes d’usage de la violence physique, l’apprentissage de l’affrontement physique occupe bien une place centrale dans la fabrication des rugbymen. Le terrain rugby, en permettant d’observer conjointement deux groupes du même âge mais de niveaux différents, permet de mieux saisir la manière dont s’organise l’incorporation progressive d’un goût pour l’affrontement physique et la résistance à la douleur[8].

Le rugby : une socialisation progressive au contact physique et à la douleur

L’entraîneur constitue des groupes équilibrés qui vont des " novices ", aux " moyens ", aux " moyens plus " et aux " experts ". Selon lui, il est essentiel de ne pas mélanger " novices " et " confirmés " pour ne pas démotiver les garçons : " Tu vois, si je les mettais tous ensemble ce serait ingérable. Si je les regroupe par niveau, c’est avant tout pour ne pas les dégoûter. Tu vois bien la différence, les " confirmés " n’ont pas peur d’aller au contact. Ils maîtrisent les techniques de jeu et ils font mal. C’est ça le but au final, c’est qu’ils fassent mal et qu’ils n’aient pas peur des coups. Alors tu comprends bien que les " nouveaux ", ça ils n’y sont pas encore préparés ".

L’entraîneur est conscient de la nécessite d’une socialisation progressive à l’expression de l’agressivité et à la résistance à la douleur. La maîtrise technique et le seuil de tolérance à la violence et la douleur constituent les deux critères essentiels pris en compte pour la constitution des groupes, et l’entraîneur évalue ces éléments en observant l’attitude des joueurs sur le terrain.

Tous les garçons, lorsqu’ils découvrent l’activité, n’ont en effet pas le même rapport à la violence et à la douleur physique. L’entraîneur les incite peu à peu, par les exercices proposés et ses encouragements, à accepter d’user d’une certaine violence physique : " Mettez des cannes ! Jouez moi les coups à fond ", " c’est bien tu l’embêtes, tu l’embêtes ", " tu le bloques, tu le bloques, il ne passe pas ", " allez, au contact, au contact ! ", " vous allez voir les gars, on va y arriver, allez, il faut le gagner le ballon ". Comme en hockey, les encouragements des entraîneurs incitent les pratiquants à adopter des attitudes " combatives ".

Le choix des exercices est également significatif de la volonté de l’entraîneur à les habituer au contact. Ce dernier privilégie en effet les exercices de plaquages et de mêlées. Les garçons apprennent à plaquer au sol, à aller au contact sans crainte ni de faire mal, ni d’avoir mal. L’accompagnement de l’entraîneur joue un rôle central dans ce processus, certains garçons pouvant éprouver le sentiment de déroger à la règle de non-violence parfois posée par les parents[9] :

Louis a plaqué Etienne sèchement, et ce dernier reste au sol en pleurant. Alors que Louis ralentit et se retourne, préoccupé par son camarade, Sébastien l’incite à poursuivre en se dirigeant vers Etienne. A la fin de l’action, alors que Louis rejoint Etienne, Sébastien le félicite pour son placage et le rassure sur sa conformité, en précisant par ailleurs qu’Etienne " n’a pas grand-chose " et qu’il ferait bien de se relever rapidement.

Dans le groupe des confirmés, la fréquence des coups, des plaquages et des blessures est plus importante que pour les novices, témoignant de l’efficacité de cet apprentissage. En revanche, si les pleurs relatifs aux " petits bobos " caractérisent les novices, les " confirmés " ne manifestant leur souffrance que dans le cas de blessures importantes. La socialisation à la douleur se fait donc de façon progressive et le passage dans le groupe supérieur implique l’intériorisation de ces nouvelles normes de résistance à la douleur. Peu à peu les novices apprennent à maîtriser leurs émotions et deviennent de moins en moins sensibles aux coups qu’ils peuvent recevoir ou donner.

Ainsi, l’apprentissage de l’engagement physique, de l’usage d’une certaine violence et de la résistance à la douleur, caractérise les deux clubs observés. Les jeunes rugbymen, comme les jeunes hockeyeurs, sont incités à se conformer à une forme de masculinité hégémonique, qui présente des caractéristiques similaires au modèle mis en évidence par Ryawen Connell (2000). Bien sûr, les jeunes sportifs ne s’approprient pas tous aisément ce modèle de masculinité, et certains le modifient partiellement, ou abandonnent la pratique. L’analyse détaillée des cas de Romuald, Pierre, Martin et Edouard, observés en rugby et à l’école, permet de mieux cerner les conditions sociales qui favorisent, ou au contraire, compliquent, l’adhésion des garçons à cette forme de socialisation sportive.

III) Des modes d’appropriation différenciés : l’importance centrale de la socialisation familiale

Pierre, Martin et Edouard sont scolarisés dans la même classe de CM2 et inscrits tous les trois au club de rugby local. Martin et Edouard bénéficient tous les deux d’un statut valorisé en raison de leur maîtrise des techniques rugbystiques. Ils jouent dans la meilleure équipe de leur catégorie d’âge, contrairement à Pierre, maintenu en équipe " débutants " malgré ses demandes répétées pour rejoindre ses camarades. Romuald[10] joue dans un autre club, mais les difficultés qu’il rencontre sont assez similaires à celles de Pierre, et permettent de compléter l’analyse. Deux éléments mettent en évidence un processus de différenciation des modes d’appropriation de la socialisation rugbystique par ces quatre jeunes joueurs. Tout d’abord, si Martin et Edouard sont tous deux performants, ils se distinguent néanmoins en terme de style de jeu. Ensuite, les cas de Pierre et Romuald montrent que certains garçons éprouvent des difficultés à se conformer aux attentes des entraîneurs, ce qui les conduit à adopter des stratégies d’évitement, voire à abandonner l’activité.

En rugby, diverses morphologies sont reconnues et légitimes sur le terrain, en fonction notamment des postes occupés (Pociello, 1983). Même si ce processus est moins marqué chez les jeunes, Martin et Edouard incarnent deux formes d’excellence rugbystique assez différentes :

Les différentes formes d’excellence corporelle rugbystique

Martin[11] se distingue par une carrure imposante, qui constitue plutôt un atout sur le terrain (à cet âge et à ce niveau de jeu). En effet, au rugby, dès lors que l’on possède les compétences techniques et un tempérament combatif, être plus lourd que les autres permet de les dominer physiquement lors des plaquages et des mêlées. Ainsi, si Martin ne marque pas souvent d’essais, il joue un rôle central en défense et de nombreux joueurs le craignent.

Edouard[12], de petite taille et nettement plus léger que Martin, jouit également d’un statut privilégié au sein du groupe. Très rapide, il déborde facilement ses adversaires et marque de nombreux essais, tout en réalisant de beaux plaquages.

Martin et Edouard sont les joueurs les plus sollicités quand les enfants sont libres de constituer leurs équipes. Ils bénéficient également d’une position dominante dans la cour de récréation (Joannin, Salaméro, Mennesson, 2013). Leurs compétences rugbystiques fonctionnent ainsi comme une forme de capital symbolique. Ils se montrent par ailleurs assez critiques à l’égard des filles de la classe, qu’ils jugent peu performantes dans les activités physiques et sportives.

Sans généraliser à partir de cet exemple, on peut néanmoins constater une relative correspondance entre les morphologies, le style de jeu et certaines caractéristiques sociales des familles des deux jeunes joueurs. Cependant, les modes de socialisation familiale renseignent bien davantage que la position sociale des parents, les deux mères disposant notamment d’un capital culturel assez similaire. En effet, la mère de Martin insiste sur la proximité de son fils avec son père, qui est dépourvu de capital scolaire mais dispose en revanche d’un capital sportif important, et valorise la puissance physique, valeur marchande centrale sur le marché du travail agricole. Edouard apprécie pour sa part une forme de pratique plus tactique et moins physique[13], qui correspond au modèle sportif valorisé par ses parents, et notamment par sa mère, professeur d’éducation physique et sportive.

Si le rugby permet l’expression de différentes formes d’excellence corporelle, les jeunes joueurs restent confrontés à une socialisation à la masculinité hégémonique, à laquelle ils s’adaptent de manière diverse. Le cas de Pierre, qui a suivi ses camarades de classe Martin et Edouard sur le terrain de rugby, illustre bien les difficultés de certains jeunes joueurs à s’approprier les comportements attendus. Il met ainsi en évidence le coût, parfois élevé, dont les jeunes garçons doivent s’acquitter pour appartenir à la catégorie des hommes (Dulong, Guionnet et Neveu, 2012).

Pierre[14], grand mais longiligne, est placé en début d’année dans le groupe débutant, à son grand désespoir. Il éprouve des difficultés à aller au contact et ne parvient pas à réaliser les placages. Après quelques séances, il se présente à l’entraînement avec un plastron, manifestement pour tenter de minimiser les effets du contact, mais aussi pour conformer davantage sa carrure à celle des rugbymen. Il adopte en effet une démarche différente de celle observée en cours de récréation, où il ne bénéficie pas d’une position très valorisée[15], et tente de bomber le torse et de faire bonne figure sur le terrain. Malgré ses efforts, son niveau de jeu ne lui permet pas d’intégrer l’équipe " première ". Le port du plastron contribue par ailleurs à le discréditer auprès des joueurs les plus performants, qui valorisent l’absence de protection. Pierre persévère cependant la seconde année[16], en espérant que l’arrivée de nouveaux joueurs débutants lui permettra de rejoindre enfin ses camarades. Ses espoirs ne se concrétisant pas, il abandonne l’activité l’année suivante.

La mise en perspective du cas de Pierre avec celui de Romuald est intéressante, car elle permet de mieux cerner les conditions sociales nécessaires au maintien dans l’activité. En effet, Romuald[17], qui a été inscrit au rugby par ses parents " pour vaincre sa timidité ", rencontre des difficultés similaires à celles de Pierre. Il évite le contact physique, tente de ne pas participer aux exercices de placage, et manifeste son souhait d’arrêter l’activité à la fin de la première année. Ses parents l’exhortent à poursuivre et son père, pourtant peu sportif, s’investit intensément dans le suivi de l’activité de son fils. Romuald améliore progressivement son niveau de jeu, mais il sera également relégué en équipe " seconde " au moment du passage dans la catégorie supérieure. Il restera cependant inscrit dans l’activité, dont il se dit passionné, tout en étant conscient de sa position peu valorisée[18]. Si Pierre a délaissé l’activité en l’absence d’intérêt et de soutien parental, Romuald a lui été contraint de s’y maintenir et de se soumettre à des apprentissages pour lesquels il ne disposait manifestement pas de compétences particulières. Ainsi, la place accordée au sport (notamment pour les garçons) dans les stratégies éducatives familiales (Mennesson, Court et Bertrand, 2013) joue un rôle central dans la manière dont les jeunes joueurs vont s’approprier (plus ou moins bien) la socialisation rugbystique et se maintenir dans l’activité.

Conclusion

L’enquête réalisée dans deux clubs proposant des formes d’opposition collective valorisant le combat montre bien le rôle central de la libido dominandi dans la construction du masculin (Bourdieu, 1998). Cette dernière se construit par la valorisation de la distance, voire du mépris, à l’égard du féminin, et par l’apprentissage d’un usage codifié de la violence physique. Si Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (2012) insistent davantage sur l’investissement dans toutes les formes de compétitions que sur la maîtrise de la violence physique dans la définition des formes de masculinité hégémonique, les terrains enquêtés attestent cependant de la permanence de ce mode de fabrication du masculin, bien au-delà des fractions fragilisées des classes populaires. Ainsi, comme le fait remarquer Michaël Messner (2011), s’il est aujourd’hui possible de repérer des modes variés de socialisation des filles dans le monde sportif, celle des garçons semble plus homogène et plus conforme aux normes sexuées dominantes. Cependant, les données recueillies permettent de mieux cerner les manières dont les garçons s’adaptent (ou pas) à ces formes de socialisation typiques de la " maison des hommes ". En effet, ces processus ne forment et ne transforment pas tous les enquêtés de la même manière. Par ailleurs, leurs effets ne se limitent pas à la sphère sportive. Les compétences agonistiques acquises dans le club de rugby ou de hockey permettent à leurs bénéficiaires d’occuper le haut de la hiérarchie dans les réseaux relationnels masculins, et de se positionner de manière dominante dans les cours de récréation.

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[1] Cette enquête s’inscrit dans le cadre de l’ANR NORMENFAN (2010-2013) “Transmission des normes, socialisation corporelle des enfants et construction du genre”, portée par l’équipe PRISSMH-SOI et dirigée par Christine Mennesson et Gérard Neyrand. Elle comprend plusieurs volets : une enquête « contextes sportifs », dont sont tirées les principales données de cet article, une enquête « écoles », et une enquête « familles ». L’enquête de terrain “hockey” a été réalisée par Elvire Levando, l’enquête “rugby” par Delphine Joannin. Certains enfants du terrain rugby ont également été observés à l’école dans le cadre d’un autre volet de l’enquête.

[2] La méthodologie employée, en mobilisant des enquêtrices différentes pour chaque activité, n’a pas permis d’analyser de manière satisfaisante les différences de socialisation des garçons dans ces deux contextes. Par ailleurs, l’importance des similitudes observées s’explique en partie par les caractéristiques des entraineurs observés, tous anciens joueurs de bon voire de haut niveau, faiblement dotés en terme de capital culturel.

[3] Thomas travaille à mi-temps comme employé dans un service public, et consacre ses après-midis au rugby.

[4] Des enquêtes dans des activités typiquement “féminines” ont également été réalisées dans le cadre du contrat NORMENFAN.

[5] C’est notamment le cas de Romuald, vu en entretien dans le cadre de l’enquête “familles” du contrat NORMENFAN. Rugbyman passionné, il estime cependant que certaines filles de sa classe peuvent tout à fait jouer au rugby et être performantes dans cette activité. Notons cependant que Romuald est issu d’une famille à fort capital culturel, qu’il pratique dans un club implanté dans un quartier favorisé, et que l’apprentissage du placage a été particulièrement difficile pour lui. Son cas est présenté dans la dernière partie de l’article.

[6] Nous avons pu observer des différences significatives à ce sujet en fonction des caractéristiques des entraîneurs dans un autre terrain réalisé au sein d’un club de football (Mennesson et Coconnier, 2013).

[7] Sur les différences entre les formes de violence codifiées qui s’expriment  dans le cadre sportif, et celles qui sont mobilisées dans les combats de rue voir les travaux de Loïc Waquant (2000).

[8] En rugby, les 9/10 ans sont séparés en deux équipes de niveau (débutants/experts) mais s’entraînent sur le même terrain et au même moment.

[9] C’est notamment le cas de Martin, qui explique en entretien que sa mère (cadre dans la fonction publique) n’apprécie pas qu’il fasse mal à ses camarades.

[10] Comme précisé précédemment, Romuald a été rencontré dans le cadre de l’enquête « familles » de l’ANR. Il n’a donc pas été suivi de manière systématique en rugby et/ou à l’école. Cependant, les relations entretenues entre l’enquêteur et ses parents ont permis à ce dernier de réaliser quelques observations en rugby et lors de moments de vie en famille.

[11] Martin est issu d’un milieu mixte socialement : son père est salarié agricole et sa mère cadre dans la fonction publique.

[12] La mère d’Edouard est professeur d’EPS et son père est commerçant.

[13] Sur cette opposition entre des styles de jeu plus tactiques ou plus énergétiques en fonction des caractéristiques sociales des pratiquants, voir notamment les travaux de Anne-Marie Waser (1989).

[14] Pierre vit seul avec sa mère, assistante de vie scolaire.

[15] Si Pierre ne bénéficie pas d’une position très valorisée dans le groupe des garçons sportifs, il se montre en revanche moins critique à l’égard des filles et entretient avec elles davantage de relations que Martin et Edouard.

[16] Dans le cadre du terrain « écoles » et du terrain « familles », les enfants ont été suivis pendant trois ans.

[17] Les parents de Romuald sont ingénieurs.

[18] Romuald explique notamment qu’il est systématiquement placé à l’aile, et qu’il ne touche de ce fait pas souvent le ballon.