Violence et football : analyse historique des lois du jeu

Numéro 5 | Football et violence

pp. 15-26

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Ludovic Tenèz

Doctorant  -  GEPECS – Université de Paris 5

  

Résumé

Une étude historique des transformations du règlement du football, à travers les archives du Board, permet de porter un regard particulier sur le phénomène de violence. Cette analyse des lois du jeu montre une volonté institutionnelle de limiter pour les joueurs les possibilités théoriques de violences ; physique, verbale et gestuelle. Ce processus se poursuit avec les réformes engagées depuis 1990, visant prioritairement la protection des joueurs, mais cette diminution de la tolérance aux comportements déviants est confrontée à la réalité du terrain. Le passage du législatif à l’exécutif, depuis 150 ans, révèle des difficultés inhérentes aux interactions entre les acteurs du jeu : certains joueurs testent l’élasticité des règles, et les arbitres interprètent instantanément les lois

Mots clés : football, violence, lois du jeu, règlement, Board

Abstact

An historical study of the football regulations changes, through the archives of the Board, allows to focus our attention on the phenomenon of violence. This analysis of the game rules shows an institutional will to limit the theoritical possibilities of physical, verbal and gestural violences. This process goes on with the reforms started since 1990, aiming mainly the players protection, but this decrease of tolerance towards deviating behaviour confronts the playground reality. The transition from legislative to executive, for 150 years, reveals difficulties inherent to interactions between players of the game: some players test the regulations elasticity, and referees interpret the rules.

Key Word: football, violence, game rules, regulations, Board


Introduction

Le football est un sport collectif, interpénétré de signes contraires. La confrontation de deux équipes aux intérêts antagonistes, dans un jeu où les duels sont fréquents, peut conduire à des comportements agressifs ou déviants. L’expression de cette violence est liée à la logique interne de l’activité : les dimensions du terrain, la cible basse gardée, une ligne de hors-jeu flottante qui limite la libre circulation des joueurs, le droit de charge spécifique et une balle libre pour tous avec l’interdiction de jouer avec les mains. Ces règles essentielles caractérisent la spécificité du football. Par exemple, le droit de charge détermine la violence légalisée la distinguant d’une violence réprimandée par un règlement. La nature du droit de charge et le fait de jouer avec ou sans les mains sont discutés âprement par les représentants des différents clubs de football de Londres lors des réunions de 1863. Cette opposition concernait les partisans de « la balle à la main » et les défenseurs de « la balle au pied » et donnera naissance respectivement au Football Association et au Football Rugby. Avec le droit de charge, le règlement précise ce qui est toléré ou non et définit le cadre de l’agressivité licite selon les époques. La première codification de 1863 (Bragg, M. & Charlton, B. 2006), se poursuit au niveau international en 1886 avec la naissance de l’International Football Association Board (Le Board). Cette institution créée par les quatre fédérations Britanniques, la «gardienne des lois du jeu», aura la  charge d’établir les règles, de les modifier et de veiller à ce qu’elles soient appliquées. Seule nouvelle fédération admise, la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) intégrera le Board en 1913. Les acteurs qui décident des lois du jeu, sont donc des hauts dirigeants, représentant ces cinq fédérations. Le Board se réunit une fois par an, et les décisions sont prises à la majorité des trois-quarts. Les Britanniques possèdent la moitié des votes, conservant ainsi la main mise sur ce jeu de leur invention.

L’histoire du règlement, conçu par G. Vigarello (1988), comme à la fois, l’issue et le point de rencontre entre des histoires différentes, permet de porter un regard original sur la violence. Notre ambition fut de décrypter l’ensemble des 2000 pages des archives du Board. La classification actuelle, établie en 1939 par Stanley Rous, comprend dix-sept lois. Le protocole permet de sérier les discussions, les propositions, les expérimentations et les décisions du Board, dans l’optique d’une analyse descriptive de chaque loi du jeu. Un second niveau de lecture permet de déterminer les permanences et les ruptures en appréhendant les évolutions du règlement en fonction des thématiques étudiées, la violence dans notre cas d’étude. Enfin, une étude systémique envisage le règlement comme un ensemble de lois en interaction, et permet de proposer une chronologie et des logiques de transformation. Cette étude concerne le football amateur, car les lois du jeu sont établies et amendées dans une dimension universelle. La violence, sera questionnée au travers de l’étude de la transformation des lois du jeu depuis 1863.

L’étude de la loi XII pour questionner la violence des terrains

L’entrée par les lois du jeu et notamment par la loi XII sur les fautes et incorrections, permet de discuter de la violence et de son évolution. Selon L. Collard (2004) l’agressivité illicite se présente sous forme instrumentale[i] ou affective[ii]. Le règlement du football  nous permet d’associer à l’agressivité instrumentale une violence en jeu, liée à la tâche motrice. Les fautes grossières, au moment où les joueurs tentent d’entrer en possession du ballon, caractérisent cette forme d’agressivité. Au contraire, la violence hors du jeu est associée à la version affective. Ces actes de brutalité sont caractérisés par l’absence de ballon et conduisent à une expulsion.

Le nombre de fautes sanctionnées par un coup franc direct, envisagé par la loi progresse de cinq à dix depuis l’origine du règlement. Celui de 1863 interdit ou limite la possibilité de jouer avec les mains, de tenir, de pousser un adversaire avec les mains, de lui donner des coups de pieds, ou de lui faire un croche pied. La charge par derrière ne sera limitée qu’à partir de 1888, et il devient impossible alors de sauter sur un adversaire. 1914 marque l’interdiction de frapper et 1968 l’interdiction de cracher sur un adversaire. Il faut attendre 1995 pour rendre illicite l’action de tacler pour s'emparer du ballon en touchant l'adversaire avant de  jouer le ballon, accentué en 1998 par l’interdiction de tout tacle par derrière. Excepté le fait de manipuler le ballon avec les mains, les neuf autres fautes concernent la violence. L’apparition de nouvelles interdictions semble constituer une  permanence dans la transformation des lois du jeu. Cette baisse de tolérance s’illustre parfaitement au travers des sanctions données à un gardien de but qui jette avec vigueur le ballon sur un adversaire. Cette faute était réprimandée par un coup franc indirect, mais à partir de 1965, ce dernier se transforme en coup franc direct ou en « penalty ».

Il est aussi possible d’apprécier la baisse de tolérance à la violence en analysant l’augmentation des expulsions concomitantes à des conduites violentes ou actes de brutalité. Le problème est traité dès 1887 par le Board : ainsi le joueur violent est sorti du terrain « sans avertissement préalable ». La violence verbale est sanctionnée à partir de 1926, le « langage grossier ou injurieux envers l'arbitre » est assimilé à une conduite violente. La pénalisation de la violence gestuelle apparait en 1997 : « … fait des gestes blessants, injurieux et/ou grossiers ». Nous devons noter une extension du degré d’application de la loi, car cette violence illicite ne concerne plus seulement les adversaires mais toutes les autres personnes présentes. Par exemple l’interdiction de cracher sur une personne se généralise en 1980. La violence en jeu est également contrôlée et le Board précise en 1998 que les fautes grossières sont passibles d'un carton rouge, et à partir de 2005 tout tacle qui met en danger l'intégrité physique d'un adversaire.

Avec l’évolution de la loi XII, l’étude de l’agressivité illicite met en évidence une augmentation des fautes sanctionnées par le règlement et des possibilités d’exclusion des joueurs. L’agressivité licite, codifiée par les règles qui définissent la logique interne de l’activité, sera envisagée sous l’angle du droit de charge, d’abord sur les joueurs, et ensuite sur le gardien de but. La charge peut être définie soit comme le fait d’« attaquer » un adversaire, soit comme une tentative de déposséder le porteur du ballon. Selon P. Parlebas (1999) la distance de charge[iii] est un élément important de la logique interne de chaque jeu et répond à une loi : « plus elle est faible, plus grande est la violence du contact ». Concernant la charge sur les joueurs, le règlement précise en 1863, que tout joueur est autorisé à en repousser un autre avec son corps, à condition qu'ils soient tous deux en action. A partir de 1888, la charge par derrière n’est plus autorisée à moins que l’adversaire soit face à sa propre ligne de but; et s'il fait, dans cette position, volontairement obstacle à son adversaire. La question de la violence dans la charge, à l’appréciation de l’arbitre, se pose dès 1905 : la charge autorisée ne doit être ni brutale, ni dangereuse. Depuis 1998, tout tacle par derrière, qui concerne pourtant la lutte pour la possession du ballon, peut être analysé comme une violence non maitrisée, une agressivité affective, un acte de brutalité sanctionné par une expulsion. En fait le Board précise l’agressivité licite en 1999 : «  la charge d'un adversaire est régulière tant que l'arbitre ne la qualifie pas de force inconsidérée, dangereuse ou excessive ». L’année 1939 marque un tournant concernant le droit de charge autorisé puisqu’il faut désormais y associer le ballon : « s’ils le font quand le ballon est à distance de jeu des joueurs concernés et qu'ils tentent incontestablement de le jouer. » Deux actions motrices pour la possession du ballon sont réglementées différemment. Dans le cas d’une charge debout, il est autorisé de mettre un coup d’épaule à son adversaire avant de toucher le ballon, par contre dans le tacle depuis 1995, le défenseur doit obligatoirement toucher le ballon en premier. L’étude de la charge en football illustre les propos de P. Parlebas (1999) : « La codification artificielle des distances d'affrontement moteur traduit un phénomène clef indiscutable du sport moderne : l'édulcoration de la violence ».

Dans le cas de la charge sur le gardien de but, il était possible de « faire tomber le gardien quand le ballon est à proximité du but » (Eisenberg, Lanfranchi, Masson & Wahl, 2004). Ce geste apprécié dans le jeu britannique, sera interdit en 1892. La loi précise que le gardien ne peut être chargé sauf s’il est en train de jouer le ballon, ou de faire une obstruction sur un adversaire. Si cette règle permet de penser que ce joueur au statut particulier est davantage protégé, la suite de notre étude contredit cette hypothèse. En 1897, le Board décide qu’il peut être chargé quand il tient le ballon. Il était donc permis d’expédier honnêtement le gardien de but et le ballon dans le filet grâce à une charge correcte et loyale. L’équipe de France marquera sept buts entre 1907 et 1913 de cette manière. Il est également autorisé de le charger quand il sort de sa surface de but (1902), ou gène un adversaire (1905). La règle de la charge contre le gardien de but demeure en vigueur au XXe siècle, et la proposition en 1962 de la Fédération Ecossaise d’interdire tout contact avec le goal dans sa surface de but a été refusée par le Board. Néanmoins, la non application de cette règle permet « d’affirmer, qu’en pratique, l’ère de la charge du gardien de but est révolue » (Eisenberg, & al, 2004). Le goal semble donc de plus en plus protégé, et cette étude met en évidence la thèse de G. Vigarello (2002), celle « d’une pacification des comportements, un recul décisif des défis de sang et des engagements de force ».

Notre recherche sur l’évolution de la loi XII démontre une réduction de la violence physique sur le terrain. Dans la perspective de Norbert Elias (1994), il est possible de suggérer une diminution de la tolérance à la violence dans nos sociétés modernes. Il remet en cause l’idée reçue d’une augmentation de la violence dans les sports. Les jeux médiévaux étaient autrement plus barbares et en comparaison le sport moderne apparaît comme une euphémisation de la violence. L’augmentation des règles visant à contrôler la violence accrédite cette thèse.

L’étude systémique des lois du jeu pour appréhender le phénomène de violence.

Notre recherche prouve que les lois sont en interaction et que cette problématique de la violence peut se débattre au-delà de la loi XII. Dans la perspective d’une étude systémique, nous montrerons que les lois concernant le terrain (loi I) le hors-jeu (loi XI) et le coup de pied de réparation (loi XIV) semblent contribuer à limiter ou à augmenter la possibilité d’un engagement physique violent de la part des joueurs.

Nous pouvons constater dans le cadre de la loi I, que la taille et le type de surface peuvent être variables. Au XIXe siècle, suivant la nature du terrain, le jeu, l’engagement physique des joueurs et la violence prennent des formes différentes. Pour P. Villemus (2006) sur les terrains en herbe, le jeu restait violent. Mais dans les cours d'école, pavées et murées, le dribbling game, qui consistait à pousser la balle avec les pieds l'emporta, comme dans l’école de Westminster. Il s'agissait donc de donner la priorité à l'adresse et à l'habileté sur la force. Un constat identique peut-être avancé dans la seconde moitié du XXe avec le jeu sur terrain stabilisé ou sur les surfaces synthétiques de première génération, où les tacles sont moins fréquents. La dimension du terrain est une des variables qui modifie « l’espace individuel d’interaction » (Parlebas. 1999) théorique, et influence la possibilité de se retrouver au contact direct avec un adversaire, de provoquer un duel et donc aussi de faire une faute. Cet espace d’interactions se calcule en fonction d’une distribution théorique des joueurs. Mais dans la réalité du jeu, les densités sont beaucoup plus importantes autour du ballon et dans certaines zones du terrain sur les phases de coup de pieds arrêtés. Cette densité est également influencée par la loi du hors-jeu.

L’étude de la loi XI sur le hors-jeu montre une transformation de la logique interne du jeu : on passe d’une ligne d’affrontement, plutôt violente, à une libre circulation des joueurs sur tout le terrain. Cette évolution peut être illustrée par le changement de repères concernant la ligne flottante : d’abord le ballon en 1863, puis l’antépénultième défenseur vers 1870, et enfin l’avant dernier défenseur en 1925. Cette transformation se caractérise par une baisse progressive des possibilités de hors-jeu pour les joueurs, mais aussi par une augmentation de l’espace d’interaction des joueurs dans le jeu en mouvement. Ce phénomène est renforcé au fil du XXe siècle avec notamment l’impossibilité d’être sanctionné dans sa moitié de terrain (1907) et plus récemment en 2005 avec la règle du hors-jeu passif, qui permet au joueur de «rôder » derrière la ligne défensive. Cette répartition légalisée des joueurs rend la violence plus visible que pendant les mêlées caractérisant le football à la fin du XIXe siècle. Nous pouvons nuancer nos propos sur les phases arrêtées où la densité des joueurs permet des accrochages fréquents.

La loi sur le coup de pied de réparation montre une accentuation des sanctions techniques. L'invention du penalty en 1891 permet de pénaliser les brutalités en donnant une réelle chance aux attaquants de marquer. La zone est limitée au départ par une ligne tracée à 12 yards de la ligne de but, mais le Board décida en 1902 d'accorder des penaltys pour les fautes commises dans une surface plus profonde (18 yards), afin de lutter contre les comportements violents ou antisportifs. Les propositions soumises au Board, mais non adoptées, vont dans le sens d’un agrandissement de la surface de réparation, par exemple jusqu’à la ligne de touche.

Notre étude systémique prouve que plusieurs lois influencent le droit de charge et la violence de l’engagement physique des joueurs. Cette recherche met en évidence une chronologie en trois étapes propre à l’évolution des lois du jeu qui révèle des logiques différentes de transformation. D’abord, un processus d’unification avec une première époque juridique où l’histoire du football se confond avec celle de sa diffusion par les Anglais et la définition des lois du jeu. Cette période débute en 1863 avec la création de la Football Association (FA) à Londres qui édicte les quatorze lois originelles et se termine an 1925 avec la dernière grande modification de la règle du hors-jeu. Ensuite, un processus d’universalisation, avec une seconde époque, entre 1930 et 1990 caractérisée par la mondialisation du jeu et la création des grandes compétitions internationales. Cette période est marquée par la stabilité des lois, un conservatisme revendiqué par le Board dans une logique de diffusion des lois, avec un jeu qui semble être arrivé à maturité, dans le sens de Norbert Elias. Enfin, un processus de pacification et de spectacularisation, débute à partir des années 90 avec une réflexion pour promouvoir le football offensif et une logique de protection des joueurs. Pendant cette période de réforme des lois du jeu, le Board tente d’opérer un compromis entre les affrontements et la sécurité des joueurs.

Au cours de ces trois périodes les 17 lois du jeu se transforment. En ce qui concerne la loi XII, nous avons relevé 76 modifications, représentant 17% de tous les changements ratifiés par le Board. Ce chiffre montre le traitement particulier accordé à la violence, loin devant les 10% concernant la loi XIV, sur le penalty, un autre regard sur la violence physique. Si on se réfère simplement aux intentions de modification refusées par le Board, la loi XII est toujours en première ligne avec 26% de propositions. Une dizaine envisage de faire passer l’obstruction dans les fautes intentionnelles avec la volonté de limiter les possibilités du corps obstacle. Par exemple en 1952 l’Ecosse propose d’empêcher un joueur de s’interposer entre son adversaire et le ballon, comme au hockey sur gazon.

Lois du jeu et pratiques effectives des acteurs.

L’étude historique des lois du jeu démontre une volonté de faire décroître les actes de violence. Nous devons nous interroger sur la réelle efficacité des changements de règles en prônant une réflexion sur le passage du législatif à l’exécutif qui révèle des difficultés inhérentes aux acteurs du jeu. Une évolution de l’interaction entre les arbitres et les joueurs est mise en évidence par le règlement.

A l'origine le jeu était pratiqué par des gentlemen qui s’autocontrôlaient avec deux umpires, sorte de juges. Ils se tiennaient d’abord en dehors du terrain puis à partir de 1871 à l’intérieur du terrain et ils décidaient de tous les cas donnant lieu à discussion. Pour N. Elias, le concept clef, qui permet de rendre compte de l'apparition du sport, est celui de « libération contrôlée des émotions »[iv] (Chartier 1994). Un relâchement temporaire, localisé, du contrôle sur les pulsions et les affects n'est possible que s'il existe une intériorisation suffisamment forte et répandue des mécanismes de l'autocontrainte. Ce phénomène conditionne le développement même du « procès de civilisation ». Mais cet autocontrôle semble trouver ses limites, avec l’envie de vaincre et un jeu joué dorénavant par toutes les classes sociales devient fatalement plus brutal et dangereux.

Pour contrôler la violence et le bon déroulement du jeu, à partir de 1891, l’arbitre rentre sur le terrain et se fait assister par deux juges de touche L'anthropologue N. Elias (1976) défend l'idée-force selon laquelle une fonction essentielle du sport serait de permettre à l'État-nation de contrôler et même de monopoliser le droit à la violence physique. Le recul du rôle des umpires, est l’illustration du dernier vestige de la participation des équipes à la régulation du match. La forme de contrôle légitime des aristocrates, où une faute volontaire ne pouvait être envisagée, laisse la place à un contrôle politique à partir du moment où le football devient l’apanage des classes populaires. Pour F. Annese et J.D. Lesay (2007), le code de bonne conduite qui paraissait acquis dans l'élite de la nation britannique n'avait plus cours avec les classes moyennes ou ouvrières pour lesquelles tout ce qui n'était pas explicitement interdit était autorisé. Une nouvelle interaction entre les acteurs du jeu s’opérationnalise, avec d’un coté, des joueurs qui tentent de gagner la partie, coûte que coûte, en testant à tout moment l’élasticité des règles et de l’autre un arbitre « désormais le seul maître à bord ». Une interaction complexe pour A. Wahl (1990) entre des joueurs qui « se permettent de charger brutalement ou de décocher des coups de pieds dans les tibias» et des arbitres certainement mal informés et peu qualifiés, qui hésitent et palabrent avec les capitaines sur l’aire de jeu. L'apparition du referee peut donc s'analyser comme une tutelle imposée au peuple, comme s’il ne pouvait, à l'inverse de la noblesse et de la grande bourgeoisie, juger par lui-même son comportement et s’autocontrôler.

L’interaction entre arbitres et joueurs se transforme, au gré des mentalités qui évoluent. Le code du jeu semble « courir » après des comportements déviants de joueurs et la tolérance des arbitres. Un glissement sémantique est perceptible par une étude détaillée des règlements. L’arbitre qui « avait la possibilité » en 1938[v] de sanctionner un joueur est aujourd’hui obligé de le faire. Nous pouvons aussi relever que la notion d’intentionnalité apparaît dans le règlement en 1898. Il est par exemple demandé à l’arbitre en 1902 de ne pas sanctionner les fautes non préméditées, non intentionnelles. Une rupture semble se dessiner à la fin du XXe siècle. Le mot intentionnel est retiré de la loi XII et les joueurs peuvent commettre des fautes « par négligence, par imprudence, ou avec une force disproportionnée » (1995). De nouvelles attitudes apparaissent, ou deviennent plus fréquentes et sont repérées comme des éléments négatifs du jeu. Les comportements déviants, les simulations, et les actes d’antijeu ou de brutalités sont traqués. Si le règlement ne se confond pas avec les pratiques effectives, il fournit aux arbitres les outils pour lutter contre ces fléaux. Par exemple, la simulation est un comportement antisportif sanctionné par un carton jaune depuis 1999. Les arbitres sont encouragés à ne plus tenir compte de l’intentionnalité, mais du fait réel ; le défenseur touche ou non le ballon. Un code du jeu qui ne reflète ni les pratiques effectives, ni la capacité des arbitres à apprécier les fautes et la protection de l’intégrité physique des joueurs.

La transformation des lois du jeu depuis 1863, valide une diminution de la tolérance à la violence sur le terrain. L’accroissement des fautes grossières sanctionnées, l’augmentation des possibilités d’exclusion des joueurs et la limitation du droit de charge sont des illustrations d'une euphémisation de la violence au sens de N. Elias. Au-delà des fautes et incorrections, une étude systémique de l’ensemble des lois du football et une analyse des interactions entre les acteurs confirment un « polissage » (Vigarello 2002) de la violence. Pour G. Magnane (1964) , nous devons admettre le fait que de nombreux sports intègrent des formes légitimes de violence socialement sanctionnées, sans que l'on puisse vraiment dire, qu'ils sont violents. Un ensemble complexe de règles écrites et instituées formellement, fournissent à l’arbitre les possibilités d’un contrôle strict de l'usage de la violence. Il serait intéressant de montrer statistiquement, dans quelle mesure un changement de loi modifie réellement le comportement des joueurs. Par exemple, avec l’interdiction du tacle par derrière en 1998, il est possible de comparer la réalité du terrain pendant les compétitions antérieures et postérieures à cette décision. Ces chiffres du nombre de tacles et du nombre de blessures sur ce type d’action renseigneraient l’influence concrète des lois du jeu sur les gestes des joueurs.

Réferences

Annese, F. & Lesay, J.D. (2007) A mort l'Arbitre ?  Paris : Calmann-lévy.

Bragg, M. & Charlton, B. (2006). The rules of Association Football 1863.Oxford. Boldeian, Library.  Version française Charroin, P.  2008. Les premières règles du Football 1863. Les quatre chemins.

Chartier, R. (1994). Avant propos. In Elias, N. & Dunning, E. Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Fayard.

Collard, L. (2004) Sport et Agressivité. Ed Désiris.

Eisenberg, C. Lanfranchi, P. Masson, T.& Wahl, A. (2004). 1904–2004 FIFA Le siècle du football. Paris Le cherche midi.

Elias, N. (1976) Sport et violence. In Acte de la recherche en sciences sociales, pp 2-21, n°6, Paris.

Elias N. (1975).Ûber den progress der Zivilisation (1939), Paris, Calmann-Lévy.

Elias N. (1986). Quest for excitement, Sport and leisure in the civilizing process, Basil Blackwell Itd.

Elias, N. & Dunning, E. (1994).  Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Editions Fayard.

Magnane, G. (1964) Sociologie du sport. Paris. Gallimard. Page 35.

Parlebas, P. (1999). Jeux, sports et sociétés - Lexique de praxéologie motrice, Paris, Ed. de l'Institut National du Sport et de l'Éducation Physique.

Rous, S & Ford, D. (1974). A history of the laws of Association Football.

Veyne, P. (1971). Comment on écrit l’histoire : essai d'épistémologie. Seuil.

Vigarello, G. (1988). Une histoire culturelle du sport. Techniques d'hier… et d'aujourd'hui. Paris : Robert Laffont SA et Revue EPS.

Vigarello, G. (2002). Du jeu ancien au show sportif. La naissance d'un mythe. Éditions de Seuil.

Villemus, P. (2006). Le Dieu du football.  Ses origines - Ses rites - Ses symboles. Eyrolles.

Walh, A. (1990). La balle au pied. Histoire du football. Gallimard.

Les références des archives du Board citées pour cet article.

1886 : samedi 2 Juin à Londres. Angleterre.

1887 : samedi 1er Juin à Glasgow. Ecosse.

1888 : samedi 25 Juin. Pays de Galles.

1890 : lundi 2 Juin à Londres. Angleterre.

1897 : lundi 17 juin à Rostrevor. Irlande.

1891 : mardi 2 Juin à Glasgow. Ecosse.

1892 : lundi 13 Juin. Pays de Galles.

1898 : lundi 20 Juin à Londres. Angleterre.

1902 : lundi 16 Juin à Scaborough. Angleterre.

1905 : samedi 17 Juin à Killarney. Irlande.

1907 : samedi 8 Juin à Oban. Ecosse.

1913 : samedi 13 juin à Portrush. Irlande.

1914 : samedi 13 Juin à Londres. Angleterre.

1925 : samedi 13 juin à Paris. France.

1926 : samedi 12 Juin. St Andrews. Ecosse.

1938 : samedi 11 juin à Portrush. Irlande.

1939 : samedi 10 Juin à Nice. France.

1952 : samedi 14 juin à Capri. Italie.

1962 : samedi 23 juin à Newcastle. Irlande.

1965 : samedi 19 juin à Edingbourch. Ecosse.

1968 : samedi 15 juin à Dubrovnik. Yougoslavie.

1980 : samedi 7 juin à Graigavad. Irlande.

1995 : samedi 4 mars à Ayrshire. Ecosse.

1997 : vendredi 6 mars à Belfast. Irlande.

1998 : vendredi 6 mars à Paris. France.

1999 : samedi 20 février à Val of Glamorgan. Pays de Galles.


Notes

 [i] L’agressivité instrumentale est associée au concept psychologique de « cold blood agression » : le dommage causé n'est pas le but mais la conséquence d'une action orientée vers un autre but.

[ii] L’agressivité affective est associée au concept de  « angry agression » : le but est le dommage causé à l'autre ou à soi.

[iii] La distance de charge : distance d’affrontement moteur qui sépare deux adversaires d’un jeu sportif quand l’un « charge » l’autre qui possède le ballon ».

[iv] « Controlled decontrolling of emotions » traduit par  « libération contrôlée des émotions ».

[v] Réunion 11 juin 1938. Proposition pour la loi XIII du Pays de Galles adoptée par le Board : « Si un joueur est coupable de conduite violente, l'arbitre à la possibilité de l'exclure définitivement du terrain ».