Violences, relations intergroupes et encadrement des clubs du football amateur

Numéro 5 | Football et violence

pp. 38-50

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Philippe Sarnin

Maitre de Conférences  -  Groupe de Recherche en Psychologie Sociale – Université de Lyon 2
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Christelle Lextrait

 

Résumé

Depuis 2002, la Ligue Rhône-Alpes de Football avec l'aide de l'université Lyon 2 ont mis en place différents dispositifs de mesure des violences et de prévention (primaire, secondaire et tertiaire) de ces violences. L'analyse de 1867 matchs où des incidents se sont produits lors des saisons 2002/2003 à 2007/2008 montre le rôle important de l'encadrement des clubs lors de rencontres qui accentuent les différenciations intergroupes. Le paradoxe entre le rôle important du sport dans l'intégration des normes sociales de civilité et la situation de match, qui accentue au contraire les conflits intergroupes, est examiné. L'approche psychosociale et organisationnelle développée a permis de mettre en place plusieurs dispositifs de prévention pour aider les clubs à se structurer, se connaître et ainsi mieux préparer les rencontres sportives.

Abstact

Since 2002, the soccer league of Rhône-Alpes with the help of the University of Lyon 2 have established various measuring devices and have developed prevention (primary, secondary and tertiary) of such violence. The analysis of 1867 matches where incidents occurred during the seasons 2002/2003 to 2007/2008 shows the important role of the management of clubs at matches that emphasize the distinctions between groups. The paradox between the important role of sport in the integration of social norms of civility and the game situation, which accentuates at the contrary intergroup conflict, is examined. The psychosocial and organizational approaches developed lead to set up multiple devices to help clubs to organize prevention, to know themselves and, so, better prepare sporting events.

 


 

Introduction

De 2002 à 2007, la Ligue Rhône-Alpes de Football (LRAF) avec l'aide de l'université Lyon 2 et d'une société spécialisée sur la prévention des violences en entreprise ont mis en place différents dispositifs de mesure des violences (dont un observatoire régional) et de prévention (primaire, secondaire et tertiaire). L'enjeu de cette recherche était de mieux comprendre les débordements violents en analysant finement les situations sociales qui peuvent les laisser se développer afin de déterminer des mesures de prévention construites avec les clubs locaux et tenant compte de leurs possibilités. Sur le plan théorique, les apports de la psychologie sociale (relations inter-groupes) et de la psychologie des organisations (conséquences des constructions organisationnelles sur les comportements individuels et collectifs) sont en effet apparus pertinents pour agir au niveau des organisations (structuration des clubs) et des situations sociales créées lors des rencontres sportives.

L'analyse de 1867 matchs où des incidents se sont produits lors des saisons 2002/2003 à 2007/2008 montre le rôle important de l'encadrement des clubs lors de rencontres qui accentuent les différenciations intergroupes. Le paradoxe entre le rôle important du sport dans l'intégration des normes sociales de civilité et la situation de match qui accentue au contraire les conflits intergroupes sera examiné. Les variables importantes pour la compréhension des dérapages violents seront discutées. Enfin, certaines actions de prévention mises en place par la Ligue et les districts en Rhône-Alpes seront présentées en relation avec ces analyses. Depuis 2007, la LRAF, accompagné par les districts, s’est également investie activement dans l’Observatoire des Comportements mis en place par la Fédération Française de Football (F.F.F.), tout en mettant en œuvre un dispositif de prévention dans le cadre de la politique de la F.F.F. en matière de lutte contre la violence et des incivilités. Les dispositions préventives adoptées par la LRAF seront présentées et, en référence à l’analyse menée par l’Université Lyon 2 pour la période 2002-2007, les premières tendances constatées sur l’évolution des comportements seront évoquées.

Méthode de recueil des données

A partir d'une première recherche exploratoire réalisée en 2002 (Guidou, 2002), la Ligue Rhône-Alpes de Football (LRAF) amateur a pu concrétiser en 2004 un certain nombre de moyens afin d'évaluer et de mieux comprendre les violences repérées lors des rencontres sportives. Un observatoire a été créé localement pour recueillir des données à ce sujet (Sarnin & Ogrodowicz, 2005). A partir de 2006, la LRAF a intégré l’Observatoire des Comportements, nouvellement mis en place par la F.F.F. Avec cet outil, la LRAF peut ainsi mesurer les premiers résultats de l’action entreprise auprès des clubs en Rhône-Alpes, en matière d'information, d'échange et de formation. A ce jour, elle enregistre notamment les premiers changements dans les comportements (Lextrait, 2009).

Au niveau régional, l'observatoire s’appuie sur :

  • L’étude des données existantes et en particulier des dossiers des commissions de discipline aux niveaux de la ligue et des districts. Les incidents sur les stades (hors action de jeu, sur et en dehors du terrain, avant pendant ou après un match) font en effet l’objet de rapports écrits et d’auditions des acteurs devant une commission qui est amenée à prononcer des sanctions (suspensions, amendes pour les individus et les clubs en cause).
  • Jusqu’en 2007, un dispositif indépendant de recueil et d’analyse des incidents à travers l’utilisation d’une « fiche incident » remplie par des référents issus des clubs et envoyée ensuite à l’université. Cette fiche prenait en compte le contexte et les enjeux du match et permettait de détailler différentes caractéristiques de l’incident. Du fait de l’existence d’un système disciplinaire interne aux structures du football, l’anonymat et l’extériorisation du traitement des données permettaient de limiter les biais dans la production et l’analyse des informations. Les analyses statistiques étaient ensuite présentées régulièrement aux acteurs du football et discutées avec eux en vue d’améliorer leurs actions sur le terrain.[i]
  • Dans le cadre de l’Observatoire des Comportements, nouvellement mis en place par la F.F.F, la LRAF a assuré des formations dans les districts de manière à permettre la saisie de données objectives selon des modalités uniformes définies au niveau national, la qualité de la saisie étant essentielle pour obtenir des indicateurs crédibles. Aujourd’hui, les districts de Rhône-Alpes se sont appropriés l’outil, en l’intégrant dans leur fonctionnement.

Les informations recueillies et analysées comprennent trois parties et un total de 52 variables :

  • La définition de la situation : équipes en jeu, lieu et date de la rencontre, enjeux du match pour les deux équipes, présence des officiels (délégués, médiateurs…), les caractéristiques du match (catégorie d'âge, type de championnat, match aller ou retour…).
  • Une deuxième partie examine les caractéristiques de l'avant-match : accueil, réunion préparatoire, retards éventuels des acteurs, état des locaux, dispositifs de sécurité, etc.
  • La troisième partie s'intéresse aux faits de violence : acteurs agresseurs et agressés, nature des violences, atteintes aux biens, expression de racisme, gravité des blessures, intervention des secours, éléments déclencheurs apparents, conséquences, etc.

Une fiche par match ayant connu des débordements violents (insultes, coups, jets d'objets, etc.) est construite à partir de ces informations recueillies directement par des enquêteurs auprès des commissions de discipline des districts et de la ligue régionale (analyse des dossiers en pour alimenter les fiches : les informations retenues sur les faits étant celles faisant consensus entre les différentes parties en présence) ainsi qu'à partir des informations transmises à l'université par les clubs eux-mêmes. En comparaison avec l'ensemble des matchs joués, les analyses statistiques effectuées ont pour objectif de mieux cerner les facteurs favorisant soit l'émergence de comportements violents, soit la difficulté à contenir les débordements. L'hypothèse centrale de ces analyses est que ces débordements sont liés à la situation sociale créée au moment du match par les acteurs en présence (joueurs, parents, public, bénévoles des clubs, etc.). Les actions de prévention à développer ayant pour objectif de construire des situations sociales plus favorables par une série d'actions spécifiques à chaque type d'acteurs.

Analyses et interprétations

Faits

Le football fait partie des sports comme le hockey et le baseball où l’affrontement des équipes est accompagné de violences (insultes, crachats, coups, bagarres, destructions de biens, etc.) impliquant aussi supporteurs, entraîneurs, dirigeants et spectateurs (Guilbert, 2004). Sur une échelle longue, il est pourtant difficile de soutenir que la violence augmente réellement sur les stades[ii]. Cependant, les institutions du football amateur s’inquiètent légitimement face à des faits qui contredisent les discours sur les vertus pacificatrices du sport. Le personnel politique, qui voit dans le sport un moyen de mieux maîtriser les réactions des « jeunes » face aux violences économiques (chômage, précarité, etc.) et sociales (discriminations, désaffiliation, etc.), est également mobilisé sur ce terrain[iii].

Les arbitres font particulièrement les frais de ces débordements car ils représentent, par leurs décisions, ces règles civilisatrices qui contredisent souvent le soutien inconditionnel de chaque acteur envers « son » équipe. Les données statistiques sur le recrutement des arbitres montrent ainsi clairement que, s’il est relativement aisé de trouver des personnes prêtes à jouer ce rôle, leur carrière est souvent assez courte. La majorité d’entre eux abandonnent au bout de deux ou trois saisons sportives. On observe également que certains parents retirent leurs enfants des clubs après avoir assisté à des matchs où des violences se sont développées.

Les études que nous avons réalisées en Rhône-Alpes sur les cas de violence examinés nous montrent en particulier les éléments suivants :

  • Si quelques clubs se retrouvent impliqués dans plusieurs dossiers (jusqu’à 20), la majorité ne l’est qu’une seule fois sur les six saisons étudiées, donc ces situations de violence se répartissent largement et peuvent concerner tous les clubs.
  • Mis à part le mois de mars, c’est plutôt en début de saison et lors des matchs « aller » qu’on rencontre le plus de situations de violence.[iv]  
  • C’est lors de la 2ème mi-temps (dans 2/3 des cas) puis lors de l’après match (20 % des cas) que les conflits apparaissent principalement. 
  • Les joueurs sont les principaux agresseurs. Suivent les spectateurs et supporteurs mais les éducateurs et dirigeants sont également impliqués. L'évolution sur les six saisons étudiées montre une baisse de l'implication des joueurs et une hausse de celle des spectateurs, et parfois des personnes extérieures au club. 
  • Au niveau des agressés, on constate la prégnance des joueurs (50 % des cas), et particulièrement ceux du club visiteur, puis celle des arbitres (37 % des cas). 
  • Peu de biens sont touchés, principalement les vestiaires et les véhicules. 
  • Les insultes et menaces verbales dominent, suivies des crachats et des coups. 
  • Dans 22 % des cas le match a été stoppé momentanément et dans 52 % des cas il a été arrêté complètement. Sur les six saisons, la pratique d'arrêter complètement le match a évolué avec la réglementation : un match est arrêté s’il y a une bagarre générale entre joueurs, un envahissement du terrain, un coup ou crachat sur arbitre. 
  • Les actions d’arbitrage et les actions de jeu, ainsi que l’évolution des scores des équipes sont principalement identifiées dans les dossiers comme les éléments immédiats déclencheurs de l’agressivité observée.

Analyses

Le football joue un rôle important de socialisation et d’apprentissages des règles de la vie commune[v] mais c’est aussi un sport structuré par le renouvellement annuel de rencontres agonistiques qui conduisent les membres des clubs à rechercher un équilibre parfois difficile entre la stimulation du conflit, de la compétition et la régulation des comportements individuels et collectifs afin qu’ils restent dans le cadre d’un jeu, d’un loisir, en référence au fair play. Elias (1994) voyait dans le sport une des formes du procès de civilisation permettant de contenir la violence. Mais la configuration d’un match, sa structure sociale, les règles en jeu sont parfois débordées par les réactions des spectateurs, de certains joueurs, voire même des dirigeants et des éducateurs. Ces réactions sont souvent empreintes de masculinité, de différenciation groupale, d’occasions d’exister socialement. Les travaux d'Endresen et Dolweus (2005) sur les adolescents montrent en effet que la participation active à des sports impliquant une confrontation physique entre adversaires entraîne plutôt un accroissement des comportements violents qui débordent aussi le cadre du sport.

Le nombre important de licenciés, s’il est satisfaisant pour les dirigeants du football, pose néanmoins le problème de l’encadrement de ce sport. Il n’est pas aisé de trouver suffisamment de bénévoles pour animer les clubs dans les rôles d’éducateurs, entraîneurs et de dirigeants[vi]. La ligue de football a mis en place et multiplié les structures visant à réguler l’agressivité des acteurs : commission de discipline, système de sanctions, charte éthique[vii], délégués qui observent le déroulement des matchs à risque et aident les arbitres dans leurs missions, médiateurs. Cependant, les réunions réalisées avec les responsables des clubs nous ont montré que les différents éléments institués par la ligue ne suffisent pas à assurer une bonne maîtrise des matchs et que la structuration des clubs et la préparation en amont des matchs par les dirigeants des clubs sont tout aussi importantes. En effet, les clubs qui ont le moins de problèmes en termes de violence sont ceux où les bénévoles sont plus nombreux, plus engagés, mieux organisés : à l’intérieur du club des rôles sont définis, des actions éducatives sont mises en place pour développer le respect des règles sportives et, lors des rencontres, les matchs sont préparés par des contacts avec les responsables des autres clubs en jouant sur la convivialité tout en assurant le passage en revue des dispositifs d’encadrement du match. Les nombreux dispositifs institutionnels existant supposent, pour exercer pleinement leurs effets « civilisateurs », d’être portés au quotidien par les acteurs des organisations associatives qui font vivre ce sport. La nature de l’activité entraîne en particulier pour les bénévoles un investissement important le week-end qu’il n’est pas aisé de tenir sur le long terme.

Les clubs de football et les conflits interclubs qui s’expriment lors des matchs illustrent parfaitement les phénomènes psychologiques liés aux relations intergroupes, largement étudiés par la psychologie sociale[viii]. Les décisions d’arbitrage font l’objet, par exemple, d’une perception souvent déformée par les biais de favoritisme « pro-endogroupes ». La théorie de l’identité sociale de Tajfel (1978) permet de comprendre comment la situation d’une rencontre rend plus saillante les appartenances groupales et favorise ainsi la violence pour restaurer l’identité sociale de son propre groupe lorsque celui-ci est déstabilisé[ix] (équipe perdant le match). L’acquisition d’une identité sociale positive chez les individus se fait à partir de la perception des différences entre groupes. La comparaison entre groupes alimente ainsi la construction identitaire et conduit l’individu à réagir face à une dévalorisation de son groupe d’appartenance. Ce qui correspond tout à fait aux observations que nous avons recueillies en étudiant les dossiers de la commission de discipline. Il faut ajouter à cela que les clubs ne se structurent pas seulement autour d’identités basées sur une appartenance géographique (clubs de villages, de quartiers) mais aussi parfois sur une base communautaire. Soit parce que le quartier correspond en fait à une communauté précise, soit parce que le club a été créé explicitement par une communauté en tenant moins compte de la proximité spatiale (« Les portugais de… »). Les risques au niveau des relations intergroupes en sont d’autant plus accentués par ce jeu de résonnance entre identités de niveaux différents.

Différentes études[x] ont confirmé que les violences s’expliquent particulièrement par les mécanismes propres aux relations intergroupes plus que par des hypothèses de « déculturation » du public ou d’extension de la misère socio-économique conduisant à des phénomènes « cathartiques »[xi]. L’ancienne théorie de la « frustration - agression » a également montré des faiblesses. On sait depuis les années 1960[xii] que les agresseurs sur les stades peuvent être souvent des grands connaisseurs du football et appartenir à un milieu aisé. Nos analyses des cas de violence en Rhône-Alpes montrent également que les acteurs impliqués sont aussi les dirigeants, les éducateurs sportifs, les joueurs et pas seulement les jeunes spectateurs issus de la classe ouvrière. Par ailleurs, il semble nécessaire de différencier, dans les analyses du phénomène, l’explication des facteurs qui causent localement la violence sur les stades de la reprise par les médias et le personnel politique de ces problèmes. Ward (2002) souligne que ce dernier aspect conduit souvent à des réactions du type « il faut faire quelque chose » sans prendre en compte des analyses suffisantes de l’origine des actes violents. Aussi, sont ainsi plaquées des explications stéréotypées sur les comportements des « jeunes issus de l’immigration », par exemple, et mises en œuvre des décisions dont la pertinence est loin d’être évidente.

Sur le plan de la prévention de la violence, les travaux d’évaluation de l’efficacité des différents dispositifs expérimentés sont très peu nombreux. Il faut élargir le champ à d’autres milieux que le sport pour avoir quelques résultats significatifs sur la prévention de la violence. Ainsi, Roché (2004), faisant un état de la littérature sur le problème dans le milieu scolaire, constate les points suivants :

  • Certains programmes de prévention ne sont jamais efficaces : les thérapies individuelles et groupales consistant à échanger avec les jeunes sur leurs problèmes ; les programmes de développement de l’estime de soi ; les conférences sur le respect de la loi ; les activités récréatives et de loisirs.
  • Ceux qui fonctionnent visent à faire changer l’individu dans ses compétences et ses valeurs et introduisent des innovations dans la gestion des organisations elles-mêmes. L’idéal étant la combinaison des deux.
  • Dans tous les cas, la manière dont ces programmes sont mis en œuvre est capitale : actions sur le long terme, implication active des acteurs, apprentissage en groupe de nouvelles normes, etc.

Les dispositifs de prévention mis en place en Rhône-Alpes

Ainsi, à partir de ces analyses, les dispositifs de prévention mis en place en Rhône-Alpes ont retenu les principes et les objectifs suivants :

  • Les clubs constituent l'entité pertinente en matière d'action. Composés de bénévoles, plus ou moins bien structurés, il faut donc les accompagner pour mieux organiser leurs actions et mettre en place des systèmes de régulation des acteurs. Une aide peut leur être apportée aussi pour développer les relations avec l'environnement du club (habitants du quartier, responsables politiques, responsables de la sécurité, etc.).
  • Des actions différenciées selon les acteurs sont à proposer : formation et sensibilisation des joueurs, informations auprès des parents, rappel des responsabilités des encadrants, analyse des locaux et sensibilisation des responsables politiques locaux, etc.
  • La préparation collective des matchs peut faciliter la construction de situations sociales permettant de mieux "contenir" les comportements.

En mettant en œuvre différents dispositifs de prévention, la LRAF, avec les districts en soutien, veut accompagner les clubs dans la proximité pour que leurs dirigeants, en général bénévoles, puissent assumer pleinement leur responsabilité dans le maintien de la sécurité des stades. S’il n’est pas aisé de trouver des bénévoles (voir l’analyse), il a été démontré dans les districts de Haute Savoie Pays de Gex et de l’Ain, que le bénévolat existe potentiellement en local, le problème étant de le générer. Aussi, le réseau de référents prévention intra-foot, qui se développe au niveau de la Ligue et des districts, a-t-il ce but de le générer en tous lieux, et de l’entretenir en vue d’impliquer des dirigeants compétents dans les structures des clubs. Il doit aussi permettre à ces dirigeants un meilleur accès aux ressources, qu’elles soient internes ou externes. Des expériences se développent, sur ces bases, pour essayer de contenir la violence sur les stades amateurs. Notre participation aux dispositifs mis en place dans la région Rhône-Alpes a débuté en 2002[xiii] en travaillant avec certains responsables de la ligue de football qui voulaient lancer un travail de fond pour aider les clubs à contenir cette violence. Grâce à des financements publics (Conseil régional, Ministère de la jeunesse et des sports) mais aussi privés (Mutuelle des Sportifs) finalement obtenus en 2004, un chef de projet a été recruté et différents dispositifs, principalement orientés sur la prévention, ont été mis en place :

  • Un réseau de « référents prévention » (dans chaque instance sur le territoire Rhône-alpin), pour harmoniser, échanger et valoriser les actions et les projets des districts de manière à avancer tous ensemble. Un Centre de Ressources a été créé en janvier 2010 via la plate forme pédagogique de la LRAF : « SPIRALFOOT ».
  • Des regroupements de clubs sur un secteur géographique donné, pour qu’ils travaillent ensemble sur la prévention et la lutte contre les incivilités avec les mêmes objectifs, les mêmes actions et les mêmes valeurs. La Ligue et le district de l’Ain accompagnent et animent ces "collectifs de prévention" depuis 2008.
  • Des regroupements des différents acteurs du football (joueurs, arbitres, dirigeants, capitaines, délégués/médiateurs) pour préparer les matchs. Par exemple en systématisant depuis plusieurs saisons les réunions d'avant-match pour les clubs jouant en "Honneur".
  • Un dispositif de gestion des matchs à risques à partir des données de l’observatoire des comportements (regroupement des informations, détermination des niveaux de risques, évaluation du dispositif) est mis en place depuis 2010.
  • Un soutien direct aux clubs pour les aider à se structurer et développer une politique globale de prévention dans le cadre du « PAC 74 » (Plan d'Accompagnement des Clubs).
  • Des formations sont dispensées par le district Drôme-Ardèche auprès des jeunes pour les sensibiliser sur les comportements adaptés au sport ainsi qu'à une bonne hygiène de vie (nutrition, santé).
  • Un dispositif de soutien psychologique mis à disposition des victimes a été proposé et a fonctionné pendant un temps mais il n'a pas suscité l'intérêt envisagé.

Ces actions impliquent des efforts financiers et humains au niveau de la ligue et des districts mais l'accueil des clubs a été très favorable quand les actions proposées leur permettaient de mieux se structurer, de préparer les rencontres, de mieux se connaître ("collectif de prévention") en sollicitant essentiellement le temps des bénévoles.

Les données actuelles de l’observatoire des comportements montrent que les mesures de prévention mises en œuvre depuis 2007 produisent déjà des effets. Nous pouvons, en particulier, dire qu’il y a une stagnation du nombre d’incidents. Le pourcentage de matchs régionaux concernés par des incivilités et de la violence se situe entre 2% et 3%. La catégorie 16/18 ans est la catégorie dont le pourcentage a augmenté depuis 2006. Nous constatons également que les arrêts de match sur incidents sont moins nombreux, et que l’implication des joueurs dans les agressions, notamment à l’encontre des arbitres, diminue. La violence physique sur arbitre tend aussi à diminuer. Toutefois, le contrôle des spectateurs et de l’environnement du stade pose des problèmes de plus en plus aigus.

Le football est ainsi une activité sociale qui dans sa dimension compétitive constitue un délicat exercice d’équilibre entre une situation de mise en relation de groupes qui stimule la violence et l’acquisition de règles qui visent à la maîtriser. L'analyse des évènements violents et les dispositifs de prévention mis en place en Rhône-Alpes confirment la pertinence d'une approche psychosociale des situations sociales créées par les organisations du football lors des rencontres pour comprendre et contenir les comportements qui débordent les règles sportives.

Références

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Bodin, D. (2002). La déculturation du public du football comme facteur du hooliganisme. Mythe ou réalité ?. STAPS, 57, 85-106.

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Roché, S. (2004). L’efficacité des interventions pour lutter contre la violence et la délinquance en milieu scolaire : résultats des évaluations d’impact. Laboratoire PACTE, Institut d’Etudes Politiques de Grenoble.

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Thuillier, J.-P. (1996). Le sport dans la Rome antique. Paris : Errance.

Ward, R. (2002). Fan violence: social problem or moral panic?. Aggression and Violent Behavior, 7, 453-475.


Notes

[i] Le dispositif a été abandonné faute d’un retour suffisant des fiches-incidents via les référents de clubs. Toutefois, il semble que la mise en place de personnes compétentes sur l’axe de la prévention dans les clubs est intéressante et serait à ré-envisager ultérieurement.

[ii] Cf., par exemple, Thuillier (1996). Ward (2002) rappelle qu’au début du 20ème siècle les incidents étaient plus fréquents et surtout plus graves (utilisation d’armes à feu...).

[iii] Cf. Arnaud (2002). Par ailleurs, les carrières politiques se construisent souvent à partir de la prise de responsabilités dans le milieu associatif et, particulièrement, dans le sport.

[iv] On note des changements : notamment, la saison 2008/2009 a montré une augmentation en fin de saison vu le nombre important de matchs reportés.

[v] Voir sur ce plan les travaux de Béatrice Clavel-Inzirillo (Université Lyon 2) dans le cadre du centre de recherche et d’éducation par le sport (CRES) avec le club des Minguettes à Vénissieux.

[vi] Nuytens (2008) souligne les difficultés variables des bénévoles à encadrer toutes les équipes de leurs clubs.

[vii] Résumé des principes de la charte éthique du football : « respecter les règles, respecter l’arbitre, respecter ses adversaires, bannir la violence et la tricherie, être maître de soi, être loyal et fair-play, montrer l’exemple ».

[viii] Cf., par exemple, Amiot & Bourbis (2001), Bernache-Assolant (2010) et Bernache-Assolant & al. (2007)..

[ix] Cf. Branscomb & Wann (1992), Pahlavan (2004), Fischer (2003).

[x] Cf. la synthèse de Bodin (2002) ou les réflexions de Ehrenberg (1991).

[xi] La thèse de la « catharsis » relève des représentations sociales de la violence. Sa fréquence est en effet très forte dans le sens commun alors qu’elle n’a pas trouvé de support dans la littérature scientifique (cf. Russell, 2004, p.360).

[xii] Bodin (2002), p. 88.

[xiii] Cf. Guidou (2002).