Vieillissement, violence et identité : rôle du sport

Numéro 5 | Football et violence

VARIA - pp. 84-96

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Raymonde Feillet

Maitre de Conférences  -  Laboratoire Violences Identités Politiques et Sports  – Université de Rennes 2
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Dominique Bodin

Professeur des Universités  -  Laboratoire Violences Identités Politiques et Sports  – Université de Rennes 2
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Stéphane Héas

Maitre de Conférences HDR  -  Laboratoire Violences Identités Politiques et Sports  – Université de Rennes 2
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Le contexte

Dans un premier temps nous étudierons la violence « réelle » imposée au corps par le vieillissement. Ce regard, sera complété par la question du rôle du sport dans cette relation : la pratique sportive produit-elle ou renforce-t-elle cette violence ou au contraire le sport permet-il de contrôler cette violence faite au corps[i] ?

Plusieurs formes de violence seront étudiées. Même si le corps est un construit social et culturel, il est aussi un organisme qui renvoie à la précarité de la chair et à la condition humaine. Le corps n’est ni uniquement un corps biologique, ni un corps purement imaginaire ou symbolique (Andrieu, 2007). Pour analyser le vieillissement, nous réhabiliterons le corps âgé dans ses trois dimensions : le corps en soi (biologique), le corps pour soi (senti, perçu) et le corps pour autrui (le corps que je livre aux regards des autres) (Dagognet, 1992). La prise en compte de ces trois axes est utilisée pour voir comment se construisent, chez les personnes âgées, les stratégies de compensation face au corps biologique qui se dégrade et / ou à une image sociale de la vieillesse sous-tendue par des stéréotypes majoritairement négatifs. Quel rôle peut avoir le sport dans la reconnaissance de l’image de soi ?

Les formes de violence

Si on peut reprocher à Elias (1986) sa vision réductrice de la violence dans le sport, entrevue uniquement sous l’aspect physique, de brutalité, quand il analyse le vieillissement, il évoque un processus « ignoble », qui fait peur et il y ajoute une violence plus subtile, le vieillissement est d’abord une histoire relationnelle : « on ne peut pas comprendre l’expérience des personnes âgées à moins de prendre conscience du fait que le processus de vieillissement modifie souvent de façon fondamentale la position de l’individu dans la société et du coup l’ensemble de ses relations à autrui » (Elias, 1985, p.98). Pour Elias cette modification est due au changement de pouvoir et de statut de l’individu qui avance en âge. Avec l’âge les relations d’interdépendance se modifient, la diminution de pouvoir rend l’individu plus dépendant vis à vis d’autrui. Ce changement peut-il être considéré comme une violence symbolique ? En fait la violence est plurielle, sa définition nécessite de circonscrire précisément le contexte (Bodin et al, 2004).

Dans un premier temps pourquoi entrevoir le vieillissement comme une « violence » faite au corps ? La violence a de tout temps été définie comme une atteinte physique, une brutalité imposée aux personnes, visible, objective, entraînant des blessures, destructions…(Bodin et al, 2004). La violence renvoie à une agression subie par une personne, exercée avec force, contre sa volonté, provoquant une atteinte directe, corporelle, dont la vie, la santé, l'intégrité corporelle ou la liberté individuelle est en jeu (Cheisnais, 1981). Le modèle médical universalisant, laisse entrevoir le vieillissement comme une agression faite au corps : « ostéoporose, atrophie musculaire, diminution de l’ensemble des capacités (respiratoire, motrice, intellectuelle, sensorielle), fragilité cardiaque, perte d’équilibre…. ». Ce sont bien ces modifications imposées au corps, cette vieillesse médicalisée, qui inquiètent également les politiques, « les « vieux » augmentent le déficit global de la Sécurité Sociale » (Guillemard, 1980 ; Lalive d’Epinay, 2002).  Cette manière de dire ne témoigne-t-elle pas d’une forme de violence symbolique ?

Violence et identité

Si dans la vieillesse, cette violence physique est imposée au corps, elle ne doit pas masquer la violence symbolique vécue par les personnes ayant dépassé 60 ans[ii]. Si la violence physique peut générer des dommages d’ordre psychologique comme l’humiliation, l’insécurité, la rancœur…ces processus peuvent aussi s’affirmer de manière autonome (Braud, 2003). Nous ne retiendrons pas la théorie de la violence symbolique de  Bourdieu (1964, 1980) et Passeron (1964) portant sur le processus d'inculcation car il ne suffit pas à expliquer dans notre cas, la violence symbolique. Dans cette forme de violence, ce qui est imposé ce sont des significations, des rapports de sens. Mauss (1924) dans son étude sur le don avait montré comment des dominants pouvaient placer des dominés en situation d’infériorité, notamment à travers l’impossibilité de « rendre »[iii]. Ces obligations pouvant être sanctionnées par la perte d’estime de soi. Sur le terrain sportif  lors de pratiques inter-âge, comment ce processus peut-il s’exprimer ? La violence symbolique a des répercussions identitaires. Afin de construire une définition opératoire de la violence symbolique, Braud (2003) y ajoute un critère : la souffrance vécue et perçue par la victime, « la violence n’a de sens qu’à travers le point de vue subjectif de la victime qui subit » (34). La dimension psychologique devient essentielle, comme la peur de se sentir vulnérable, d’être placé en état d’infériorité. Le sentiment de vulnérabilité serait dû en partie à l’intensité de la souffrance, mais surtout au degré de sa visibilité dans l’espace social. L’espace sportif représente-t-il un lieu où le sportif âgé peut reprendre « le dessus », réaffirmer sa supériorité et produire un « renversement de stigmate » (Wieviorka, 2001), ou au contraire renforcer la sensation d’être en situation d’infériorité ? Dans la vie sociale, Mead (1931) a montré que toute affirmation de soi ou au contraire tout sentiment de vulnérabilité vient de tout un système de comparaison dans le rapport à autrui.

La violence symbolique porte atteinte au moi identitaire, lié (et non opposé) au moi corporel. Les travaux de la phénoménologie et de la psychanalyse montrent comment l’identité se construit dans le rapport au corps. L’identité se construit à partir de l’image du corps dans la relation aux autres (Merleau-Ponty, 1945, 1964 ; Wallon, 1962, 1970), résumé par Bernard (1972) à travers l’idée de « corps comme dialogue tonique ». Le regard des autres peut créer une situation confuse dans la mesure où il est relayé par le culturel et le social et entre en conflit avec le sentiment psychique du Moi. Comment les autres me voient-ils ? Dans nos sociétés, quel effet peut avoir la vision d’un corps dont on a perdu le contrôle ? Comment ne pas se sentir indésirable ? Comment ne pas chercher à surinvestir ce corps à travers l’exercice intense pour tenter de camoufler les dégradations et peut-être susciter le respect ? La reconnaissance de soi passe-t-elle par l’identification au groupe des « sportifs » parce qu’il représente l’essentiel de ce qu’on veut montrer de son identité ?

Le concept de « génération » doit être abordé. Dans des études précédentes (Feillet, 2000, 2006) nous avons montré que les seniors espèrent pratiquer encore longtemps avec les jeunes. Pour Attias-Donfut (1988), la « génération » met en évidence l’organisation sociale des âges, cependant, l’effet « d’âge pur » n’existe pas. Dans le champ sportif et en particulier dans la performance, existe-t-il des mécanismes qui reproduisent des catégories d’âge ? Dans son étude sur l’exclusion, Elias (1965) souligne que celle-ci dépend des valeurs dépréciatives accordées aux autres par opposition aux valeurs positives de son propre groupe. Dans les situations de compétition, la toute puissance de la jeunesse ne conduit-elle pas les seniors à se déprécier ?

Méthodologie

L’échantillon se compose de 13 femmes et 9 hommes âgés de 18 ans à 86 ans. Ils sont adhérents à des clubs sportifs, des salles de remise en forme, pratiquent la musculation, la course à pieds…. Cette présente étude  s’inscrit dans la continuité  d’une recherche qui avait pour objectif d’éclairer les relations intergénération dans les clubs sportifs et la place des seniors dans des évènements sportifs. En outre, nous avons repris des entretiens de personnes âgées de plus de 88 ans, résidentes d’EHPAD, pour éclairer les représentations de la gymnastique proposée dans l’établissement en relation avec les trajectoires individuelles.

Recueil des données

Après cinq entretiens exploratoires, nous avons construit un guide d’entretien en nous appuyant sur les variables dépendantes telles que : la perception du vieillissement, la perception de son âge (ou de l’âge de son adversaire), la perception de ses ressources, de ses compétences (face à son adversaire), son curriculum sportif, la poursuite de la performance (ou son abandon), la confrontation inter-âge, l’estimation des bénéfices retirés, l’estimation des coûts, les stratégies pour gagner… Nous avons effectué 22 entretiens semi-directifs qui ont donné lieu à une analyse qualitative. Dans l’EHPAD, nous avons réalisé 12 entretiens, dont 3 sont analysés pour cette étude.

Des relevés de type ethnographique ont aussi été réalisés sur le terrain sportif et dans les « club house »  de tennis et de golf, notamment après les compétitions. Nous nous sommes focalisés sur les relations intergénération et sur les manières de raconter « sa » compétition ou « son » match, de la part des jeunes et des seniors. Ce type de recueil de données a également été effectué dans les EHPAD, lors des séances de gymnastique.

Interprétation

Une violence physique réelle

Des études (Feillet, 2000 , 2006 ;  Öberg, 2003) ont éclairé un âge limite, 40 – 45 ans, en-dessous duquel, pour un individu en « bonne santé », les modifications biologiques sont très peu perceptibles, « à 40, 45 ans, elles sont belles les femmes à cet âge…ensuite, on a conscience des changements » (une femme de 62 ans). A partir de 60 ans[iv], les personnes ne peuvent plus occulter les modifications physiques du corps. Même si les changements sont très individuels, ils sont énoncés comme des chocs, « je perds mes réflexes, tout se dégrade…je subis ces modifications » (un sportif de 63 ans, joueur de tennis), « j’ai des rides, plus jeune elles ne me gênaient pas…un jour je me suis trouvée moche » (une femme de 62 ans), « se transformer… c’est un choc épouvantable » (une femme de 63 ans inscrite dans une salle de remise en forme), « le vieillissement, c’est là…quand j’ai commencé à me casser… » (un sportif de 62 ans, faisant de la musculation, du speed-sail, du ski), « vieillir, je ne veux pas y penser… » (un sportif de 62 ans, joueur de golf). Si la conscience de vieillir renvoie selon les hommes et les femmes à différents lieux du corps, entre esthétique et capacités physiques, le vieillissement s’impose, est subi, est perçu comme un « choc », devient une évidence de plus en plus complexe à occulter. Ces transformations font peur et sont perçues comme des agressions dont il faut se défendre, ceci étant renforcé par des publicités portant sur les « alicaments »[v], « à votre âge, il faut se défendre »[vi].

L’image de soi pour soi et livrée au regard d’autrui est en jeu. La sensation de la perte de la maîtrise ou de sa vision dans un avenir proche, génère un sentiment de disqualification ou de dépréciation de soi, « je fais un tennis de vieux…contre les jeunes, je n’ai plus le temps de prendre toutes les informations, donc je laisse passer la balle…je sens que je perds mes réflexes…je subis ces pertes » (un sportif de 62 ans). Quand le corps impose sa logique, la conscience des limitations physiques, intellectuelles renforce l’inquiétude. Il faut solliciter sans cesse la volonté pour essayer de maintenir ses capacités, ses automatismes, « plus vous vieillissez, plus vous devez vous entraîner…surtout, il ne faut pas s’arrêter » (une femme de 69 ans, joueuse de tennis). Vieillir, « c’est percevoir un changement subi » (Richard, 2004), changement vécu comme une attaque, car non voulu. Le corps est endommagé, il devient fragile et la volonté semble dépassée. On peut également avancer, comme l’a souligné Chirpaz (1977), que le corps prend le pouvoir en écartant toute possibilité de résistance, « je crains beaucoup une dégradation intellectuelle…je préfère mettre fin » (un sportif de 62 ans, multi sportif). Cette dégradation est perçue comme une violence extrême, car elle fait émerger la peur de ne pas se reconnaître et de perdre sa dignité. La violence contre soi apparaît alors, comme la seule réponse à donner pour tenter de reprendre le dessus.

Une violence symbolique : images dévalorisantes et sentiment de dépréciation

La diffusion des stéréotypes négatifs de la vieillesse, peut apparaître comme une agression pour toute une tranche d’âge de la population. La presse télévisée notamment, utilise la force de l’image, accentuée par des discours inquiétants et péjoratifs comme l’étendue du fléau en parlant de la vieillesse ou encore « la planète des vieux » (1988)[vii], peuvent renvoyer à un sentiment de dépréciation. L’augmentation du nombre de personnes âgées produirait des  « sociétés décadentes »[viii]. En outre, chacun est responsable du contrôle de son vieillissement et doit organiser sa défense. Ce discours place les personnes âgées en situation d’infériorité. L’auto-contrôle de soi devient une obligation sociale. La médecine anti-âge et en particulier la médecine esthétique, prend le relai[ix]. Seules les personnes volontaires peuvent continuer à être reconnues[x].

Le sport, ses hiérarchies, ses images

Le modèle sportif implique la référence à la hiérarchie, à la valorisation d'un corps maîtrisé, rentable. Car le sport se fonde sur la confrontation. Toute « rencontre »  renvoie à la sélection, à l'exclusion. Le gagnant, le vainqueur, l'unique va prévaloir sur le tout. Ce qui est à l'oeuvre dans tout jeu sportif, c'est une culture corporelle où prédomine la relation duelle (Lefèvre, 1998). Toute l’ambiguïté des formes de relations (ou des formes de socialité) développées dans le sport, émerge dans la relation de confrontation et s’ancrent dans l’image du corps. Dans le milieu fédéral et dans les pratiques individuelles comme le tennis et le golf, le « classement » et le « handicap » justifient des niveaux de performance. Lors de compétitions, les sportifs s’affrontent en fonction du « niveau » et non de l’âge. Existe-t-il des discriminations cachées mais réelles, renvoyant au senior la sensation d’être « disqualifié »[xi] ?

Au préalable, nous nous intéresserons à l’activité physique (la gymnastique d’entretien) pour voir en quoi cette pratique (dégagée de toute performance) peut également être vécue comme une violence symbolique. Il s’agit d’étudier tout ce qui peut provoquer une souffrance identitaire par la dépréciation de la définition sociale de soi, comme avoir le sentiment de ne plus exister ou devenir transparent. En outre, comme le souligne Braud (2003), cette souffrance participe aussi de la conscience d’une remise en question des repères considérés jusque là comme pertinents dans la définition de soi.

Le Soi dans l’entretien du corps : entre infantilisation et valorisation de soi

L'activité corporelle pratiquée dans les EHPAD[xii] est perçue par des anciens sportifs, comme infantilisante. Proposer des activités pour des corps fragilisés ne peut en aucun cas compenser les défaillances du corps biologique, bien au contraire. Cette gymnastique accentue le sentiment d’infériorité, « quand on a été très sportive…je faisais du basket en compétition, je nageais…j’étais douée » ; aussi « jeter un ballon de baudruche dans un cerceau…c’était niais et je trouvais que ça me diminuait » (une institutrice de 88 ans). La comparaison avec le sport est sans appel, « la gymnastique ce n’est pas du sport…surtout celle proposée à la maison de retraite » (un homme de 91 ans, ancien sportif, cadre supérieur dans la fonction publique). Ces personnes luttent pour garder leur identité de « sporti(f)ve » et leur dignité. Cette gymnastique, « adaptée » à un corps biologique « dégradé », dévalorise ou « dénarcissise »[xiii] l'image de soi et accentue les tensions identitaires.

La gymnastique peut garder l’image d’une pratique efficace et valorisante. En revanche, la conscience d’avoir perdu sa souplesse, son aisance conduit la personne à abandonner pour éviter de s’exposer aux regards des autres, « avant, je descendais au sol facilement, j’ai toujours fait de la gymnastique, à présent, je peine à me relever, je ne veux pas qu’on me voit ». Si l’image de soi pour soi commence à se fissurer, l’image livrée aux regards des autres doit se maintenir. Parfois, la gymnastique devient une pratique thérapeutique, « quand je suis à la séance je ne sens plus mes douleurs, je n’ai plus de douleur, après la séance, je n’ai mal nulle part, c’est formidable ». Pendant la séance, l’impression d’unité, d’être soi, domine. Un corps biologique défaillant, peut être compensé par une image de soi valorisée à travers la gymnastique.

Jeunes et seniors dans la performance : violence symbolique et disqualification genrées

Les hommes : une stigmatisation générationnelle

Des travaux récents (Héas et al, 2009) montrent que la discrimination peut être considérée comme une violence. Les relations de confrontation inter-âge, nous semblent particulièrement intéressantes à étudier dans deux sports individuels, le golf et le tennis[xiv], où l’âge ne constitue pas une variable clé dans l’affrontement entre compétiteurs : seul compte le niveau de compétence (le « handicap » ou le « classement »).  Cependant le style de jeu (à handicap identique) peut constituer un « style de génération » (Mannheim, 1928). Ainsi, pour un même résultat, chacun opte pour une stratégie différente : soit privilégier le « petit jeu », soit préférer le jeu « en puissance ». Ces stratégies témoignent souvent de catégories d’âge : les jeunes choisissent le jeu en puissance (les longs coups, le « drive »), les seniors se concentrent sur le jeu « d’adresse » (les approches et le putting). Si un style de jeu ne prédomine pas sur l’autre, les deux stratégies pouvant conduire à la victoire, pour les hommes, les coups puissants restent les plus valorisés. Lors de compétitions, quand les jeunes joueurs remportent la partie, la hiérarchie de la « puissance » est respectée, « c’est normal, je lui mets 50 mètres au drive » (un joueur de 20 ans, handicap 9), ou bien « c’est normal, même avec le même handicap, l’âge fait la différence » (un jour de 22 ans, handicap 10). Manière de disqualifier des ressources physiques sur le déclin. Quand des seniors remportent la victoire contre des jeunes joueurs, manière d’être reconnu comme un joueur de tel niveau de compétence avant d’être un joueur de « tel âge », la manière de parler de sa défaite au club house, en se focalisant sur  la « puissance » de ses coups, réintroduit la différence de génération et corollairement valorise la jeunesse et stigmatise les plus âgés. Les approches de green et le putting deviennent des « coups de vieux ». La reprise de pouvoir des jeunes joueurs passe par un discours qui discrédite les « petits coups », soulignant que « ce n’est pas du golf » et globalement qu’ils ne peuvent pas rivaliser. Cette manière de nier les compétences techniques et stratégiques des seniors, participe d’une disqualification sportive. Une autre attitude discriminatoire des jeunes envers les plus âgés a été relevée durant ces deux dernières années notamment par les demandes des jeunes joueurs, lors de compétition, de modifier l’organisation des équipes pour éviter de jouer dans la même équipe qu’un senior.

On observe le même processus dans le tennis, où la confrontation avec les jeunes se vit dans la douleur physique et oblige à « aller au bout de ses forces » pour éviter des propos dépréciatifs, « se faire traiter de vieux ». Cette appellation peut être considérée comme une violence symbolique car elle humilie et infériorise celui qui la subit. Comme pour le golf, la puissance est valorisée et renvoie à la jeunesse. Les petits coups, les « amortis », les « lobs » sont décrits comme des coups de « vieux ». A niveau de compétences identiques, ce corps à corps exacerbe la conscience de la différence d’âge, renforcée par les propos des jeunes, « c’est pas du tennis, c’est du ping pong », ou encore « il doit jouer avec les gens de son âge » (un joueur de 18 ans ayant perdu face à un joueur de 56 ans). Sur le terrain sportif, on peut avancer que « l’effet d’âge pur » existe et il s’ancre dans le corps. En même temps, cette concurrence inter-âge, exacerbe la motivation du senior pour reprendre le dessus, « les jeunes loups m’agacent…je veux gagner » (un joueur de 63 ans). Comme l’a montré Elias (1985), on perçoit que l’enjeu se situe en fait dans le refus du changement de pouvoir et de statut de l’individu qui avance en âge et qui craint d’être déprécié.

Les femmes et « l’entre soi » : valorisation corporelle et sociale

Les femmes semblent échapper à cette concurrence. Comme si le corps à corps féminin occultait la différence d’âge. A moins que la différence culturelle de rapport au corps, de rapport à l’autre et à soi transforme radicalement les rapports entre générations des femmes. Le rapport de pouvoir décrit par Elias (1977) et repris par Héritier (1996) comme l’accès au pouvoir, participe du rapport à la force à partir duquel l’homme construit son identité, même s’il s’agit d’un discours idéologique « il y a partout et toujours un sexe fort et un sexe faible. Il s’agit du langage de l’idéologie » (Héritier, 1996, 69). On peut étudier les relations entre femmes sur le terrain sportif et voir en quoi celles-ci diffèrent de celles des hommes. Plusieurs femmes sportives interrogées[xv] expriment leur intérêt, leur motivation, leur plaisir de pratiquer leur sport « avec »  des femmes jeunes, même lorsqu’elles sont en situation de confrontation sportive. La pratique entre femmes d’âge différent, révèle davantage une qualification sportive et sociale par opposition à la disqualification dont les hommes sont l’objet. Une femme de 68 ans, cyclotouriste, a exprimé clairement son sentiment : elle possède plus de compétences techniques que les jeunes, « moi, le vélo, je sais le faire, donc je ne fatigue pas…j’en vois des jeunes, elles sont tout de suite fatiguées ». Au cours de la pratique sportive, les ressources et les capacités physiques sont tout de suite visibles et renforcent son imaginaire de « toute puissance », son image se sent dynamisée (Dolto, 1985, 58). Une femme de 69 ans, joueuse de tennis, s’appuie également sur sa pratique avec les jeunes pour véhiculer une image du corps valorisée, « les jeunes sont en admiration devant mon énergie ». Jouant avec des femmes de 35 – 40 ans, sur le terrain elle « oublie son âge ». Une femme de 86 ans, joueuse de golf (handicap 18), ne voulait pas avouer son âge, « c’était bête, par coquetterie sans doute, les jeunes femmes m’admirent et m’envient…je leur donne de l’espoir ». Des joueuses de 40 ans apprécient de s’entraîner avec cette senior car elles ont la sensation « d’apprendre dans beaucoup de domaines : approche, putting, stratégie…elle joue vraiment bien ». Si les pratiques entre hommes sont sous-tendues par le combat et produisent de la disqualification générationnelle, les pratiques entre femmes s’appuient majoritairement, sur une sorte de respect mutuel qui semble générer des bénéfices identitaires. Cette solidarité entre femmes a aussi été repérée dans la course à pieds, « une jeune femme m’a accompagnée sur 8 km, je lui ai dit qu’elle pouvait accélérer sur les 5 derniers » (une femme de 60 ans, dans une course locale de 13 km).

On pourrait avancer, à la suite de Héritier que la coexistence de cinq générations de femmes dans de nombreuses familles aujourd’hui, génère de la solidarité qui peut s’étendre sur le temps de loisir, aux relations entre femmes de génération différente. Les femmes font « avec », « pour » et non « contre ». D’autres auteurs comme Mossuz-Lavau et de Kervasdoué (1997) soulignent que la société actuelle ne propose pas encore une image d’elles-mêmes valorisante et que les jeunes générations intériorisent cette norme qui les relègue au second plan. Les activités faites « entre – soi » sur le temps de loisir, serviraient-elles de pratiques compensatoires pour « re-narcissiser » leur image du corps quelles que soient les générations en présence ? Les femmes engagées dans une entraide massive soit envers les petits-enfants (Attias-Donfut et Segalen, 1998) soit envers les parents âgés (Le Borgne-Uguen, 1999), ont sans doute aussi tendance à développer un comportement solidaire sur le terrain sportif, une sorte de « connivence ». Ayant intériorisé les comportements qu’on attend d’elles, le rapport de pouvoir entre femmes de générations différentes, n’aurait pas de sens sur le temps de loisir.

Entre dépréciation et respect

Dans l’espace sportif le rapport à la performance rend complexe l’acceptation de l’autre surtout en cas de défaite. Chaque joueur craint d’être mis en état d’infériorité et tente de prendre le dessus. N’est-ce-pas la nature même de la compétition ? Le sportif senior qui refuse de lâcher prise malgré une fragilisation physique peut aussi, en se comparant aux autres personnes de son âge, retirer des bénéfices identitaires et renforcer l’estime de soi. Le fait d’être « sportif » rend compte d’une position occupée dans l’espace social. Le sport, comme pratique valorisée (largement diffusée dans les médias) rassure sur soi. On peut considérer comme violence symbolique, vécue surtout par les hommes seniors, les propos dépréciatifs sur l’âge, portant atteinte à leur identité. D’un autre côté, des seniors avant une compétition, cherchent à prendre l’avantage en demandant au juge arbitre d’avancer leurs repères de départ par rapport aux plus jeunes, à handicap identique. La situation d’injustice (vécue par les jeunes joueurs) qui en résulte, crée dès le départ une situation conflictuelle. L’âge est une variable sur laquelle on peut jouer pour reprendre l’avantage, pour « renverser le stigmate ». La domination masculine (Bourdieu, 1998) est réinjectée entre hommes dans la relation à l’âge et de manière assez subtile, les seniors peuvent eux-mêmes afficher une infériorité identitaire, pour pouvoir reprendre le dessus lors de la compétition. Le vieillissement comme histoire relationnelle (Elias, 1985) conduit l’individu qui avance en âge, à résister au changement de pouvoir et de statut.

Cette modification de la position de l’individu et de ses relations s’exprime pour les femmes par une certaine « connivence » entre les générations. Cette relation favorise pour les plus âgées, la valorisation de leur image du corps par les plus jeunes. Quand pour Héritier (2002), les femmes n’existent pas comme des personnes mais uniquement dans le regard porté sur elles par les hommes, peut-être que leur rapport au corps sur le terrain sportif, constitue un moyen d’exister à travers les stratégies de reconnaissance mutuelle de ressources physiques, psychologiques et de compétences techniques. Leur intégration sociale passe par leur qualification corporelle.

Références

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Notes

[i] Il ne s’agit donc pas de voir en quoi le sport génère de la violence ou de la brutalité entre adversaires ni de faire une enquête sur l’accidentologie dans le sport des seniors

[ii] Age correspondant encore actuellement à l’âge légal de la retraite. Or depuis le début du XXème siècle, cet âge définit aussi l’âge de la vieillesse (Guillemard et al, 1993)

[iii] Mauss étudie le don à partir de 3 processus : donner, recevoir, rendre

[iv] Les personnes interrogées et observées sur le terrain de la pratique sportive ayant au moins 60 ans

[v] Mélange de d’aliments et médicaments : les substituts alimentaires

[vi] Dans Notre Temps, revue mensuelle destinée aux seniors

[vii] Ceci n’étant pas sans rappeler le film fantastique « la planète des singes »

[viii] FR3, 1988, « les signes de vieillesse » 20h 30 animée par L.Sérillon ; Experts invités : majoritairement des biologistes et médecins chercheurs et praticiens (et un démographe et une sociologue)

[ix] En 2005, le Ministère de la santé crée une médecine « anti-âge » et met en place une nouvelle spécialité dans ce domaine (parallèlement à la chirurgie)

[x] Feillet, Bodin, Héas, corps âgé dans les médias (à paraître dans Etudes de communication)

[xi] Concept préféré à celui d’exclusion (Paugam, 1996)

[xii] EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes)

[xiii] Selon l’expression de Dolto (1982)

[xiv] 28% de licenciés de plus de 55 ans et + de 8% en tennis dans un département breton

[xv] entre 58 et 87 ans, qui pratiquent : le tennis, le golf, le cyclotourisme, la randonnée pédestre, la course à pieds, le kayak