Transgressions et football : le cas des injures à caractère raciste

Numéro 5 | Football et violence

pp. 27-37

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Nathalie Pantaléon

Maitre de Conférences  -  Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie sur la Mémoire, l’Identité et la Cognition Sociale – Université de Nice Sophia-Antipolis
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Lionel Faccenda

Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche  -  Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie sur la Mémoire, l’Identité et la Cognition Sociale – Université de Nice Sophia-Antipolis
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Thierry Long

Maitre de Conférences  -  Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie sur la Mémoire, l’Identité et la Cognition Sociale – Université de Nice Sophia-Antipolis
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Résumé

La présente étude visait à décrire la perception d’acteurs du football sur les injures à caractère raciste. Des entretiens semi-directifs ont été menés avec 20 participants (joueurs, dirigeants, entraîneurs, arbitres). Nous nous sommes centrés sur les expériences de chacun.  L’analyse qualitative a mis en évidence : (1) la perception du rôle des acteurs dans l’acte raciste, (2) la légitimation ou technique de neutralisation des actes, (3) les conséquences psychologiques possibles. Cette étude exploratoire de psychologie sociale souligne l’importance des déterminants externes (facteurs socio-politiques, culturels et psycho-sociaux) dans la compréhension de l’acte raciste sur les stades de football amateur.

Abstact

The present study aimed at describing soccer players’ perceptions on racist abuse. Semi-structured interviews were conducted with 20 participants (players, managers, coaches, referees). We focused on the experiences of each. The qualitative analysis showed: (1) the perceived actors role in the act of racism, (2) legitimation or technique of neutralization of acts, (3) the psychological consequences. This exploratory study of social psychology emphasizes the importance of external determinants (socio-political, cultural and psycho-social) in the understanding of the racist act on the stages of amateur soccer.

 


 

Introduction

L’objet de cette contribution est d’étudier les agressions verbales sous forme d’injures à caractère raciste lors de matches de football. Les discriminations sont souvent sous les lumières des projecteurs du football professionnel et se retrouvent également dans la pratique amateur. Les discriminations désignent des formes de distinction négative, la discrimination raciale c'est-à-dire le traitement inégal de la personne (Boucher, 2005) et les insultes raciales en font partie. Mais comme le soulignent différents psychologues et sociologues (par exemple Denoux, Schnapper…), la notion de race ne peut être acceptée pour catégoriser des groupes humains. Quoiqu’il en soit ce type de discrimination a pu être mis en évidence dans différents travaux. Par exemple, l’enquête de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA) (2005) sur les communes françaises et les dérives racistes dans le football précise ce phénomène. Dans cette étude, 229 communes sur les 589 contactées ont accepté de répondre à l’enquête. Il est à souligner qu’en Corse aucune commune n’a répondu. Nous reviendrons sur ce département dans notre partie empirique. Il apparaît qu’environ une commune sur deux indique des actes racistes dans la pratique du football amateur et professionnel. Dans le football amateur, près de deux tiers des actes racistes sont commis dans l’enceinte même du stade : injures entre adversaires sur le terrain ou dans les vestiaires, insultes des spectateurs à l’attention des joueurs.

Le rapport 2009 de l’Observatoire des comportements dans le football amateur (Robert et Wincke, 2009) indique que 91 actes racistes ont été signalés durant la saison dont la majorité chez les seniors (91% de centres de gestion ont participé). L’Institut National des Hautes Etudes de Sécurité (INHES) (2009) souligne, en reprenant les chiffres des saisons antérieures (respectivement 121 et 81 actes), qu’ils ne reflètent certainement pas la réalité. En effet, nos observations sur le terrain nous montrent que sans parler d’actes fréquents et banalisés en particulier chez les jeunes, dans un certain nombre de rencontres ces actes existent. Les clubs cosmopolites peuvent être particulièrement touchés par ce phénomène. Tous les actes ne sont pas signalés de manière officielle au district.

La socialisation sportive et les agressions

Le club sportif est un lieu significatif de socialisation morale : les pratiquants vont acquérir des systèmes de normes et de valeurs qui vont influencer leurs conduites lors des matches. L’entraîneur joue un rôle clef dans ce processus. Pantaléon, Faccenda et Long (2009) et Romand et Pantaléon (2007) ont mis en évidence son rôle ambigu. Il se situe entre une logique éducative (inculquer les règles sportives et plus largement des valeurs morales) et une logique compétitive (amener son équipe à la victoire, la fin pouvant souvent justifier les moyens). La socialisation résulte d’une interdépendance entre le sujet et les instances socialisatrices. Le sujet n’est pas un simple réceptacle des influences des milieux sociaux dans lesquels il évolue (Baubion-Broye & Hajjar, 1998). Il est acteur de sa socialisation. Il se développe par ses activités sur ses milieux autant qu’il est constitué par eux. Toute socialisation doit être envisagée comme une inter-structuration du sujet et des institutions (Baubion-Broye, Malrieu & Tap, 1987). Le club sportif apparaît donc, au niveau des décisions prises par les entraîneurs, les dirigeants et même les arbitres, comme un contexte socialisateur à part entière. Les joueurs y adoptent des normes de fonctionnement pouvant influer leurs comportements et leur permettant de s’impliquer et de se sentir reconnus à l’intérieur du groupe.

Dans le football, et plus généralement dans les activités sportives, les comportements transgressifs peuvent être envisagés comme un comportement d’agression. L’agression renvoie à un comportement dont l’objectif est de nuire ou de blesser autrui (Baron & Richardson, 1994). L'agression n'est pas perçue par tous de la même manière selon que l'on soit auteur ou victime. Il convient de toujours tenir compte de la position du sujet vis-à-vis de l'agression, cette dernière peut conditionner la nature du discours qu'il tiendra sur l'acte en question (Reynes, Pantaléon & Long, 2007). L’acte raciste est une agression. Comme le souligne Nuytens (2007) à propos de la  violence, l’agression renvoie à un vaste ensemble de réalités, souvent catégorisée, évaluée en fonction de la gravité de l’acte. Peu d’arbitres arrêtent les matches et quelques entraîneurs (en particulier chez les plus jeunes) excluent les joueurs fautifs. Ces types de comportement peuvent entraîner un sentiment d’injustice chez les personnes qui en sont victimes. Croire que l’on est victime d’une injustice ou qu’on la subit est perçu comme une souffrance morale et peut entraîner une agression pour se faire justice. Ainsi, lors de certains matches des joueurs répliquent aux insultes d’autant plus que l’arbitre n’intervient pas. Par contre, les conséquences psychologiques d’un acte raciste sont difficilement objectivables. L’objet de notre recherche est donc d’essayer d’apporter une contribution à ce phénomène d’injures à caractère raciste et analyser le jeu des différents acteurs. Pour ce faire, nous avons mené une étude qualitative et nous nous sommes intéressés à des clubs amateurs des Alpes Maritimes et  à différents acteurs (arbitres, dirigeants, entraîneurs et joueurs). Notre choix est de cerner les niveaux inter individuel, situationnel et positionnel (Doise, 1982) de ces actes racistes. Le niveau intra individuel ne sera pas là pris en compte.

Méthode

Participants

Nous avons effectué des entretiens avec des dirigeants, des entraîneurs, des arbitres et des footballeurs (en situation interculturelle ou non). 20 participants ont pris part à l’étude. Ils étaient insérés dans la pratique du football en moyenne depuis 16 années. L’âge moyen était de 36 ans. Nous avons mis particulièrement l’accent sur des associations de quartier populaire de la Ville de Nice, ce que l’ont peut appeler des clubs stigmatisés (Nuytens, 2008). Le choix de ces participants a été réalisé afin de mettre en exergue l’expérience riche de chacun. Les participants pour certains avaient participé à des recherches antérieures (observations et entretiens) et connaissaient les chercheurs. Pour les autres, nous les avions rencontrés lors de l’observation de matches ou d’entraînement ou dans le cadre d’enseignements.

Outil : guide d’entretien

La méthode utilisée pour cette étude qualitative a été l’entretien semi-directif. Le guide d’entretien a été pré-testé. Nous nous sommes centrés sur les expériences de chacun des participants : description de l’acte raciste, perception du rôle et de l’influence des acteurs, légitimation des actes et conséquences psychologiques. L’objectif a été de s’intéresser aux perceptions par rapport à l’acte en essayant de le contextualiser dans la logique d’une situation.

Procédure

Les entretiens ont eu lieu au sein des clubs ou de l’université. Chaque entretien se déroulait de manière individuelle. Il durait environ 45 minutes. Il débutait par une présentation du cadre de l’enquête et du thème de recherche. Il était ensuite expliqué à chaque participant que l’entretien était anonyme, qu’il n’y avait ni bonnes, ni mauvaises réponses, que c’était leur opinion qui était attendue. Nous demandions ensuite au participant l’autorisation pour pouvoir enregistrer son discours et le retranscrire. Après obtention de cet accord, l’entretien débutait. Les questions ont été élaborées afin de faire parler les participants sur leur vécu. Le participant était ainsi amené à s’exprimer sur son expérience selon sa rationalité. Nous nous sommes attachés aux faits expériencés et avons insisté dans nos relances sur la description de la situation.

Analyse des données

Les entretiens ont été retranscrits dans leur intégralité puis soumis à une analyse inductive (Patton, 1990; Tesch, 1990). L’objectif était d’organiser les données en les regroupant dans des catégories qui comportent un thème commun. Le travail de codage a été contrôlé par trois chercheurs dans un objectif de crédibilité (Lincoln & Guba, 1985).

Résultats

Description de l’acte raciste

La majorité des participants (principalement les entraîneurs des jeunes) souligne que les insultes racistes viennent surtout des spectateurs, de l’adulte en particulier. Certains parents de joueurs sont présentés comme des agresseurs. Ce phénomène est minoritaire mais suffit pour perturber des rencontres. Différents clubs de villes où habitent des populations favorisés sont montrés du doigt par les dirigeants et entraîneurs des clubs de quartier populaire.

« Il y a des clubs où l’on va, où les parents sont dans la tribune et disent à leurs enfants : te laisse pas faire, c’est qu’un noir ; te laisse pas faire, il n’y a que des arabes dans cette équipe, et ça que ce soit des enfants de 6 ans ou des jeunes de 16 ans (…) quand on arrive avec des joueurs de 16, 17 ans c’est là que l’on rentre dans un rôle d’éducation, on leur dit, laisse les parler, on gagne sur le terrain (…) après quand on part les jeunes les chambrent : t’as vu l’arabe, ils font des doigts, des gestes, on les met dans la voiture et l’on s’en va » (Président de club).

« Les clubs huppés ont pas l’habitude de voir des clubs mosaïques, des clubs à la française quoi » (Dirigeant).

« Le problème, c’est certains clubs de bourgeois, quand on arrive entre 15 et 18 ans, ce sont des gros problèmes : insultes des tribunes, cela vient surtout des parents, les dirigeants essayent de faire des efforts » (Entraîneur). 

« Mon collègue dirigeant était noir, le dirigeant adverse était aussi une personne de couleur et un parent s’est permis de descendre et de l’insulter devant le dirigeant de son gamin de sale noir, ça m’a énormément choquer surtout vis-à-vis de l’entraîneur de son fils, il a fait ça parce qu’il y avait eu des problèmes pendant le match » (Entraîneur). 

« Il y a une souffrance de nos joueurs quand ils jouent dans les clubs huppés : ils restent ensemble, ils sont ensemble, ils disent pourquoi ils nous regardent comme ça » (Dirigeant).

Les joueurs seniors posent le problème des supporters. Il est à noter que la majorité des discours énoncent les relations difficiles dans la plupart des clubs corses. Le positionnement identitaire est central. L’identité sociale et culturelle est un moyen de légitimer l’acte raciste.

« En France, on n’entend pas des trucs comme en Corse » (Joueur).

« Nous avons eu les boules puantes dans les vestiaires et on nous dit : sale français »

(Joueur).

« En Corse, ils sont racistes, ils disent sale français » (Entraîneur en situation interculturelle).

« En Corse, c’est sale français, sale arabe, sale noir et en plus, ils ont des arabes dans leur équipe mais comment ils font ? » (Joueur en situation interculturelle).

« Ils disent sale arabe, vive Jean-Marie Le Pen » (Joueur).

« Ils disent sale français alors nous on répond sale corse, baiseur de chèvres » (Entraîneur en situation interculturelle).

« Les joueurs corses corrects. Ils nous disaient : n’écoutez pas, cela ne sert à rien » (Joueur).

Le milieu rural est aussi mentionné : « dans l’arrière pays niçois, on se fait traiter de sale arabe » (Joueur en situation interculturelle).

Dans l’analyse de notre corpus, il apparaît que l’arbitre est préservé des insultes. « Les insultes raciales contre le corps arbitral sont sanctionnées, elles ne sont pas souvent dites en face. J’ai entendu contre un arbitre : sale arabe de la part d’un joueur mais il l’a dit doucement » (Joueur).

Un seul cas d’insulte raciste de la part d’un arbitre a été mentionné.

« Devant la tribune, un arbitre officiel qui a dit à un jeune tu n’es pas assez blanc pour que je siffle. Le jeune de 16 ans s’est mis à pleurer et il est sorti. J’ai dit : vous avez entendu, tout le monde a baissé la tête (…) je n’ai rien fait, on ferme sa gueule car il faut apporter une preuve » (Président).

Par contre, se pose le problème de la non sanction de l’autorité lors d’un acte raciste. « Le problème est quand ils tombent dans une injustice. Il a été insulté, l’arbitre ne dit rien et là ça part à coup de poing. L’autorité entend et ne dit rien » (Dirigeant).

Les entraîneurs disent sanctionner le comportement raciste chez leur joueur.

« Si un de mes joueurs insulte un autre, je le sors de terrain puis je lui explique, mais cela ne marche pas avec des joueurs qui ont des troubles du comportement » (Entraîneur).

« Les jeunes essayent de se faire péter les plombs, un de mes joueurs maghrébins a dit à un adversaire de couleur noire  d’aller manger des bananes (…) j’essaie d’expliquer à ce joueur en lui disant que dans son équipe il y a aussi des noirs et que cela doit les toucher mais à cette âge là (12 ans) ils ont dû mal à comprendre » (Entraîneur)

« Un gamin dit : il n’y a que des noirs dans cette équipe (…) son coach lui demande de s’excuser » (Entraîneur).

« On essaie de leur expliquer, leur faire comprendre la valeur de leur propos par rapport à leur coéquipiers aussi, en face cela va être la même chose » (Entraîneur).

Dans les équipes, aucun acte raciste n’est mentionné entre coéquipiers.

« Il n’y a pas de racisme entre eux. Ils se chambrent mais cela ne va pas plus loin. Toi, l’arabe viens là et ils rigolent entre eux mais dans le groupe, il n’y a jamais de problèmes entre eux, jamais » (Entraîneur).

Les actes énoncés peuvent être présentés dans leur logique situationnelle. Quand il n’y a pas sanction de l’arbitre lors d’une transgression, cela peut amener une insulte raciste. Egalement, si la sanction n’a pas lieu lors d’une insulte à caractère raciste, cela va aggraver l’agression et entraîner des représailles. L’enjeu (le club en tête du championnat contre le second par exemple) influence les agressions en général (à caractère raciste pour notre étude). Le penalty à la dernière minute, la non sanction d’une conduite transgressive (le joueur a pris un coup qu’il soit intentionnel ou volontaire), les différences culturelles sont des caractéristiques que l’on peut retrouver dans les conduites racistes de certains parents. Les entraîneurs, en général, et des plus jeunes particulièrement sont sensibles à ce problème, d’autant plus que le club est cosmopolite. L’agression raciste, si l’on se centre sur les travaux sur la socialisation sportive, semble à part, elle n’est pas encouragée par les entraîneurs même dans une logique compétitive. Les discours sur les clubs corses méritent des études de cas précises afin d’appréhender cette réalité.

Les légitimations ou techniques de neutralisation de l’acte injurieux

Les techniques de neutralisation ont été mises en évidence par Sykes et Matza (1957). Ces dernières permettent aux individus qui ont commis des actes déviants, de neutraliser certaines valeurs relatives à la morale ou à la loi afin de légitimer leur passage à l’acte. Les cinq techniques de neutralisation détaillées par les auteurs se positionnent ainsi comme des moyens permettant, le cas échéant, de passer outre les obligations morales ou légales auxquelles les individus sont confrontés. Ainsi, le déni de responsabilité amène les auteurs des actes illégitimes à indiquer qu’ils étaient eux-mêmes des victimes ou qu’ils ont été contraints d’agir de la sorte. Le déni des dommages causés consiste à nier les conséquences néfastes de l’acte sur l’intégrité de la victime. Le déni de la victime permet à l’auteur de légitimer son acte en indiquant que la victime méritait ce qu’il lui est arrivé. La condamnation des accusateurs amène les sujets à considérer les personnes qui les ont jugés comme étant injustes ou comme n’ayant aucun droit de les évaluer. Enfin, la soumission à des loyautés supérieures permet aux individus de mettre en avant la nécessité de leur acte pour le bien être de tous.

L’analyse des discours (nous rappelons que nous n’avons pas dans cette étude interrogé des spectateurs) montre que la légitimation des actes racistes renvoie principalement à un déni de responsabilité : l’arbitre est présenté comme le premier responsable « il ne sifflait jamais alors il faut bien se défendre », « il arbitrait mal », « l’arbitre ne disait rien alors on pouvait insulter » (Joueurs). Les expériences passées sont indiquées : Chez des équipes seniors, l’entraîneur est également mentionné « c’était un match important, il nous a remonté, il nous a dit de ne pas nous laisser insulter comme au match aller, qu’on pouvait y aller » (Joueur). Les résultats soulignent également le déni des dommages causés. « Certains joueurs disent : c’est juste pour rigoler, c’est un jeu de parler ainsi tout le monde le fait » (Dirigeant). « Tout le monde se parle ainsi » (Joueur). « Des joueurs m’ont dit : même le ministre le fait » (Dirigeant).

Le déni de la victime est mentionné en particulier dans le contexte Corse-continent. Différents propos des joueurs (Joueur Corse évoluant sur le continent) (Joueur en situation interculturelle). La victime n’est pas considérée comme une personne de même niveau. La reconnaissance identitaire est niée. Les deux autres techniques n’ont pas été mises en évidence dans l’analyse des entretiens menés.

 

Si l’on compare ces résultats aux études dans le domaine du sport (rugby et football) s’intéressant aux stratégies de légitimations d’actes transgressifs chez des joueurs ou des entraîneurs (Pantaléon & Reynes, 2004 ; Romand, 2007 ; Romand & Pantaléon, 2004), il apparaît que, dans les agressions à caractère raciste, ces techniques sont moins facilement utilisées. Contrairement à des agressions de type instrumental ou hostile (sans caractère raciste), les acteurs ont souvent conscience du caractère inacceptable des propos et n’osent exprimer des justifications aux enquêteurs.

C.  Conséquences de la stigmatisation sur les stratégies identitaires du sportif : singularisation, revalorisation

« Ils font souvent ça, quand eux même ont été touchés, on leur a dit sale arabe, il y a aussi sale français mais les maghrébins et les gens de couleurs prennent plus » (Dirigeant).

« Vers 11-12 ans, ils ne rendent pas compte du mal qu’ils peuvent faire avec leurs propos verbaux. Après c’est l’inverse, vers 15 ans, ils se sont tellement faits insulter que cela fait cocotte minute et au bout d’un moment ils refont la même chose, c’est un cercle vicieux, tu m’insultes, je t’insulte » (Entraîneur).

La stigmatisation sociale entraîne chez l’individu une remise en question de son identité, de son image de soi L’individu va mettre en place des stratégies de défense pour éviter la souffrance (Malewska-Peyre, 1993). Il semble dans nos études qu’en fonction des jeunes et de leurs compétences, le sport (le football) peut être investi pour être reconnu, la délinquance peut également être utilisée comme stratégie de revalorisation, l’école pour une minorité est mentionnée. Les échecs scolaires dans notre population sont surreprésentés. Les entretiens que nous avons effectués ne nous permettent pas d’aller plus loin dans l’analyse.

Conclusion

En conclusion, cette étude met en avant l’importance des déterminants externes (facteurs socio-politiques, culturels et psycho-sociaux) dans la compréhension de l’acte raciste sur les stades de football amateur. Ces actes ne peuvent être analysés hors d’un contexte social et politique. Le rapport aux figures d’autorité (arbitres, parents, hommes politiques…) et à son caractère juste nous semble central pour prévenir les actes racistes particulièrement chez les plus jeunes. Cette étude à caractère exploratoire mérite à notre sens des études de cas tant sur les histoires individuelles que sur les structures associatives.

Références

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