La politique de l'Agence Mondiale Antidopage : des arguments controversés

Numéro 7 | Contrôler et punir

pp. 21-32

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Julie Demeslay

Docteure - CeRSM – Université de Paris Ouest Nanterre – La Défense

Patrick Trabal

Professeur CeRSM – Université de Paris Ouest Nanterre – La Défense

  
Résumé

En prenant pour objet les dispositifs antidopage récents élaborés et/ou développés par l'Agence Mondiale Antidopage en matière de contrôle, cet article se propose de recenser la dynamique des argumentations déployées. L'étude des incertitudes et de leur portée permet d'appréhender la lutte contre le dopage comme un processus. Cette approche s'intéresse particulièrement aux façons dont les acteurs parviennent – ou non – à opérer les recoupements entre des positions axiologiques, des activités épistémiques et des prises sur des milieux difficilement saisissables.

Mots clés : Dopage - Sociologie pragmatique – Harmonisation – Argumentation - Politique publique

Abstact

Using the recent anti-doping protocols elaborated and/or developed by the World Anti-Doping Agency as far as control is concerned, this article intends to identify the dynamics of the argued points. The study of the uncertainties and their range allows us to consider the fight against doping as a process. This approach mainly focuses on the different ways that the protagonists manage – or not – to crosscheck axiological positions, epistemic activities and having a hold on not easily perceptible circles.

Key Word: Doping - Pragmatic sociology – Harmonization – Argumentation - Public Policy

Resumen

Tomando como objeto los dispositivos antidoping recientes, elaborados y/o desarrollados por la Agencia Mundial Antidoping en materia de contról, este artículo se propone de enumerar la dinámica de las argumentaciones mostradas. El estudio de las incertidumbres y de su alcance permite percibir la lucha contra el doping como un proceso. Este enfoque se interesa en particular en cómo los actores consiguen – o nó – unir cabos entre posiciones axiológicas, actividades científicas y tomas en medios difíciles de captar.
Palabras Claves: Dopaje - Sociologia pragmática – Armonización – Argumentación - Políticas Públicas

I. Introduction

« Sportifs, avez-vous peur de Big Brother ? Bracelets électroniques, GPS dissimulés dans les baskets, caméras de surveillance installées dans les hôtels, se pourrait-il qu'un jour, à la manière d'un George Orwell visionnaire, certains acteurs de la lutte antidopage et leur obsession parfois puérile de la pureté en viennent à rogner sur les libertés fondamentales des athlètes ? Les récentes innovations sur le terrain de la traque aux tricheurs (passeport sanguin et localisation des athlètes sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre) ont nourri quelques craintes ces derniers temps. » (L'Équipe, 24 janvier 2008).

Cet extrait d'article contient des critiques et quelques messages d'alerte adressés à l'encontre des dispositifs de lutte antidopage élaborés et/ou développés à l'échelle internationale depuis la création de l'Agence Mondiale Antidopage (AMA) en 1999. Il existe peu de descriptions sociologiques de ces dispositifs et encore moins d'analyse de leurs critiques. On retrouve quelques éléments dans la revue de questions de Patrick Mignon (2002) qui concernent directement la régulation de ce phénomène. Certains textes s'efforcent d'analyser les politiques antidopage et fournissent des données historiques (Houlihan, 1997 ; Laure, 2004 ; Trabal, 2009). D'autres auteurs soulignent combien ces politiques méritent d'être critiquées ou en tout cas, comment elles se heurtent à des problèmes variés. Parfois, les auteurs se contentent de souligner l'impossibilité de lutter contre le dopage en raison de la nature intrinsèque du sport et de l'organisation qui le porte (Brohm, 2000). Parfois, ils pointent les difficultés des agents de régulation : l'hétérogénéité des protagonistes engagés dans ce travail (Houlihan, op.cit. ; Le Noé, 2000 ; Sallé, 2004), la méfiance qui anime cette pluralité d'acteurs (Louveau, 1995 ; Petibois, 1998 ; Houlihan, 2003), la disparité des réglementations et l'instabilité des outils existants (Waddington, 2000 ; Coakley, 2001 ; Le Noé et Trabal, 2009).

Notre perspective consiste à se détacher des analyses visant à dévoiler les contraintes posées par la lutte contre le dopage pour nous attacher à repérer comment s'expriment les critiques des dispositifs antidopage et comment se justifient ceux qui la mettent en place. Au-delà d'un simple renversement désormais classique qui permet de passer « d'une sociologie critique à une sociologie de la critique » (Boltanski, 1990), nous cherchons à analyser les arguments et les contre-arguments des acteurs avec l'idée que leur mise en série permet de décrire l'évolution de la lutte antidopage. Dans cette perspective, nous la considérons comme un processus, qui peut être marqué par des contradictions répétées mais aussi par des déplacements de la part des acteurs. C'est donc la dynamique des arguments et l'incertitude de leur portée (Chateauraynaud, 2011) qui constituent notre objet, dont un des enjeux consiste à pouvoir décrire assez finement les ressorts de l'évolution des dispositifs antidopage.

L'une des critiques formulées dans l'extrait mis en exergue porte particulièrement sur les conséquences de l'impératif de localisation mis en place par l'AMA. Ce dispositif figure parmi d'autres outils qui s'inscrivent dans le programme mondial antidopage (Demeslay, 2011) lequel se décline en trois niveaux (le Code mondial antidopage, les Standards Internationaux et les modèles de bonnes pratiques). Il s'agit de garantir aux préleveurs chargés de recueillir des échantillons d'urine ou de sang sur le sportif hors compétition, de le trouver et donc de réduire les stratégies des athlètes visant à se dérober à des opérations de contrôles. C'est sur cette question que nous porterons notre analyse. Quels sont les arguments déployés concernant le développement et/ou l'application des outils de suivi du sportif ? Quels sont ceux qui portent et ceux qui portent moins du point de vue de la transformation des dispositifs et des pratiques ? Dans quelle mesure leur nature a-t-elle évolué au fil de l'internationalisation de la lutte contre le dopage entre messages répressifs et protectionnistes ?

Pour répondre à ce questionnement, nous avons exploré à l'aide du logiciel Prospéro (Chateauraynaud, 2003), un corpus initial de plus de 7500 textes datant de 1988 à 2010. 6579 sont des articles et dépêches de presse francophone réunis à partir des mots clés « antidopage OU antidoping » dans les bases de données Lexis Nexis et Factiva. 354 documents émanent des autorités publiques françaises, européennes et de l'Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science et la Culture (UNESCO). 681 textes sont des ressources institutionnelles du Comité International Olympique (CIO), de la Fondation Sport Santé du Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF), de Fédérations Sportives Internationales (FSI) et de l'AMA. Nous avons complété ce corpus avec 21 entretiens semi-directifs auprès d'acteurs engagés dans la lutte antidopage. Le logiciel a permis de constituer des sous-corpus autour de chacun des dispositifs récents mis en œuvre par l'AMA. Il a surtout permis de faire varier des stratégies d'indexation pour évaluer différents niveaux de description et d'explorer les formes canoniques de l'argumentation grâce à des jeux de formules (Chateauraynaud, 2007).

II. De quelques arguments

Dans nos sous-corpus, nous avons repéré les arguments qui pèsent dans l'évolution des dispositifs de lutte antidopage.

A. Attraper les tricheurs

Lorsque la Commission médicale du CIO a été créée en 1961, l'établissement de procédures et de protocoles de contrôle a constitué une tâche inédite et lourde. D'abord réalisés par des préleveurs à l'occasion des compétitions, dès la fin des années 1970, ils sont pris en main par la suite par les responsables des fédérations européennes d'athlétisme qui organisent des contrôles inopinés en période d'entraînement. Cette modalité d'administration directe de la preuve, en ou hors des compétitions, est régulièrement soumise aux critiques. Le doute sur l'efficacité de ces contrôles est particulièrement récurrent du fait de la variété des produits, des nouvelles substances et des athlètes toujours plus nombreux. Mais au-delà des difficultés engageant des débats en biochimie, la critique peut porter sur l'exercice d'une « justice-pipi » pour reprendre l'expression de Jean-Paul Escande (2003). Le président démissionnaire du Comité National de Lutte contre le Dopage dénonce le fait que la quête de certitudes et la présomption d'innocence trouvent leurs limites dans l'inefficience des contrôles qui ne permettent pas toujours d'apporter la preuve de dopage. Celles-ci conduisent à des pratiques qui peuvent porter préjudice à l'intégrité physique des athlètes, créant de ce fait une rupture avec un autre principe, d'ordre sanitaire.

« Attraper les tricheurs » reste la préoccupation centrale de la lutte antidopage menée depuis la création de l'AMA comme le précise un responsable d'une FSI : « La lutte antidopage aujourd'hui ne se fait pas en compétition, mais hors compétition. [...] Les tests en compétition permettent de s'assurer de l'intégrité des performances dans cette compétition, tous les athlètes s'y plient et ce n'est pas là qu'on va attraper les tricheurs ; les tricheurs il faut les attraper hors compétition, et pour cela, il faut avoir des informations sur leur localisation, il faut qu'ils soient dans le groupe-cible et il faut les suivre à la trace. » (décembre 2009). C'est précisément ce dernier argument qui est à l'origine de l'évolution des dispositifs antidopage vers l'identification de l'endroit et du moment opportuns pour effectuer les tests. À ce titre, il a donc été prévu dans les Standards Internationaux de Contrôle révisés en 2009 que tout sportif d'un groupe-cible déclare pour chaque jour du trimestre à venir : l'adresse des lieux où il résidera, s'entraînera, travaillera ou poursuivra toute autre activité régulière ainsi que les horaires habituels de ses activités, son programme de compétitions avec l'adresse de chaque endroit où il est prévu qu'il concourre et une période spécifique de soixante minutes entre 6h et 23h au cours de laquelle il se rend disponible et accessible pour un contrôle. Il commet une violation de règles antidopage s'il cumule un total de trois défauts d'informations sur sa localisation sur une période de dix-huit mois à partir de la date de la première infraction. Ces mesures ont fait débat entre partenaires de l'AMA. C'est la convocation de « l'intérêt général de la réhabilitation du sport de haut niveau » qui est le plus souvent mobilisé pour justifier cette décision. En effet, renseigner sur sa localisation permettrait de dissuader les athlètes d'user de substances et méthodes interdites ainsi que de cibler et sanctionner les fraudeurs. « Ce système nous aide à attraper les fraudeurs et à protéger la crédibilité du sport » (Anni Friesinger, patinage de vitesse, Welt am Sonntag, 1er mars 2009).

B. Recouper les informations pour une traçabilité

Les membres de l'AMA ont donc créé un outil informatique, le logiciel ADAMS, pour collecter et rendre disponibles ces informations pour les préleveurs. Ce programme qui se présente comme une base de données s'est enrichi de modules permettant non seulement la gestion des informations sur la localisation des sportifs, mais aussi celles des résultats de laboratoire, des données sur les Autorisations d'Usage à des fins Thérapeutiques, les violations de règles antidopage, etc. En effet, les arguments visant à localiser un sportif rencontrent une autre préoccupation qui est de diminuer les risques de déclarer des « faux positifs ». Pour pallier ces éventuelles fautes professionnelles collectives, toute une chaîne sociotechnique a été mise en place afin de définir des standards de qualité. Mais les erreurs d'interprétations des résultats obtenus sont limitées s'ils sont mis en perspective d'autres données. Le modèle latourien de l'extension d'un réseau trouve ici une bonne illustration puisque les FSI, les Organisations Nationales Antidopage et l'AMA sont enrôlées pour totaliser et recouper diverses données dans une même base, réunissant un faisceau d'indices pour rendre les contrôles plus efficaces et administrer la preuve d'une violation des règles antidopage.

Ainsi, la surveillance et la suspicion des responsables des FSI par exemple se fondent sur la confrontation de plusieurs éléments. « On les voit à travers les localisations, il y a des gens qui essaient de brouiller les pistes, « je vais deux jours là, deux jours là, deux jours là » et ils rendent tout contrôle impossible. [...] Donc nous notre boulot, c'est vérifier les autorisations, avoir l'expertise du niveau sportif pour les repérer « tiens lui, il a une évolution des performances un peu suspecte », ça demande une certaine expertise à l'intérieur du département qui est liée au sport lui-même. » (Entretien avec un responsable de FSI, décembre 2009).

Cette volonté d'une traçabilité, proche de celle décrite par Chateauraynaud et Torny (1999), renvoie à d'autres dispositifs mis en place dans ce contexte particulier. Objet de discussions depuis 2002 entre les représentants de l'AMA et de quelques FSI, particulièrement l'UCI (Union Cycliste Internationale), le Passeport biologique de l'Athlète de l'Agence est entré en vigueur en décembre 2009 précisément pour fournir des indices aidant à l'interprétation. Ce document électronique individuel permet de collecter les données biologiques (le consensus scientifique s'est d'abord fait sur l'observation de paramètres sanguins) du sportif au fil du temps dans le but de juger de leur caractère « normal » ou « anormal », des données qui ont donc été intégrées au logiciel ADAMS. Dès lors, le passeport implique l'analyse de variations intra-individuelles, et non plus inter-individuelles. Or, lorsqu'un membre de la rédaction du magazine Franc Jeu (revue officielle de l'AMA) interroge, dès 2002, David Douillet, ancien judoka, sur ce qu'il pense des projets de passeport de l'athlète relié à une base de données, le sportif répond : « ils sont importants, parce que la population des athlètes de haut niveau est une population qui pourrait se révéler être à part physiologiquement, avec des profils biologiques un peu hors norme. Cela, on pourrait vraiment le déceler dans les contrôles longitudinaux, puis en rechercher et comprendre les causes. Cela éviterait de faire des erreurs comme il y a eu dans le passé dans certains sports, où des athlètes ont été sanctionnés alors qu'ils avaient une production de testostérone hors norme. ». Aussi, ces cas précédents de « faux positifs » constituent la base des précautions prises dans le processus d'élaboration des dispositifs de contrôle du sportif. L'argument de l'erreur tend à déplacer les modalités d'administration de la preuve vers plus de ciblage et la cumulation d'indices indirects avant de procéder au recueil et à l'analyse de preuves directes de dopage.

C. Respecter le droit communautaire

Mais la totalisation des données concernant les sportifs des groupes-cibles et le nombre croissant de partenaires de l'AMA a généré des critiques et des revendications quant à la circulation de ces informations à l'échelle internationale. Jusque-là, les organisations antidopage qui recueillaient des données de sportifs s'alignaient sur les lois nationales en vigueur pour traiter et partager en toute légalité ces informations. De nombreux États ne disposant pas de loi en la matière, les dirigeants de l'AMA ont proposé la rédaction d'un Standard International pour la protection des renseignements personnels (SIPRP). En cela, il répond à l'une des inquiétudes premières soulevées par David Douillet dès 2002 : « Deuxièmement, et cela me fait peur, c'est la protection de ces informations. Il ne faut pas que celles-ci tombent dans n'importe quelles mains, il faut que cela reste extrêmement confidentiel, parce que c'est lié directement à la personnalité, à l'intimité des athlètes. » (Franc Jeu n°1, 2002).

Les ministres européens, les représentants du Conseil de l'Europe et de la Commission Européenne se sont élevés contre la version du SIPRP qui devait entrer en vigueur au 1er janvier 2009. Les inquiétudes portaient particulièrement sur l'article 3.2 qui donne la définition des « renseignements personnels sensibles », données d'ordres racial, ethnique, politique, religieux, philosophique, génétique et sexuel. Les européens s'interrogeaient sur ce qui justifie pour l'antidopage la collecte de tels renseignements. De plus, en France, la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL) déplorait que le texte ne mentionne pas le consentement des athlètes ni ne fixe de règle précise quant à l'accès de tiers à ces données sensibles et à leur traitement. À ce niveau, des critiques émergent de la part de représentants d'organisations antidopage qui affirment que « ADAMS c'est le cheval de Troie de la World Anti-Doping Agency » (Extrait d'entretien avec un représentant de FSI, décembre 2009) puisque ses dirigeants ont accès à toutes les informations enregistrées et qu'ils peuvent s'en servir non seulement à des fins de contrôle mais également de contestation des actions menées par leurs partenaires.

Malgré les résistances des responsables de l'AMA, des amendements ont été ajoutés au SIPRP clarifiant sa portée pour les pays bénéficiant déjà d'une législation en la matière ainsi que les obligations des organisations antidopage dans le traitement des renseignements personnels. Le 6 avril 2009, les chefs des administrations des États membres en charge de la protection des données ont reconnu notamment que le SIPRP n'était « en aucun cas une menace pour le droit européen de la protection des données ». En conséquence, dans un contexte d'harmonisation internationale des règlementations de la lutte antidopage, le respect du droit communautaire devient un argument qui porte.

D. Éviter les recours en justice

En 2009, face aux critiques relatives aux nouvelles dispositions sur la localisation des sportifs, David Howman, directeur général de l'AMA, tend à normaliser et généraliser les dénonciations et les appels en justice. Selon lui, répondre de ces épreuves fait partie intégrante du travail d'harmonisation quotidien des membres de l'AMA. Ainsi, chaque texte et outil proposé par l'Agence est élaboré sur la base de l'avis d'experts, juridiques particulièrement, de sorte de se prémunir contre des accusations et résister aux épreuves futures éventuelles. Ces contraintes de justification guident alors l'élaboration et la révision des dispositifs et rythment leur mise en application.

Il en va ainsi de l'élaboration du Passeport biologique de l'Athlète, pour ne prendre qu'un exemple. Dès le 22 octobre 2007, un journaliste de l'AFP écrit : « Quasiment consensuel sur le plan scientifique, le dossier « passeport » est désormais entre les mains des juristes qui devraient rencontrer bien plus de difficultés. » En effet, la rigueur scientifique et technique déployée autour de la mise en place du passeport s'inscrit dans une finalité d'ordre juridique. La standardisation des protocoles et la mobilisation d'experts, surtout en hématologie, visent à rendre les résultats obtenus « inattaquables » et éviter les recours en justice. À ce niveau, « Mario Zorzoli, médecin de l'UCI, a indiqué que six laboratoires étaient d'ores et déjà habilités à analyser les prélèvements de manière standardisée, un pré-requis pour que le passeport « tienne la route » sur le plan juridique. [...] Et toute imperfection du système ouvrirait une large brèche à des avocats devenus incontournables dans les affaires de dopage. » (AFP, 22 octobre 2007). La façon dont le passeport se construit dépend donc du contexte dans lequel évolue la lutte antidopage. La mobilisation croissante d'experts juridiques et leur usage des failles des protocoles et procédures à l'œuvre dans des cas positifs de dopage participent au processus de renforcement des normes scientifiques et techniques et à leur harmonisation. En cela, le but de ce dispositif est d'établir un profilage sanguin fiable et stable du sportif sur le long terme, ce qui dépasse l'objectif de protection de la santé de l'athlète.

III. Conclusion

L'enchaînement des arguments, la mise en série des préoccupations, le travail politique qui visent à articuler des considérations axiologiques, épistémiques et ontologiques permettent de rendre compte de l'état des lieux de la lutte antidopage tel qu'il se présente à ce jour à travers l'action de l'AMA. Chacun des dispositifs présentés ici s'inscrit dans une histoire mobilisée par les acteurs selon des arguments pointant les dysfonctionnements de la situation antérieure. C'est parce que des sportifs utilisent des stratégies pour ne pas se faire contrôler qu'il convient d'organiser un système permettant leur localisation. C'est parce que la qualité des informations sur le sportif dépend du nombre de données que l'on peut partager et recouper, qu'a été créé le logiciel ADAMS. C'est parce que le rassemblement de toutes ces informations s'oppose à des lois, que l'Agence a mis en place le SIPRP. C'est enfin parce qu'il s'agit de limiter les dangers juridiques que l'on envisage des profilages sanguins et des méthodes similaires aux approches forensiques utilisées en criminologie. Ces arguments, parmi tant d'autres, ont porté car l'évolution des dispositifs est intrinsèquement liée à leur prise en compte.

Reste que certains contre-arguments ont, à ce jour, moins porté. Ainsi, les sportifs peinent à faire entendre leurs difficultés à planifier leur localisation.

L'argument visant à séparer les informations portant sur la localisation du sportif et les données physiologiques, au nom d'une séparation des besoins administratifs et professionnels, n'a pas été retenu. Or, il ne semble exister, en dehors du cas sportif et peut-être des professions militaires, d'activités qui exigent un tel regroupement. Par ailleurs, il demeure des critiques portant sur la remise en question de lois nationales par un dispositif qui s'apparente à une promesse d'une institution de droit privé suisse.

Dès lors, au-delà d'une description des dispositifs récents de la lutte antidopage et des contraintes que pose l'articulation d'une finalité de contrôle et d'éducation, on peut se demander pourquoi des arguments portent et d'autres non.

Nous proposons trois pistes pour comprendre les raisons de la victoire, à ce jour, de la première série d'arguments.

D'une part, la notion d'exception sportive que l'on retrouve dans d'autres dossiers semble heuristique. La volonté d'associer une dimension symbolique au sport qui a fait l'objet de nombreuses analyses (par exemple, Jeu, 1977) ou le travail de mise en scène des injustices pour montrer sa capacité à les dépasser (Duret et Trabal, 2001) peuvent être à l'origine de fonctionnements atypiques que l'on a déjà observés par exemple dans le syndicalisme sportif ou dans les négociations professionnelles (Buisine, 2010, Buisine et Pierre, 2011) et le rapport au droit du travail et au droit européen (Rodas, 2012). Nous pouvons supposer que cette idée d'exception sportive se nourrit de l'accusation d'une inertie dans la lutte antidopage (Trabal, op.cit. ; Trabal et al. 2010 ; Demeslay, op.cit.) pour mobiliser des moyens peu habituels, imposer quelques arguments et rejeter leur critique.

D'autre part, une lecture latourienne conduit à envisager que la force des arguments tient à leur convergence. C'est l'alliance des États et du mouvement sportif, même si elle a été contraignante (Demeslay et Trabal, 2007), et la convergence de plusieurs dispositifs dans une même entité (le logiciel ADAMS) qui assurent la stabilité de l'ensemble. Comme le montre Demeslay (op.cit.), un argument remettant en question un aspect suscite une crainte que tout l'édifice s'effondre et la réactivation de l'harmonisation comme mot d'ordre suffit à faire taire la critique et à aligner les protagonistes dans l'organisation proposée.

Il reste qu'il faut être attentif au devenir des contre-arguments dont on ne peut prédire le destin. Ceux qui les portent peuvent s'organiser pour renverser un rapport de force. Il leur arrive sur un cas de gagner en montrant les failles. La faiblesse d'un maillon de la chaîne n'a jusqu'alors pas déstabilisé durablement les dispositifs et les arguments qui les soutiennent. La dynamique d'intégration de la critique pour ajuster et consolider l'ensemble semble générer une quête d'un contrôle toujours plus grand. C'est peut-être cette propension à tout vouloir contrôler sans s'assurer des prises que les acteurs ont réellement sur les pratiques dopantes et sur les milieux (Le Noé et Trabal, op.cit. ; Demeslay, op.cit.) qui déstabilisera l'édifice.

Références

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