Editorial

Numéro 7 | Contrôler et punir

pp. 1-4

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Alexandra Veuthey

Avocate - Université de Melbourne

Christophe Jaccoud

Professeur associé – Centre International d'Etude du Sport (CIES) - Université de Neuchâtel
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En raison peut-être du caractère désuet qui est attaché à cette publication -et pour ne rien dire de ses racines idéologiques-, on peut penser que l'attention des analystes du sport n'a pas été particulièrement retenue par les résultats d'un sondage récemment effectué par le magazine Reader's Digest dans 15 pays d'Europe auprès d'un panel de 27'000 répondants, appelé à établir le « capital de confiance » caractérisant une série de professions.

Si les hommes du feu, les pilotes et les infirmières, métiers du sang froid, du dévouement et, pour deux d'entre eux, de la rude bataille contre la mort, semblent rallier les suffrages, les répondants assignent aussi à la profession de joueur de football l'une des plus médiocres dotations en matière de capital de confiance.
On ne s'attardera pas outre mesure sur la validité scientifique de tels scores, ni même sur la possible détestation épidermique qui peut résulter aujourd'hui de l'asymétrie spectaculaire entre les conditions de vie de populations éprouvées par une crise économique planétaire et la vie rêvée de quelques milliers de jeunes hommes cumulant et accumulant des profits que la seule maîtrise d'un ballon rend désormais injustifiable à un nombre croissant d'individus menacés dans la plus ordinaire perpétuation de leurs existences.

On fera en revanche l'hypothèse qu'une telle défiance n'est pas étrangère à la soumission du système sportif aux dynamiques de « Vermarktung », à l'influence des prescriptions d'une sémantique et d'une pragmatique de la rentabilité ainsi qu'aux effets de la prolifération d'acteurs qui, profitant des limites floues d'une économie sauvage et de la mondialisation, se saisissent du sport de marché comme d'un espace d'opportunités. Manifestant alors d'importantes capacités de perturbation et, en plus d'un cas, la mise en cause de l'éthique dont la préservation correspond autant aux nécessités des institutions sportives qu'à celles d'un État de droit.

Matchs et paris truqués, manipulations diverses par le crime organisé, multiplication des enquêtes judiciaires et des inculpations dans de nombreux pays européens et extra-européens, endettement abyssal des grands clubs de football, pétrification plutôt qu'involution des affaires de dopage, mais aussi élargissement des collectifs de stakeholders attirés par une sphère progressivement devenue champ de prédation... Les témoignages d'actualité abondent pour documenter le fait que, d'une manière sans doute accélérée par l'emprise spéculative et la mondialisation des flux financiers, le sport constitue sans doute aujourd'hui un territoire d'exercice en quelque sorte caricatural d'un système d'ouverture à sa propre négation en même temps qu'un lieu générateur d'incertitudes qui appelle des modes de régulations renouvelés.

Certes, et comme l'a amplement analysé la science des organisations, une part de désobéissance est inscrite au cœur-même du fonctionnement des systèmes organisationnels. Il n'en est pas moins vrai que les récentes mobilisations juridiques et policières des institutions sportives comme des États montrent à l'envi que les faces nocturnes du sport ne sont plus appréhendées dans les seuls termes moraux d'une défaillance des personnes, mais bien davantage dans des termes qui pointent les limites de la gouvernabilité du sport. Des limites qui résonnent comme un appel et comme une incitation à refonder la gouvernance organisationnelle comme la gouvernance systémique des organisations sportives.

C'est cette dimension de régulation face à un certain nombre de stridences qui affectent le sport que nous avons voulu privilégier dans ce numéro de l'International Review on Sport and Violence, intitulé « Contrôler et punir. Tendances récentes dans la régulation du dopage, des paris et de la gestion financière des clubs de football ». Partant, la logique qui a présidé au choix des contributions françaises, suisses et espagnoles qui le composent ne s'applique pas à documenter des « violences » faites au sport, en particulier celles qui se déduiraient des effets induits par son exposition croissante au codage du marché. Nous avons plutôt voulu mettre en lumière quelques-unes des tendances récentes qui, dans les domaines du dopage, des paris sportifs et de la gestion financière des clubs de football, nous semblent tramer de nouvelles inquiétudes et de nouvelles formes de régulation. Au point d'orienter des pistes appelées à redéfinir les configurations entre les acteurs du domaine, les différents détenteurs d'enjeux et leurs dispositions à coopérer.
Triple perspective donc, puisque nous avons voulu mettre l'accent : a) sur un certain nombre de problèmes nouveaux auxquels sont confrontées les institutions sportives ; b) sur les tensions et les incertitudes qui naissent notamment d'une transnationalisation du sport ; c) enfin, sur les représentations des problèmes qui servent de supports aux pratiques régulatrices.

L'ensemble des contributions s'articule autour de trois thématiques qui composent le présent numéro.

La première partie, consacrée au dopage, intègre trois articles. Dans le premier, Alexandra Veuthey, Christophe Jaccoud et Yann Hafner reviennent sur les révisions récentes du Code Mondial Anti-Dopage dont on peut penser qu'elles relèvent d'une régulation renouvelée du problème, marquée par le paradigme des droits de l'homme, par la prédilection pour les modèles délibératifs et par l'impact de certaines résistances à la pédagogie universaliste de la sanction. Plus loin, Julie Demeslay et Patrick Trabal, dans une contribution qui interroge la politique de l'Agence Mondiale Anti-Dopage, démontrent combien la construction, la stabilisation et les finalités des dispositifs de lutte contre le dopage sont captifs d'une incessante confrontation entre arguments et contre-arguments ; confrontation mouvante qui nécessite des arbitrages entre des positions morales, des activités épistémiques et la crédibilité des acteurs partie prenante. Enfin, Rodrigo Pardo, à propos du traitement médiatique de deux affaires de dopage mettant en cause des sportifs espagnols, montre que les soutiens populaire et politique accordé à des vedettes nationales sont constitutifs des ressorts d'un nationalisme et d'une diplomatie qui interfèrent au premier chef dans l'exercice de la justice sportive.

La deuxième partie, centrée sur la problématique nouvelle des paris sportifs réunit deux articles. Jean-Patrick Villeneuve et Léa Meyer illustrent combien le développement de plates-formes de paris en ligne off-shore questionnent les prétentions régulatrices du système sportif mis à l'épreuve de jeux d'argent désormais affranchis des ancrages de temps et d'espace. Les auteurs recensent également les différents modèles de régulation qui émergent aujourd'hui. Un thème traité aussi par Madalina Diaconu qui s'interroge, à travers l'action régulatrice de la Cour de justice de l'Union européenne en matière de fixation de repères juridiques concernant les paris sportifs, sur la pertinence des stratégies de gouvernance mises en œuvre. Des stratégies qui doivent composer avec l'éthique sportive d'une part, mais également avec la dépendance du monde sportif à de nouvelles sources de revenus.

La troisième partie se focalise sur la gestion financière des clubs de football, dont on sait qu'elle constitue aujourd'hui une priorité pour l'UEFA, notamment préoccupée par la situation économique des grands clubs engagés dans des dérives qui, outre qu'ils bafouent les fondamentaux de l'ordre économique ordinaire, contreviennent à la concurrence sportive. Dans leurs articles respectifs, Christophe Durand et Nadine Dermit-Richard d'un côté et Bastien Drut, d'un autre côté, au terme d'une analyse des nouvelles règles de fair-play financier imposées par l'UEFA, s'interrogent sur la pertinence, les chances et les risques de prescriptions appelées par leurs initiateurs à s'imposer comme les briques d'un nouveau modèle européen de régulation du sport. En sollicitant les outils de la théorie économique, les uns comme les autres soulèvent de mêmes questions et ouvrent à des interrogations du même ordre : l'économie du football doit-elle s'attendre à une baisse de la surchauffe et à la fin de ses dérives ? Les compétitions européennes, largement dominées par des clubs qui font rimer performance sportive, inflation des salaires et captation afférente des meilleurs joueurs, pourront-elles renouer, au terme de l'entrée en vigueur de ces nouveaux encadrements, avec les conditions d'une véritable concurrence sportive ?

On constatera in fine qu'en dépit d'approches disciplinaires variées -économie, sociologie, droit- les contributions pointent les mêmes constats et évoquent de mêmes tensions, dont deux sont explicitement saillants.

En premier lieu, que le système sportif du 21e siècle est un système polycentrique qui produit une part croissante d'externalités fâcheuses. En second lieu que la diffusion planétaire du sport conduit de fait à un paradoxe : l'emprise sans doute déclinante des acteurs tutélaires-historiques sur des processus de plus indéterminés. Comme en témoignent des tendances régulatrices dont les aspects volontaristes et a priori répressifs impliquent des compromis, la prise en compte de la nécessaire horizontalité des relations à engager et la préservation de rapports de forces.