Editorial

Numéro 8 | Sport et Genre

pp. 1-4

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Gaëlle Sempé

Maître de Conférences - Laboratoire VIPS EA 4636 - Université de Rennes 2

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Ce numéro d’IRSV propose d’étudier le monde des sports à travers le prisme du genre. Si ce choix éditorial entend valoriser les travaux récents et réactualiser la recherche sur cette problématique, il découle également d’une nécessité de réaffirmer le fondement d’une telle articulation au cœur des questions de violences, constitutives de nos sociétés et structurantes notamment dans le champ sportif.

L’ouverture de ce numéro à la problématique « genre et sport » présente d’abord un enjeu de légitimation et donc de lutte contre des violences symboliques exercées autour de ces deux objets scientifiques parfois dépréciés dans l’ordre des pratiques et des productions académiques. Si les études de genre se sont heurtées aux résistances à l’égard des courants féministes qui les ont pensées, les études sur le sport, (dis)qualifié d’objet « bas de gamme par excellence » (Erhenberg, 1991), ont souffert d’une déconsidération et par conséquent d’une moindre visibilité, notamment scientifique.

Cette articulation « genre et sport » invite en outre à déconstruire une vision au demeurant androcentrée des mondes scientifique et sportif. Sous couvert d’une prétendue neutralité axiologique, négliger l’influence du genre dans les recherches portant sur des pratiques corporelles, a fortiori historiquement masculines, présente le risque de produire des études d’abord partielles, ensuite partiales, au service d’une position « normâle » (Chabaud-Rychter et al, 2010) hiérarchisée et hiérarchisante des choses.

Les contributions de ce numéro au croisement de plusieurs champs disciplinaires invitent à repenser l’asymétrie sexuée en démasquant la logique binaire au fondement d’un genre construit historiquement et socialement.

Le temps de la construction

À travers les trajectoires de sportives comme Lenglen ou Marvingt, les articles présentés dessinent peu à peu les contours d’un univers sportif constitué comme une place forte d’une masculinité historiquement décrite comme hégémonique (Liotard et Terret, 2006). Les contributions de Tétard, de Combeau-Mari et de Boulain, par la mise en lumière d’itinéraires de femmes sportives ponctués de nombreuses mises à l’épreuve, confortent l’idée d’une entrée complexe et tourmentée des femmes dans le monde sportif. En analysant les processus de construction identitaire de ces sportives au prisme des récits médiatiques et des jugements normatifs de leur époque, ces contributions historiques mettent en mots la lutte de femmes qui peinent finalement à investir le monde sportif sans se heurter à une discrimination sexuée et à des violences symboliques associées. Coincées dans un rapport binaire et étroit du monde sportif à l’identité sexuée, elles sont contraintes tour à tour de (re)composer par rapport à l’autre genre soit par la neutralisation, soit par la compensation de leur féminité souvent dévalorisée et perçue comme un obstacle à leur carrière. Par un « jeu d’ombre et de lumière » (Tétard) elles serpentent entre deux visions genrées d’un monde décrit comme exclusif et violent. Confondre les genres, masculiniser ses performances, s’incruster sur la scène sportive masculine, féminiser ses apparences, se distinguer médiatiquement, bousculer les conventions, surmonter les interdits et ainsi transgresser les normes sexuées, tout porte à croire pour percer l’histoire du sport que ces femmes ont dû jouer corps et âme, au-delà des règles sportives, avec les règles du genre édictées par l’ordre sexué de leur société.

Genre et violence : un apprentissage par corps

De façon transversale les contributions de ce numéro décrivent toutes l’empreinte corporelle des identités sexuées. Le corps, à la fois fin et moyen de l’activité sportive, est mobilisé de manière prépondérante, stéréotypée et parfois violente au cours de la socialisation sportive, réactivant le débat naturaliste qui couronne traditionnellement les (re)définitions asymétriques du féminin et du masculin.

A travers l’analyse des intentions et des comportements agressifs ou de leur (auto)régulation sur les terrains, des représentations et des formes d’apprentissages des normes et des règles sportives, et finalement des formes de socialisation des pratiquant(e)s dans leur activité sportive, les analyses de Cabagno, Rascle, Le Foll et Souchon, de Pénin et Hidri Neys ou encore de Mennesson, Joannin, Levando, soulignent la manière dont les rapports sociaux de sexe dans/par le sport prennent corps et plus exactement s’apprennent durablement « par corps » (Bourdieu, 1997).

La contribution de Mennesson, Joannin et Levando, divulgue ainsi, au cœur des processus de socialisation d’enfants dans le rugby et le hockey, pratiques collectives décrites comme des sports « de combat », des mécanismes de « fabrication des garçons » ayant pour principaux corollaires la dévalorisation de la figure féminine dans ces sports et dès lors la production de différentes formes de violences. Certaines sont corporelles, décrites par les auteures à travers une disposition masculine à intérioriser un savoir souffrir. D’autres sont symboliques, elles s’expriment in fine par l’(auto)exclusion des femmes ou des homosexuels dans ces espaces de pratiques.

Les études de Cabagno, Rascle, Le Foll et Souchon sur le basket-ball et de Penin et Hidri Neys sur le football rejoignent ces conclusions en réaffirmant, à travers une étude comparative des intentions ou des comportements (non)agressifs/(non)violents des femmes par rapport aux hommes, le marquage sexué des phénomènes de violence et de leur appréhension dans l’institution sportive. Les comportements violents et les intentions agressives dans ces pratiques sont manifestement différenciés, surreprésentés chez les garçons et discriminants à l’égard des filles. Au-delà des différences sexuées d’usage des violences par les filles et les garçons dans le sport, ces études dévoilent leurs mécanismes de production. Si elles s’expliquent pour certaines par des modalités concrètes de pratiques liées notamment aux propriétés et/ou à la structuration de l’activité en elle-même, elles sont plus profondément liées à des représentations et des modes de sociabilités différenciés de femmes et d’hommes par rapport à la norme et à l’arbitrage sportifs.

Il en ressort que le corps, ses usages, les dispositions, les représentations, mais aussi le sens, les savoirs et le pouvoir qu’il dégage, sont dépositaires de toute une (di)vision binaire et hiérarchisée d’un monde sportif différencié et différenciateur. En consacrant la période de l’enfance, ces études mettent en évidence l’incorporation au cours d’un processus longitudinal, puis la naturalisation des rapports sociaux de sexe et des stéréotypes sexués qui dès lors résistent au changement.

La résistance des inégalités

Soucieux d’éviter les écueils qui guettent parfois les études sur le genre soit en surestimant la domination masculine soit en la négligeant, ce numéro répond à un double objectif à l’intérieur des différentes contributions. Elles mettent d’une part en exergue l’étude des mutations, de l’infléchissement de cette domination masculine et des processus de discriminations sexuées au moyen d’une déconstruction des stéréotypes et à la lumière des avancées possibles en termes d’égalité entre les femmes et les hommes dans le sport. Les contributions notamment de Combeau-Mari, de Boulain ou de Tétard démontrent ainsi au cours de l’histoire que les frontières et les résistances au rapprochement des genres se sont progressivement réduites sous l’effet de luttes et au moyen de transgressions multiples des normes sexuées en vigueur.

D’autre part toutes les analyses présentées éclairent la persistance d’inégalités sexuées dans les représentations et les comportements sportifs d’aujourd’hui et dont les effets en termes de violences et de discriminations sont toujours à l’œuvre depuis l’enfance dans de nombreux sports. Le plus souvent insidieuses et routinières ces inégalités se reproduisent et se renforcent à la croisée des différents rapports sociaux.

L’interdépendance des rapports sociaux

Au regard de ces éléments d’analyse, l’une des richesses des contributions présentées est d’avoir souhaité comprendre et par conséquent expliquer la manière dont les rapports sociaux de sexe se construisent et se complexifient en relation avec les autres rapports sociaux. Percevoir la complexité des rapports sociaux de sexe et des inégalités implique de les (re)positionner au coeur des rapports sociaux d’âge, d’origine ethnoculturelle, de classe dans lesquels ils s’instituent, se naturalisent et se reproduisent.

La contribution de Gomet est sous cet angle particulièrement démonstrative. Par un travail historique au cœur de l’univers concentrationnaire de la seconde guerre mondiale, elle perçoit par les pratiques corporelles dans les camps un traitement plus ou moins différencié des déporté(e)s femmes et hommes selon le contexte concentrationnaire, c'est-à-dire sous l’influence du régime disciplinaire et du rapport à la race. Il se noue dès lors un lien structurant et au-delà une hiérarchie entre les rapports sociaux de race, dans ce contexte prédominants, et les rapports sociaux de sexe, analysés comme secondaires. Autrement dit plus l’environnement concentrationnaire est tortionnaire et le rapport à la race discriminant, moins la hiérarchie sexuée est opérante. L’usage des pratiques corporelles comme d’un outil d’affaiblissement des corps, voire d’extermination, est dès lors indifférencié. A l’inverse moins le régime est génocidaire et plus les différenciations de genre sont visibles à travers des pratiques corporelles sexuées et un traitement différencié entre les femmes et les hommes. A travers cette étude l’auteure démontre l’interdépendance et la fluctuation des différents rapports sociaux de sexe et de race concluant que « les punitions sont différentes [entre femmes et hommes] quand les déportés sont encore considérés comme des êtres humains, elles sont identiques quand ce n’est plus le cas » (Gomet).

Un genre à suivre…

Percevoir ces rapports de pouvoir, de domination, ces hiérarchies et les inégalités de sexe dans le(s) sport(s ), analyser les trajectoires et les mécanismes de socialisation, comprendre la constitution et les mutations des identités sexuées des sportives et des sportifs, objectiver les stéréotypes et les représentations communes qui enserrent les pratiques sociales, dévoiler les formes de violences à l’œuvre dans le sport pour mieux s’en prémunir, sont autant d’enjeux scientifiques, qui ont prévalu à la construction de ce numéro spécial. Ils contribuent finalement à percevoir, déconstruire et divulguer les nouveaux mécanismes à l’œuvre dans les rapports sociaux de sexes et leur complexité. Se gardant de donner quelque leçon, notamment à l’égard du monde sportif, ce numéro propose de mobiliser ces différentes recherches davantage comme des armes (Bourdieu, 1984) de lecture, de réflexion, de compréhension et par conséquent d’explication de rapports sociaux de sexe toujours inégalitaires, souvent discriminants et violents, au demeurant insidieux et par conséquent négligés.

A l’image des contributions de ce numéro, les recherches autour du sport et du genre sont nombreuses et d’une grande richesse. Ce premier numéro consacré dans la revue IRSV au genre appelle à être poursuivi et enrichi car beaucoup de voies restent inexplorées et à valoriser dans le choix des terrains d’enquête, dans les champs disciplinaires, dans les approches et les questionnements empruntés, dans les méthodes utilisées, dans les postures épistémologiques et les réflexions théoriques, notamment sur les notions, à commencer par celle de genre.