La pratique délibérée chez les arbitres de football amateur : un nouvel élément de compréhension des comportements agressifs et incivils

Numéro 7 | Contrôler et punir

VARIA - pp.109-127

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Annie Carton

Université d'Artois, Laboratoire SHERPAS

Fruchart Eric

Université d'Artois, Laboratoire SHERPAS

 

Résumé

Cette étude a pour objectif de comparer la pratique délibérée (Ericsson, Krampe et Tesch-Römer, 1993) chez 28 arbitres de la Région Nord-Pas-de-Calais de football. Les résultats montrent que les arbitres de District (niveau départemental) s'engagent surtout dans la connaissance des règles du jeu, alors qu'en Ligue (niveau régional), ils sont davantage centrés sur la communication envers les joueurs, sur les échanges avec les autres arbitres. Ces niveaux d'expertise amènent de nouveaux éléments de compréhension sur les agressions envers les arbitres.

Abstact

This study aims to compare the practice deliberated (Ericsson, Krampe and Tesch-Römer, 1993) among 28 referees on the Area Nord-Pas-de-Calais on football. The results show that the referees of District (departmental level) especially engage in knowledge of the rules of the game, whereas in League (regional level), they are more focused on the communication towards the players, on the exchanges with the other referees. These levels of expert testimony bring new elements of comprehension on the aggressions towards the referees

 

I. Introduction

Dans le monde du football amateur, une multitude d'acteurs oeuvre sur le terrain. En premier lieu, les sportifs car ce sont eux qui produisent les résultats, puis les entraîneurs, l'ensemble du staff technique et médical, et les spectateurs. Néanmoins, une autre catégorie d'acteurs est indispensable. Sans eux, rien ne saurait possible. Il s'agit des officiels et plus précisément des arbitres.

Leur rôle est particulier. Ils représentent l'ordre, sont chargés d'appliquer les règles du jeu, de contrôler les comportements. Mais leur fonction n'est pas simple parce qu'ils sont souvent mis à l'épreuve par les joueurs qui contestent leurs décisions, et qui les agressent dans des formes diverses (Frank et Gilovich, 1988 ; Folkesson, Nyberg, Archer et Norlander, 2002 ; Friman, Nyberg et Norlander, 2002 ; Coulomb-Cabagno, Rascle, Souchon, 2005). Le rapport de l'observatoire des comportements de la Fédération Française de Football (Juin 2010) recense sur la saison 2010-2011, 5512 matchs dont l'incident concerne un arbitre. Les études qui interrogent cette réalité mettent en avant des variables diverses : la moralité (Rest, 1984), le sentiment d'injustice (Mikula, Scherer et Athenstaedt, 1998 ; Facenda, Pantaléon et Lorant, 2005), la normalisation des conduites agressives (Smith, 1975). Pourtant, l'arbitre peut aussi par ses jugements, ses sanctions, parfois même ses erreurs, déclencher des comportements agressifs.

Pour questionner cette réalité, la réflexion sur l'amélioration de leurs habiletés arbitrales est incontournable : le règlement, le niveau de condition physique, leurs prises de décision, mais aussi leur communication avec les joueurs (Friman, Nyberg et Norlander, 2004). Tout ceci est cependant inégalement distribué au sein dans la population. Nuytens, Hidry-Neys, Penin et Sallé (2010) montrent par exemple que les arbitres de District sont davantage exposés aux faits de violence que les arbitres de Ligue, ces derniers officiants à un niveau supérieur. Côté joueurs et spectateurs, c'est aussi en District que les relations humaines sont les plus instables, les moins contrôlées, parfois les plus méprisantes (racismes, injures, intimidations). Le niveau de jeu y est moins bon, les problèmes comportementaux plus nombreux. On compte sur la saison 2010-2011, 1192 incidents sur les arbitres de Ligue contre 4167 sur les arbitres de District (Observatoire des comportements, Fédération Française de Football, Rapport d'Activités 2010-2011). Même si le volume de matchs joués en District est plus important qu'en Ligue : «une part importante des incidents survient au bas de l'échelle.» (Nuytens, 2008, page 79).

Interroger ces deux niveaux d'arbitrage, observer leurs compétences arbitrales peut être un moyen de comprendre pourquoi l'occurrence des comportements agressifs envers les arbitres est différente suivant les niveaux.

L'agression sera définie au sens large comme un comportement intentionnel portant atteinte à l'intégrité physique et/ou psychique d'autrui. Elle recouvre toutes formes de comportements ayant pour but d'infliger un dommage à un autre organisme vivant lorsque ce dernier est motivé par le désir de ne pas subir un traitement pareil (Baron et Richardson, 1994).

II. La pratique délibérée.

Le cadre théorique sur laquelle cette étude s'appuie est celui de la pratique délibérée (Ericsson, Krampe et Tesch-Römer, 1993 ; Krampe et Ericsson, 1996).

Elle a pour but de comprendre comment l'expertise se construit au cours d'une carrière. Ericsson et al. (1993) définissent la pratique délibérée comme une activité structurée dont le but explicite est l'amélioration de la performance et qui requiert de l'effort sans nécessairement être plaisante. Les premiers travaux ont montré une relation linéaire entre la quantité de temps de pratique délibérée accumulée au cours d'une carrière (10.000 heures de pratique sur 10 ans), différent du temps d'entraînement parce qu'il n'est pas encadré, et le niveau d'expertise atteint. C'est ce temps d'engagement délibéré qui selon les auteurs permet d'augmenter au fil des années le niveau de performance.

Sur les nombreuses formes de pratique délibérée présentées dans les recherches toutes possèdent des caractéristiques communes. Elles exigent un niveau de concentration important, avec peu de distractions extérieures, et permettent de trouver un accès à des ressources d'entraînement. Elles ne sont pas spontanées, mais soigneusement organisées, structurées soit par l'individu soit par le coach. Elles n'amènent pas immédiatement un gain de performance et génèrent des coûts. En cela, elles contrastent avec les loisirs ou le jeu qui ne peuvent être considérés comme une pratique délibérée.

III. Pratique délibérée et sport

Des ajustements ont été réalisés pour importer cette théorie dans le milieu sportif. Certaines variables ont été ajoutées et ajustées par rapport au cadre initial. L'effort physique a été différencié de l'effort mental (Hodges et Starkes, 1996), les tâches collectives ont été renseignées et séparées des tâches individuelles (Helsen, Starkes et Hodges, 1998 ; Hodges et Starkes, 1996). Pour résumer, Hodges, Kerr, Starkes, Weirr et Nananidou (2004) montrent que la pratique délibérée doit être ajustée aux logiques des activités interrogées. Dans cette logique, de nouvelles catégories d'habiletés propres à l'activité arbitrale du football seront ouvertes.

Très peu de travaux ont été engagés sur la pratique délibérée chez les arbitres. Seuls MacMahon, Helsen, Starkes et Weston (2007) ont mené des travaux sur des officiels internationaux en football. Le corps arbitral se prête bien à l'utilisation de la pratique délibérée pour questionner l'expertise. D'une part, parce que les arbitres nouent avec une carrière dont l'issue peut être l'atteinte d'un niveau d'excellence. Ils peuvent être promus, rétrogradés, et les enjeux de carrière sont importants (Parsons, Sulaeman, Yates et Hamermeshet, 2008). D'autre part, parce qu'une partie de leurs habiletés, prises de décision, communications avec les joueurs, avec les autres arbitres, se développent en l'absence d'un entraînement systématisé, ce qui est caractéristique des objets d'étude de la pratique délibérée (Ericsson, 2005).

IV. Objectif de l'étude.

L'objectif de cette étude est de voir s'il existe des différences entre les arbitres de Ligue et de District. Nous souhaitons montrer que les deux catégories d'arbitres développent au cours de leur carrière des niveaux d'expertise différents. Ce sont précisément ces écarts de compétences qui peuvent venir renseigner pourquoi les uns et les autres ne sont pas exposés de la même façon aux faits de violence et aux incivilités.

L'originalité de ce travail est double. D'une part, le terrain interrogé est celui du football amateur, peu étudié peut-être parce que moins médiatisé, alors qu'il draine pourtant en France près de 26 000 arbitres (Observatoire des comportements, Fédération Française de Football, Rapport d'Activités 2010-2011), et que c'est à ce niveau que les incivilités sont les plus fortes. D'autre part, cette étude présente de nouvelles habiletés dans la pratique délibérée, jusqu'à lors jamais explorées.

V. Méthodologie.

Pour réaliser cette étude, de nouvelles catégories ont été ajoutées à celles habituellement retenues. Premièrement les activités de régulation et de communication, en référence aux travaux de Mellick, Fleming, Bull et Laugharne (2005) qui montrent l'importance de techniques verbales ou non verbales pour faire accepter les décisions arbitrales. Simmons (2008) affirme aussi que le type de communication utilisé par l'arbitre avec les joueurs permet d'influencer favorablement des décisions, même si celles-ci sont prises à leur encontre. Une seconde catégorie : l'exposition aux conflits a été crée puisque nous souhaitons étudier les incivilités et agressions subies par le corps arbitral. Une troisième catégorie a mesuré les activités psychologiques poursuivies ou non, parce que les arbitres sont stressés dans leurs activités (Page et Page, 2010). Enfin, une dernière dimension a été construite : les activités d'interactions avec le monde arbitral. Les réseaux de relations, d'aide, de mentoring entre arbitres peuvent constituer des éléments de formation (Weaver et Chelladurai,1999). La liste des activités de préparation physique et technique a été conservée en référence aux travaux réalisés sur l'arbitrage (Helsen et al., 1998 ; MacMahon et al., 2007) et adaptée avec les conseils des représentants de la commission des arbitres de la Ligue.

Sur l'ensemble de ces mesures, nous faisons l'hypothèse qu'il existe des différences entre les arbitres de Ligue et de District, à la fois sur le volume d'heures consacrées aux habiletés, et sur la manière dont ces tâches sont vécues.

A. Participants

28 arbitres hommes ont participé à cette étude. L'ensemble officie dans la Ligue Nord-Pas-de-Calais de Football. L'âge moyen est de 37, 4 ans pour les arbitres de Ligue (niveau régional) et de 36,4 ans pour les arbitres de District (niveau départemental). L'ensemble des arbitres ont un vécu minimal de 10 ans dans leur activité, avec un nombre moyen de matchs de 422 pour les arbitres de Ligue, et 398 pour les arbitres de District.

B. Procédure

Les participants ont été contactés par internet et par les organes de la Ligue (structure fédérale régionale) responsables de l'arbitrage avec l'accord de ces derniers. Tous les arbitres de District et de Ligue Nord-Pas-de-Calais ont reçu un questionnaire. Le document distribué en début de saison (Octobre) a été récupéré en fin de saison (Juin). Trois relances intermédiaires ont été réalisées (Novembre, Février, et Avril). Nous avons reçu 42 retours. Dans cette recherche, nous en avons gardé 28. Cet échantillon final représente ceux qui avaient au moins 10 ans de pratique. Cette condition d'ancienneté respecte le cadre théorique de la pratique délibérée qui pose cette durée comme étant incontournable (le statut d'expert étant fixé à partir de 10 ans d'expérience). Enfin, un certain nombre de questionnaires se sont révélés inexploitables parce qu'ils étaient incomplets.

C. Instrument

Les participants ont rempli un questionnaire qui a été adapté au football amateur et à l'objectif de notre étude à partir d'anciens travaux (Helsen et al., 1998 ; MacMahon et al., 2007 ; Catteeuw et al., 2009). Il présentait trois parties distinctes. La première partie était biographique. Elle interrogeait le nombre d'années de pratique arbitrale, le nombre de match arbitrés, le nombre d'échelons gravis depuis le début de la carrière, et le plus haut niveau d'arbitrage atteint.

La seconde partie mesurait le temps cumulé en heures sur l'ensemble des activités depuis le début de carrière. Enfin, dans la troisième partie, il était demandé aux participants d'évaluer leurs différentes activités en fonction de 4 facteurs :

  • La détermination à l'amélioration de la performance dans l'activité,
  • L'effort requis à l'éxécution de l'activité,
  • Le plaisir ressenti dans l'activité,
  • La concentration nécessaire dans l'activité.
  • L'évaluation a été faite en côtant une échelle de 0 (bas) à 10 (très élevé).

Sur les parties 2 et 3, sept domaines d'activités étaient proposés : activités physiques et techniques, activités de régulation et de communication, activités psychologiques, activités d'interactions avec les autres acteurs, exposition aux conflits, activités annexes au match, activités de tous les jours). Les participants devaient soit renseigner le temps passé sur chacune de ces activités (partie 2), soit les évaluer en fonction des 4 facteurs précédemment cités, (partie 3) en côtant sur une échelle de 0 à 10.

Voici la liste des activités retenues dans la pratique délibérée.

  • Activités Physiques et Techniques
    • Footing Long
    • Travail intermittent
    • Musculation
    • Course durant le match
    • Entraînement technique
    • Entraînement déplacements
  • Activités arbitrales de régulation et de communication
    • Entraînement à communiquer
    • Entraînement sur le règlement
    • Entraînement à gérer les conflits
    • Communique avec les joueurs sur le terrain
    • Explique ses décisions
    • Exposé aux agressions verbales
    • Exposé aux contestations
  • Activités d'interactions avec les autres acteurs
    • Demande conseil sur règlement à un autre arbitre
    • Discute avec un mentor
    • Echange avec d'autres arbitres
    • Feed-back avec observateur
    • Demande de renseignements à un autre arbitre sur l'observateur
    • Retour sur match avec une tierce personne
    • Fait parti(e) d'un groupe d'entraînement
    • Demande conseil sur contrôle du jeu à un autre arbitre
  • Activités psychologiques
    • Entraînement psychologique seul
    • Entraînement psychologique avec un professionnel
    • Expositions aux conflits
    • Exposé(e) aux contestations
    • Exposé (e) aux agressions verbales
  • Activités annexes au match
    • Remplis la feuille d'après match
    • Déplacements pour arbitrage
    • Arbitrage pour le district ou ligue

VI. Résultats.

Les données ont été analysées en trois parties distinctes : (1) les données biographiques, (2) le temps cumulé depuis le début de carrière, (3) l'évaluation des perceptions sur les différentes activités (détermination à l'amélioration de la performance, plaisir, effort, et concentration). Elles ont été présentées à chaque fois pour les arbitres de District et pour les arbitres de Ligue. Des t-tests ont été réalisés afin de comparer les deux populations.
Le tableau ci-dessous rapporte les données biographiques. On constate qu'il n'y a pas de différence statistiquement significative hormis sur le nombre d'échelons gravis t 28 = -3.19, p< 0.002 ce qui explique leurs différences de niveau d'arbitrage.

 

carton 1

Résultats de la partie biographique

Le volume de pratique délibérée consentie par lesarbitres de Ligue et les arbitres de District depuis le début de leur carrièrea été analysé par l'utilisation d'un t-test sur l'ensemble des activités.

carton 2

Moyennes du nombre d'heures effectuées sur les différentes activités physiques et techniques depuis le début de l'activité arbitrale.
*p<.05

Les différences significatives se situent sur le temps de footing long t 28 = 2.28 p<0.3, sur les étirements t 28 = 3.28 p<0.008, sur l'entraînement dans les déplacements t 28 = 11.83, p<0.002, et sur les temps de course durant les matchs t 28 = 2.98, p<0.06 avec des volumes supérieurs pour les arbitres de ligue.

Il n'existe aucune différence sur les activités d'entraînement technique, sur le travail intermittent, et sur la musculation.

carton 3

Moyennes du nombre d'heures effectuées sur les activités de régulation et de communication depuis le début de l'activité arbitrale.
*p<.05

Les résultats statistiquement significatifs portent sur l'entraînement à communiquer t 28 = 4.6, p<0.04, sur le temps d'entraînement au conflit t 28 = 4.02, p<. 0001, sur la communication avec les joueurs pendant les rencontres t 28 = 3.17, p<0.008, et sur le temps passé à expliquer les décisions t 28 = 3,28 p<0.01.

Sur ces dimensions, les arbitres de Ligue passent davantage de temps. Une dimension fait cependant exception : l'entraînement au règlement t 28 = - 3,2 *p<0.03, les arbitres de District y engageant davantage de temps.

carton 4

Moyennes du nombre d'heures effectuées sur les activités avec les autres acteurs depuis le début de l'activité arbitrale.
*p<.05

Sur les activités d'interactions, aucune différence significative n'a été observée sur les temps de feed-back avec l'observateur, sur l'échange avec des tierces personnes, et sur les conseils à un autre arbitre sur l'observateur. En revanche, il existe des différences sur le temps d'échange avec les autres arbitres t 28 = 4.66, p<0.001, sur le temps passé dans un groupe d'entraînement t 28 = 2.94, p<0.02, sur le temps avec un mentor t 28 = 2.62, p<.04, et sur le groupe d'entraînement t 28 = 4.32, p<0.01. Les arbitres de Ligue consacrant davantage de temps. On constate aussi une différence qui exprime un volume de temps plus important pour les arbitres de District sur les conseils à un autre arbitre sur le règlement t 28 = - 2.87, p<.03.

Pour les autres catégories, et compte tenu du nombre d'activités restreint, aucune figure n'a été présentée. Sur les activités d'exposition aux conflits, seule la rubrique qui concerne le temps d'exposition aux contestations verbales ne diffère pas. En revanche, il existe des différences sur le temps d'exposition aux agressions verbales t 28 = 2.41 p<0.02, les arbitres de District étant plus exposés que leurs collègues de Ligue.

Enfin, sur les activités psychologiques, aucune différence statistiquement significative n'a été trouvée. Quel que soit le niveau d'arbitrage considéré, les officiels ne se préparent pas psychologiquement en présence d'un professionnel.

Perceptions des activités

Pour chaque activité, quatre dimensions ont été mesurées (détermination à l'amélioration de la performance, plaisir ressenti, effort perçu, et concentration).

Les moyennes ont été calculées et comparées entre elles, par un t test.

carton 5

Moyennes des activités évaluées sur quatre dimensions

Sur les différences statistiquement significatives, nous pouvons constater que les arbitres de ligue obtiennent de moyennes supérieures en ce qui concerne la détermination à l'amélioration de la performance. Un résultat fait exception. Il s'agit de l'entraînement sur le règlement, sur lequel les arbitres de district sont plus déterminés à progresser.

Le plaisir est plus important pour les arbitres de ligue lorsque les résultats sont significatifs. Pour exemples, on peut citer le footing long, la course, les activités annexes au match, les échanges avec les autres arbitres... Le focus sur les activités de contrôle et de communication est intéressant puisque quatre des cinq activités obtiennent des résultats significatifs.

Pour la dimension d'effort perçu, les arbitres de district ont une moyenne plus élevée sur l'entraînement à communiquer. Sur les autres résultats, l'effort est plus important pour les arbitres de Ligue sur : l'entraînement au règlement, aux conflits et aux explications. Mais aussi sur certaines activités d'interaction telles que les échanges, le retour sur le match, la préparation psychologique seule, et la feuille de match.

Sur le dernier domaine, la concentration, toutes les différences significatives s'opèrent dans le même sens, hormis la demande de conseils sur le règlement.

Les arbitres de Ligue s'affirmant davantage concentrés sur les tâches évaluées.

VII. Discussion.

Le but de cette étude était d'étudier la pratique délibérée chez des arbitres de Ligue et de District dans le football amateur en lien avec les incivilités et agressions qu'ils subissent. Des différences ont pu être mises en évidence à la fois sur le nombre d'heures allouées sur les différentes activités ainsi que sur leurs perceptions. Quatre éléments différencient les arbitres de Ligue des arbitres de District : le rapport aux règles, le niveau de communication avec les joueurs, le niveau physique et le réseau de sociabilité.

Les résultats ont montré que les arbitres de District s'engageaient davantage dans la connaissance des règles du jeu. C'est dans ce panel d'activités qu'ils deviennent véritablement des experts. Ceci confirme les conclusions de Nuytens et al. (2010) qui soulignaient que: « ...la connaissance et la stricte application des règles du jeu figurent même comme un pré-requis, un incontournable nécessaire pour tous, considéré comme suffisant pour les arbitres évoluant au niveau le plus bas. Pour ceux qui n'ont pour seule ressource que ce contact magistral avec l'institution, se construit une façon d'arbitrer qui soumet littéralement l'arbitre à la règle... page 79 ». Ceci reflète une appropriation particulière du métier d'arbitre de District. La dimension réglementaire domine les autres activités délibérées.

Dans les relations avec les joueurs, nous avons pu voir que les arbitres de District expliquent et communiquent moins leurs décisions. Bar-Eli, Levy-Kolker, Pie, et Tenenbaum (1995), Fleming, Bull et Laugharne (2005) montrent pourtant l'importance de la communication pour faire accepter les décisions. Simmons (2007, 2008) confirme cette position en montrant que l'explication de la décision a un effet positif sur l'acceptation de la sanction. Les arbitres qui expliquent leurs décisions sont jugés moins arrogants par les joueurs et plus respectables. Ceci est d'autant plus important que les joueurs portent systématiquement un jugement sur la décision qu'ils reçoivent avec des biais d'interprétation (Plessner et Raab, 1999 ; Plessner, 2005). Au-delà du football, Bobodel et Zdanjuk (2005) avaient déjà insisté sur le fait que dans des contextes sociaux, les participants attendent que les décisions négatives leur soient expliquées. Au vu de ces résultats, il est possible de considérer que cette activité relationnelle plus dirigée, plus rigide chez les arbitres de District puisse expliquer en partie le fait qu'ils soient davantage exposés à des situations de conflits. Leurs interactions envers les joueurs se caractérisent par moins d'échanges, d'explications. Or, Rix (2005) montre qu'une partie des altercations se joue dans l'interaction de l'arbitre envers les joueurs.

Sur le domaine physique et technique les résultats ont montré que les moins « gradés » s'entraînaient moins. Ils courent moins que leurs collègues durant un match. Ces éléments méritent cependant une lecture qui dépasse la dimension strictement physiologique de ces activités puisque cela affecte indirectement d'autres compétences arbitrales. Certains travaux (Reilly, 1997, 2006; Helsen et Bultynck, 2004; Mascarenhas, Button, O'Hara et Dicks, 2009) montrent que la qualité du traitement des informations (l'analyse de la situation de jeu) et les prises de décision (cartons, avertissements) sont en lien avec le niveau de fatigue, et avec le niveau de condition physique. Sur ces éléments les arbitres de District sont plus en difficulté. Ils peuvent commettre davantage d'erreurs. Or, l'on sait que les erreurs d'arbitrage génèrent de l'énervement, de la colère et des comportements agressifs plutôt de nature verbale (Reynes, Canovas, Ferrand et Pantaléon, 2008; Rix-Lièvre et Genebrier, 2010), ainsi qu'un sentiment d'injustice perçu (Facenda et al., 2005).

L'étude montre encore que les arbitres de District s'appuient moins sur un réseau social. Leur formation est plus solitaire, moins régulée, moins interactive. Leur principal élément reste l'observateur qu'ils rencontrent quelques fois dans l'année, avec l'idée qu'ils peuvent au cours de ces visites être rétrogradés.Leurs connaissances s'appuient principalement sur le cadre institutionnel, et sur l'analyse qu'ils réalisent ou non à l'issue de leur match. Ils sont moins souvent confrontés aux réactions de leurs pairs, et vivent peu de conflits socio-cognitifs. Si traditionnellement, cette théorie du conflit socio-cognitif a été développée sur le développement cognitif des enfants, elle demeure valide pour comprendre l'apprentissage des adultes en situation d'interaction sociale (Bourgeois et Frenay, 2001). Par un engagement relationnel moins conséquent, ils s'offrent donc moins d'occasions pour continuer à apprendre, pour réajuster ou construire de nouveaux comportements arbitraux.

Enfin, paradoxalement, alors que ce sont eux qui vivent les situations les plus éprouvantes, ils disposent de moins de soutien social, profitent moins d'une activité de mentoring, ce qui peut ralentir leur progression dans leur carrière, dans la mesure où ils sont moins conseillés, soutenus, régulés dans leurs activités. Un certain nombre de travaux ont pu montrer les effets bénéfiques du mentoring (Fagenson,1989 ; Allen, Eby, Poteet, Lentz et Lima, 2004) dont ils bénéficient moins.

Tous ces éléments sont cependant à resituer dans l'engagement face à la fonction. Certes ils sont officiels, mais sans dénigrement, bien au contraire ce sont des arbitres du dimanche. Ceci signifie, et il faut le rappeler, que leur activité est un loisir, alors que paradoxalement les joueurs, spectateurs voir l'institution attendent d'eux des compétences qui correspondent d'une certaine manière à celles des professionnels.

VIII. Conclusion

Par l'étude de la pratique délibérée, nous avons donc pu mettre en évidence des trajectoires de formation différentes, entre les arbitres de Ligue et de District. Les uns et les autres ne développent pas les mêmes niveaux d'expertises, dans la mesure où ils n'investissent pas les mêmes activités, et ne les vivent pas de la même manière. L'inégal investissement sur certaines activités produit d'inégales compétences dans le jeu lorsqu'il faut recadrer les joueurs, c'est-à-dire réguler les comportements. Il existe un paradoxe de la situation arbitrale. Les arbitres de District sont ceux qui disposent et se construisent des outils moins adaptés pour tenir leurs matchs alors que ce sont bien eux qui ont les situations les plus difficiles à gérer sur le plan des incivilités et des comportements agressifs.

Ce sont précisément ces compétences inégalement développées entre arbitres de District et de Ligue qui ont permis de comprendre pourquoi les deux niveaux d'arbitrage étaient différemment exposés aux incivilités et comportements agressifs.
Il reste cependant à approfondir au sein des catégories étudiées (District et Ligue), les disparités de cette pratique délibérée. Tous les arbitres de District ne suivent probablement pas le même itinéraire. Sinon, comment expliquer qu'en quelques années certains parviennent à gravir les échelons pour accéder au plus haut niveau, alors que d'autres demeurent arbitres de District durant toute leur carrière ? Comment rendre compte encore qu'à un même niveau, certains s'approprient d'emblée une lecture de la fonction qui les mène rapidement à savoir réguler les comportements alors que d'autres peinent à progresser dans ce registre ?

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