Enquête auprès de sportifs et non-sportifs : qui sont les responsables présumés du dopage sportif ?

Numéro 7 | Contrôler et punir

VARIA - pp. 97-108

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Eric Dugas

Maitre de Conférences HDR - GEPECS équipe TEC – Université de Paris Descartes

I. Introduction

Le dopage sportif est un fait social incontesté alors même que sa définition est polysémique et ses représentations fortement disparates. Pourtant il existe sans doute depuis l'Antiquité (De Mondenard, 2000), et ne devient un problème actuel et surmédiatisé que depuis les premières lois interdisant certains produits considérés comme dopants. Ces lois cherchent à garantir la santé et l'égalité des chances des participants. En effet, depuis la première législation sur le dopage, apparue le 1er juin 1965, loi dite "Loi Mazeaud", les deux lois successives de Roger Bambuck (1989) et celle plus récente orchestrée par Marie-Georges Buffet (23 mars 1999), participent au respect de l'intégrité physique et moral des sportifs. En somme, « l'interdiction renvoie aux valeurs du sport. Pour que la victoire puisse susciter une admiration doublée d'estime, il importe en effet que l'excellence dont elle témoigne résulte du talent, du travail, et non de la possibilité qu'auraient certains privilégiés d'accéder aux dernières découvertes pharmaceutiques. » (During, 2001, 60). De fait, si le dopage sportif est tant décrié, s'il est davantage montré du doigt que dans les autres pratiques sociales, c'est sûrement parce que le sport s'est construit sur les bases défendues d'une égalité transparente des chances au départ. C'est à ce prix que l'inégalité à l'issue de la compétition est acceptée.

Toutefois, malgré une lutte incessante, la course-poursuite entre les tricheurs et les organismes de lutte contre le dopage tourne encore en faveur des premiers nommés. Entre des contrôles inégaux tant sur le plan de la fréquence que de la fiabilité, des technologies sophistiquées qui diversifient les formes du dopage et le rend difficilement détectable, ou encore des sanctions qui ne sont pas toujours appliquées du fait de l'arsenal juridique favorisant la défense des présumés dopés, le chemin de sportifs courant ou pédalant à l'eau clair est encore semé d'embûches (Dugas, 2008). Pour preuve, la plus emblématique course cycliste du monde, le Tour de France, est éclaboussée de plein fouet depuis ces dernières années. Par exemple, La dernière édition « 2010 » n'est qu'une pâle copie des précédentes avec la récente affaire du dernier vainqueur espagnol Alberto Contador (contrôlé positif au clenbutérol, début 2011). La « grande boucle » porte bien son surnom, cette grande course tourne en rond sans entrevoir la possibilité de sortir du cercle infernal du dopage.

Si bien qu'à défaut de garantir la transparence des compétitions, une question taraude bon nombre d'observateurs : quels sont les responsables patentés du dopage sportif ? Plusieurs causes peuvent s'entrecroiser pour expliquer ce phénomène : les sportifs eux-mêmes, les dirigeants, les médecins, le sport business, la logique interne du sport pratiqué.

II. Les logiques plurielles du dopage sportif du haut niveau.

Dans une précédente recherche (Dugas, op. cit.), nous avions révélé deux logiques consubstantielles du dopage sportif qui pourraient être schématisés sous cette forme :

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Graphique. Les logiques plurielles du dopage au sein du sport

Ces deux logiques étroitement imbriquées expliqueraient le phénomène grandissant du dopage sportif. La première logique, la logique interne se définit par le « système des traits pertinents d'une situation motrice et des conséquences qu'il entraîne dans l'accomplissement de l'action motrice correspondante ». (Parlebas, 1999, 216). La seconde logique, la logique externe inclut, entre autres, deux facteurs distincts :

  • d'un côté, l'organisation sportive et/ou extra-sportive. Il est indéniable que le système sportif, véritable reflet de notre société moderne, possède une organisation contraignante qui peut peser sur les conduites des sportifs notamment sur leurs conduites addictives. Cette influence extérieure est protéiforme.Elle peut se traduire par l'ascendant de l'entourage sur le sportif (médecins, entraîneurs et dirigeants, etc.) ainsi que par l'influence du cadre compétitif. Notamment pour les enjeux en cause, les rencontres institutionnelles de type compétitif sont pratiquées au rythme du sport business (argent, média, calendrier soutenu des compétitions, etc.). Le sport, c'est la victoire à tout prix au sens commun du terme comme au sens figuré.
  • De l'autre, les caractéristiques du sportif lui-même (dont l'âge, le sexe, l'expérience sportive, la personnalité, les motifs et mobiles d'agir, etc.). Dans ce jeu entre les acteurs et le système (Crozier et Friedberg, 1977), le sportif possède néanmoins une marge de liberté quant à ses choix, ses actions et ses interactions, et le faire de choisir de se doper ou pas.

Alors qu'en pensent les sujets sociaux du XXIème siècle ? Inclinent-ils à penser que les responsabilités liées au dopage sportif de haut niveau incombent davantage à une logique qu'à une autre ? Qui montrer du doigt parmi les responsables potentiels du dopage ?
Pour en avoir le cœur net, nous avons mené une enquête qui engage deux cents répondants, des sportifs et des non-sportifs, à classer cinq causes du dopage selon un ordre préférentiel. La perception de ces causes est-elle claire ou opaque ?

III. Méthodologie

A. Les sujets de l'enquête

Ces interrogations ont suscité un questionnaire adressé à un échantillon de cent sportifs et de cent non-sportifs. Les premiers nommés sont des étudiants en STAPS, tous sportifs, c'est-à-dire qu'ils pratiquent régulièrement une activité physique en dehors de leurs études. Les seconds nommés servent de groupe-contrôle. Ces enquêtés non-sportifs n'étudiaient pas en STAPS, n'étaient pas enseignants d'éducation physique, et ne pratiquaient pas de façon régulière une activité physique sous forme compétitive au sein d'un club sportif. Ces personnes ont été interrogées dans la rue, sur leur lieu de travail ou à leur domicile.

Outre la comparaison sportifs/non-sportifs, nous comparerons les classements des hommes et des femmes. La variable âge n'est pas retenue car les étudiants ont tous entre 20 et 25 ans tout comme la majorité des non-sportifs interrogés.

B. Le questionnaire

L'enquête est organisée afin d'obtenir de la part des 200 répondants un classement qui range dans l'ordre décroissant cinq facteurs correspondant à cinq causes potentielles du dopage sportif : Sport Business - Le sport pratiqué - Le sportif - Le calendrier du sportif - Les dirigeants.
Les causes choisies sont inspirées d'une enquête réalisée par Luc Collard (2004) au sein de laquelle il avait interrogé 423 étudiants STAPS de l'université d'Amiens sur les responsables potentiels du dopage sportif. Les cinq causes à classer selon la procédure de Borda (1784) comportaient deux causes identiques aux nôtres, le « sport pratiqué » (S'') et le « sportif agissant » (S'), et trois autres présentés comme suit : « média, spectacle » (M), « sponsor, équipe dirigeante » (S), et « médecin, pharmacien, diététicien » (M'). Nous avons modifié trois facteurs sur cinq afin de mieux distinguer les caractéristiques de la logique externe exposée supra (logique organisationnelle). En effet, suite à une question ouverte adressée à des étudiants de Licence STAPS (n = 120) durant un cours magistral en amphithéâtre, le recueil des données, par une analyse de contenu simplifiée (fréquence d'apparition des mots) a permis de regrouper et de dégager cinq catégories de causes potentielles du dopage sportif. La question était la suivante : « Selon vous quelles sont les principales causes susceptibles de favoriser le recours à des produits dopants dans le sport de haut niveau ? ».

1. La procédure de Condorcet

Nous avons choisi, comme outil d'analyse, la technique de la comparaison par paires (CPP) proposée par Condorcet. La procédure mathématique liée à cette enquête est minutieusement expliqué dans un article paru dans la revue mathématic and social sciences en invitant les enquêtés à classer ces causes par ordre préférentiel à l'aide de deux procédures, celles de Condorcet, dévoilée ici et celle de Borda (Dugas, 2011).

L'initiateur de cette technique fut Guilbaud (1968). Dans le cas des classements rangés par ordre de préférence, cette technique met le répondant dans l'incapacité de deviner le classement obtenu du fait du nombre notable de choix binaires à combiner dans un laps de temps très court. Ce qui est fort intéressant en sociologie dans le cas d'un questionnement direct. Effectivement, les questions d'opinion liées à un sujet sensible de société touchent le répondant sur le plan socio-affectif et fait appel à ses représentations sociales (Jodelet, 1987). Ainsi, face à un stimulus social, le sujet répond-il selon les valeurs et normes de son groupe d'appartenance ou selon les idéologies véhiculées dans la société. Dans notre enquête, le choix de questions directes (ouvertes ou fermées) sur les causes du dopage sportif aurait certainement généré un biais, principalement auprès de la population sportive interrogée (on peut s'attendre à ce que le sportif soit plus protégé par ses pairs). Selon le marquage social plus ou moins prononcé du thème abordé, le sondé contrôle ses réponses selon leur conformité aux idées les plus communément acceptées ou répandues. Les réponses peuvent être ainsi anticipées, convenues, appropriées à la démarche de l'enquêteur (« social desirability bias »), sans pour autant pénétrer la subjectivité profonde du répondant. La procédure de Condorcet permet ainsi d'éviter les nombreux pièges et les variables parasites liés au questionnement direct (Grémy, 1992).

À l'aide de cette technique, nous avons demandé aux 200 répondants de classer cinq causes susceptibles de favoriser le recours à des produits dopants dans le sport de haut niveau. L'une d'entre elles, dénommée « sport pratiqué », concerne la logique interne de l'activité sportive et les quatre autres, les deux principales variables de la logique externe (Cf. graphique supra), « sport business », « calendrier sportif », « dirigeants », « sportif ». Ainsi, obtient-on dix paires de préférence à comparer pour n = 5 causes (n (n − l) / 2 choix). Les cinq catégories de causes se déclinent comme tel :

  • Sport business (SB) : argent, médias, mécénat, salaire, spectacle, fédérations.
  • Le sport pratiqué (SP) : la pratique physique avec ses règles de compétition officielles.
  • Le sportif (S) : le pratiquant compétiteur de haut niveau : joueur, athlète, etc.
  • Le calendrier du sportif (C) : fréquence des rencontres officielles et/ou des entraînements.
  • Les dirigeants (D) : entraîneur, directeurs sportifs, président de club, personnel médical, famille, etc.

Les causes « SB », « C » et « D » correspondent à la logique organisationnelle, la cause « S » correspond à la logique individuelle et la cause « SP », la logique interne du sport.

Les consignes de passation sont les suivantes : « selon vous, parmi les causes présentées ci-dessus, quelles sont les catégories les plus responsables du dopage sportif de haut niveau ? Nous allons regrouper ces cinq causes deux à deux. À chaque fois, pour chacune des dix paires obtenues, entourez celle qui, des deux, contribue le plus au dopage sportif de haut niveau. Répondez rapidement, comme vous le ressentez ».

Le dépouillement est effectué selon la procédure préconisée par Condorcet qui permet de classer les facteurs à partir des préférences binaires exprimées dans chaque paire. Pour chacune d'elles, si A est préféré à B, alors A acquiert un point et ainsi de suite. Dans notre expérience, pour cinq facteurs comparés deux à deux, on attribue un total de 10 points. Pour un classement collectif ici deux ordinations de 100 répondants chacune), on attribue 1 point à A s'il est préféré majoritairement à B (A récolte alors un minimum de 50 accessits sur 100 possibles). Si un classement individuel ou majoritaire est cohérent, on obtient irrémédiablement une relation d'ordre total (Parlebas, 1971) : S = (0, 1, 2, 3, 4). Cet ordre est dit rationnel et la transitivité est respectée ; c'est-à-dire, si « A > B » et « B > C » alors « A > C ». Par exemple, dans notre enquête, si « Sport business » > « Sport pratiqué » et « Sport pratiqué > « Sportif » alors « Sport business » > « Sportif ». Pour n = 5, si « A » est choisi à tout coup (quels que soient les autres causes présentées), il recueille donc le maximum de points (5) et est classé en tête. À l'autre extrémité du classement, si B n'obtient aucune voix, il est rangé à la dernière place.

Si le classement est autre que (0, 1, 2, 3, 4), cela signifie qu'il est intransitif : il y a effet Condorcet, c'est-à-dire « incohérence » (ici, pour n = 5, il y a au maximum 5 triplets intransitifs). Dans ce cas de figure, il faudra analyser sur quels facteurs porte l'irrationalité et quel est le degré de cohérence des tournois

IV. Résultats

A. Comparaison sportifs/non-sportifs

 

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Tableau. Matrices collectives des classements binaires et majoritaires des 100 étudiants STAPS et des 100 non-sportifs.

Les résultats sont spectaculaires : d'une part, chaque groupe de répondants fournit une préférence majoritaire transitive (par agrégation des réponses individuelles). Il n'existe pas d'effet Condorcet. D'autre part, les classements obtenus sont identiques. Seule la répartition des voix dans les choix binaires diffèrent légèrement comme le révèlent les deux matrices collectives précédentes.

Les classements obtenus rangent unanimement les catégories responsables du dopage sportif par ordre décroissant comme tel : Sport Business / Dirigeants /Calendrier / Sportifs / Sport pratiqué. Globalement, les questions émises supra recueillent des réponses tranchées : on retrouve aux trois premières places, trois causes faisant partie de la logique organisationnelle. La première place est attribuée très nettement au sport business. Ce critère dépasse tous les autres en recueillant quasiment plus de 80% des voix à chaque choix binaire. Pourtant la catégorie « calendrier du sportif », pouvait aussi rallier bon nombre de suffrages. En effet, deux versants traduisaient ce critère. L'un sur le pôle économique, la surabondance des rencontres officielles (cyclisme, football, tennis, etc.), l'autre sur celui de la fréquence des entraînements (davantage de dopage dans les entraînements liés à des efforts de puissance et de grande dépense énergétique). Mais le business et le monde des dirigeants sont tenus en premier lieu responsables, bien plus que la logique imposée par le fonctionnement même du sport.

La dernière place est réservée à ce dernier, devancé de façon moins flagrante par le « sportif » surtout chez les non-sportifs : en effet, la comparaison binaire entre S et SP révèle que S recueille 58 voix contre 42 en faveur de SP. Ces deux dernières places s'expliquent plus facilement chez les étudiants STAPS. Il semble effectivement tomber sous le sens qu'il soit malaisé de leur part d'incriminer les membres d'un groupe social auquel ils appartiennent (de près ou de loin), ou de dénoncer une pratique sociale à laquelle ils adhèrent pour le plaisir et/ou pour leur vie professionnelle future.

De même, nous n'observons aucune différence pour la variable genre. Les classements des matrices -collectives des femmes (n = 45 sportives et n = 53 non-sportives) et des hommes (n = 55 sportifs et n = 47 non-sportifs) sont identiques à ceux recensés pour l'ensemble des deux groupes de répondants.
En synthèse, les résultats de l'enquête révèlent une étonnante convergence des résultats aussi bien chez les sportifs et les non-sportifs que chez les hommes et les femmes. Les causes perçues majorent une des variables de la logique externe (l'institution sportive et son organisation) et minorent la logique interne de la pratique sportive ainsi que les sportifs. Nos résultats confirment les données recueillies par Luc Collard (2004) dans l'enquête présentée plus haut. Le classement collectif obtenu fut S > M > S' > M'> S''. Précisons que ce classement de l'opinion majoritaire marque une homogénéité groupale certaine, confirmée par la procédure de Black et Newing (1951) employée par l'auteur. Comparés au classement majoritaire des étudiants STAPS de l'université de Paris Descartes, les rangs du « sportif » et du « sport pratiqué » ne sont quasiment pas bouleversés (nonobstant la comparaison de facteurs différents dans les deux enquêtes). Le « sport pratiqué » (SP), en tant que pratique sociale, semble bel et bien exempt de tout reproche en conservant la dernière place. Globalement, les classements majoritaires obtenus sont très proches quelles que soient les procédures utilisées.

V. Discussion

D'un point de vue sociologique, le dopage sportif est un phénomène complexe à étudier du fait de la multitude de définitions qui l'entoure et du souci à le circonscrire. Or, ce qui nous frappe d'emblée en observant les opinions des enquêtés, c'est qu'elles valorisent largement la logique externe essentiellement sur le plan organisationnel (business, dirigeants, etc.) et minimisent la responsabilité du sportif. Il est vrai que dans notre société, l'argument socio-économique a incontestablement du poids. Mais cette influence incontournable ne doit pas pour autant laisser pour compte les nécessités produites par la logique interne du sport. L'effort d'adaptation aux contraintes de l'environnement humain et/ou physique sollicite le sportif tant sur le plan énergétique et biomécanique que sur le plan psychologique. La logique sportive, c'est essentiellement viser l'obtention d'un gain. Si actuellement la pression externe est forte, le sportif peut être considéré comme une pièce maîtresse du système qui peut inverser le processus en restant toujours le dernier acteur décidant, conscient de ses actes pour agir sur le monde (Varela, 1993). Mais au vu des résultats de l'enquête, le sportif reste encore un héros aux yeux du public. De même, le fait que la logique interne de la pratique physique pourrait engendrer une consommation plus ou moins importante de produits dopants est un tant soit peu éludé. Si bien que lorsque Vigarello cite avec raison qu'« on voit qu'au-delà des pressions économiques ou politiques, plus fortes sans doute que jamais, la seule logique sportive peut conduire au dopage » (2002, 175), on s'attend à une analyse de la logique interne des pratiques sportives. Pourtant, l'argumentation de l'auteur circonscrit les causes du dopage à des facteurs connus tels que la performance visée, l'image de soi, la technologie ou encore l'entraînement (qui nous intéresse particulièrement), etc., sans étudier réellement les pratiques sportives pour elles-mêmes. Pourtant, Vigarello relate sur plusieurs pages des faits avérés de dopage qui concernent principalement un certain type de pratiques physiques : activités en solo dans un milieu artificiel ou très domestiqué telles que la natation, le culturisme, l'athlétisme, voire le ski ; il confère aussi la part belle au cyclisme, activité qui sollicite une grande dépense énergétique pour un effort solitaire avec sa machine en interaction avec d'autres concurrents. N'y aurait-il pas là justement une relation de cause à effet, ou tout du moins une forte corrélation, entre logique interne des pratiques et dopage sportif ?

Bien entendu, les faits révèlent que le dopage peut exister dans tous les sports (tennis, football, etc.). Néanmoins, la tentation d'avoir recours de façon plus ou moins intense au dopage sportif, ne peut minimiser l'influence de la logique interne du sport. Autrement dit, l'étude de la logique du pratiquant ne peut se démunir de l'analyse du corps des règles de la pratique sportive. Cette analyse structurale du point de vue de la logique interne des jeux est essentielle (Barbut, 1967). Lorsqu'on interroge de façon récurrente le public sur les sports estimés les plus touchés par le dopage, on s'aperçoit que les répondants placent majoritairement toujours aux deux premières places, l'athlétisme et le cyclisme (Duret, 2001). Or, ces deux pratiques sportives, en dehors de leur forte médiatisation, possèdent des caractéristiques communes : un effort violent et intense et/ou un effort très soutenu. Pour appuyer nos propos, l'haltérophilie, sport peu médiatisé et spectaculaire sur le plan télévisuel, témoignait en 2005 du plus grand nombre de positifs recensés sur les 10 activités les plus contrôlées (rapport du Conseil de prévention et de lutte contre le dopage, CPLD, mars 2005) La logique de ce sport, fondée sur l'effort individuel et la puissance musculaire, tend à encourager la prise de produits illicites pour améliorer ses performances (essentiellement des anabolisants à fortes doses). Et selon la logique interne de chaque sport, le type de produits dopants ainsi que l'intensité de leur prise variera (Dugas, 2008, op. cit.). L'étude de la logique interne peut s'avérer riche d'enseignement pour mieux comprendre la prise de telle ou telle substance. Par exemple, les amphétamines permettent à haute dose d'améliorer le travail physique et intellectuel en diminuant considérablement la fatigue : l'effort individuel, violent et durable, consenti dans certaines courses à pied, de vélo ou de Canoë peuvent expliquer l'utilisation à haute dose d'amphétamines, mais aussi de l'ÉPO ou de l'éphédrine. Pour développer, la puissance ou la musculature, les activités telles que l'haltérophilie ou le bodybuilding seront enclin à utiliser, entre autre, des anabolisants. Enfin, l'utilisation de bétabloquants pourrait servir la cause d'activités telles que le golf ou le tennis de table, étonnamment autorisés il y a encore peu de temps (Rapport du CPLD, op. cit.).

VI. Conclusion

Si les représentations des enquêtés sont unanimes et tranchées, nous pouvons émettre l'hypothèse selon laquelle les réponses des sondés s'accomplissent consciemment ou inconsciemment suivant la conformité aux idées les plus communément acceptées ou répandues. Par exemple, les sportifs bénéficient depuis plus d'un siècle d'une image, semble-t-il, inaltérable de pureté, d'effort, de morale, d'utilité hygiénique et de bien-être physique (Dugas, 2010). Pour illustration, During (1981) rappelle que dans les années 30-50 du siècle dernier les éloges de l'effort, du courage et des qualités morales caractérisent le sport en l'associant à un « moyen de culture ». Le sport moderne raffermit cette image en déresponsabilisant le sportif. Entouré, voire phagocyté par une cohorte de médecins, kinés, sophrologue, entraîneurs, dirigeants, sponsors, agents, etc., le sportif devient une machine à gagner pilotée de l'extérieur.

Pourtant, le dopage ne peut s'expliquer et trouver des solutions qu'au travers une approche systémique dans laquelle chacune des trois entités envisagées (cf. graphique) est en étroite interrelation. Le tout est plus que les parties qui le compose. Même si certaines parties semblent a priori plus responsables que d'autres. C'est donc dans une approche globalisante que la lutte contre le dopage trouvera quelques remèdes. En espérant que la stratégie gagnante du dopage se muera alors en une stratégie perdante.

Références

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