Violence mythifiée, violences constatées : le cas du « folk-football » (Angleterre, Ecosse)

Numéro 5 | Football et violence

pp. 4-14

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Sébastien Laurent Fournier

Maitre de Conférences - Centre Nantais de Sociologie - Université de Nantes

 

Résumé

En Angleterre et en Ecosse, le « folk-football » a souvent été présenté comme extrêmement violent. Historiens et sociologues du sport ont insisté sur les atteintes aux biens qu’il engendrait ou sur le fait qu’il offrait un terrain propice aux vengeances et aux règlements de compte. Les enquêtes de terrain donnent pourtant d’autres résultats. Dans les rencontres de « folk-football », en effet, la violence est désamorcée à différents niveaux : la crainte de voir le jeu interdit, le fort niveau d’interconnaissance, la présence des femmes et des enfants parmi les spectateurs, conduisent les joueurs à se contrôler très efficacement en dépit de la rudesse de l’action. Il semble donc que les rencontres de « folk-football » du passé n’étaient pas aussi violentes que certains auteurs le disent.

Abstract

In England and in Scotland, “folk-football” has often been presented as extremely violent. Sport historians and sociologists have insisted on the damages caused to private property or on the way it could encourage personal revenges and setting of quarrels. Ethnographic fieldwork, however, provides different results. In “folk-football” matches, indeed, violence is drawn off at different levels: the fear to see the game forbidden, the fact that everybody knows each other in the game, the presence of women and children among the spectators lead the players to a lot of self-control in spite of the roughness of the play. Therefore, “folk-football” matches in the past may have not been as violent as some scholars use to say.

 


 

Introduction

En Angleterre et en Ecosse, parallèlement au système fédéral du « soccer » et du « rugby », survivent des pratiques issues de l’ancien « folk-football ». Caractéristiques sur le plan technique par des mêlées générales où s’affrontent deux moitiés opposées d’un village et sur le plan social par les relations qu’elles entretiennent avec les fêtes annuelles traditionnelles du cycle de Carnaval-Carême, ces pratiques comparables au jeu de soule étudié par les historiens ont marqué durablement l’imagination des commentateurs. Ces derniers ont souvent insisté sur leur dimension violente, sur les atteintes aux biens qu’elles engendraient, ou sur le fait qu’elles offraient un terrain propice aux vengeances et aux règlements de compte (Muchembled, 1989). Dans cette perspective, elles ont nourri un ensemble d’interprétations qui insistent notamment sur leur dimension cathartique : les jeux athlétiques saisonniers qui servent d.antécédents historiques aux sports seraient violents parce qu.ils constitueraient une soupape de sécurité et permettraient un défoulement temporaire. A partir de là, la violence des sports se retrouve historiquement et culturellement légitimée. L’exemple du folk-football permet ainsi de considérer sous un jour spécifique la problématique des relations entre sport et violence. Il tend à montrer en effet que cette dernière est consubstantielle au sport et qu’elle lui préexistait. Mais qu’en est-il vraiment ? L’étude du folk-football donnera ici des éléments pour comprendre ce qui fait la spécificité de la violence dans le monde sportif, en vue de mieux la contenir.

Le folk-football : un jeu violent ?

De nos jours, les nombreuses vidéos de folk-football consultables sur Internet montrent des phases de jeu qui n.ont rien à voir avec les idéaux sportifs du « fair-play[i]1. Par exemple, à Ashbourne, lors d’un regroupement formé dans une rivière, milieu qui est déjà assez risqué, la bataille pour la balle est très rude. Les joueurs se montrent nerveux et violents ; des têtes se percutent fortement. Des pratiquants soulèvent même un adversaire à force de le tirer pour l’éloigner de la balle et celui-ci répond violemment. Une autre vidéo présente le « ba’game » pratiqué à Kirkwall. Les scènes sont encore plus dures : des personnes, situées à la périphérie de la mêlée, se frappent au niveau du visage à de multiples reprises. Cela vient d.une charge jugée trop brutale par l’un des joueurs, qui sera donc arbitrée par un autre de manière très directe. On retrouve ce type de règlement de compte plusieurs fois sur la même vidéo[ii]2. Dans cette ville, le porte-parole du conseil municipal de la ville explique : « Ba' is a very physical sport and people do get hurt. There have been numerous people with broken bones and black eyes (Le ba’game est un sport très physique et les gens se blessent. Il y a eu de nombreuses personnes avec des os cassés et des yeux au beurre noir) »[iii]3

A cette agressivité sur le terrain s’ajoute une violence de nature symbolique. Le problème se situe au niveau des plus jeunes, car le fait que ce jeu soit pratiqué par la quasi-totalité des enfants ne leur laisse que très peu de liberté sur leur volonté de prendre part ou non à l’activité. De plus, cette violence symbolique s’opère également entre les deux équipes en présence chez les enfants, et dépasse largement le jour des rencontres. Lynne Fairgrieve[iv]4, habitante de Jedburgh, raconte la guerre des clans qui existe avec les garçons, et qui dure plusieurs semaines après le jeu. Billie Gillies[v]5, joueur de cette même commune, explique qu.une ségrégation existait chez les adultes jusque dans les années 1960. Les deux clans ne se mélangeaient jamais, allaient dans leurs propres pubs. Cela n’est plus le cas de nos jours, mais perdure néanmoins chez les enfants. Le fait de réactiver cette différenciation ne va pas dans le sens d’une pratique qui se dit porteuse de valeurs telles que l’esprit d’équipe et le respect de l’adversaire. Le manque d’encadrement ajoute encore à la violence de la situation. Dans les petites villes qui pratiquent le folk-football comme à Jedburgh ou à Ancrum, on ne trouve personne pour s’occuper ni de la circulation, ni des blessés, ni pour superviser les deux journées. Même si le trafic est assez réduit dans ces deux villes, la mêlée qui se produit au milieu de la route pourrait être très dangereuse dans le cas d.une voiture arrivant un peu trop vite ou d’une explosion brutale du regroupement de joueurs. De la même manière, les rares panneaux « police ralentir » n’ont que peu d’effets sur les automobilistes qui se contentent, à vitesse assez soutenue, de slalomer entre les joueurs courant en sens contraire.

Antécédents historiques

La violence du folk-football, cependant, n.est pas surprenante car elle trouve ses origines dans la violence qui caractérisait les jeux traditionnels jusqu’à leur codification en sports. Ainsi, au 18ème siècle, de nombreux combats sont organisés en Ecosse et sur l’île de Clyde, des batailles de pierres ont encore régulièrement lieu. La mort est normale à l’issue de ces pratiques, mais néanmoins la loi ne les interdit pas (Holt, 1990). Un autre exemple est celui de la chasse au renard, que Norbert Elias analyse et dont il explique qu’elle procure une excitation pour les joueurs semblable à celle qu.ils ressentent à tuer des êtres humains en temps de guerre (Elias et Dunning, 1986). Toutes ces pratiques nous montrent bien la violence et les dangers que pouvaient représenter les activités physiques du passé.

Dans ce contexte, le folk-football a également connu une violence importante dans le passé. On se rend rapidement compte de la dangerosité de l’activité lorsque l’on sait que l.une des premières règles du Shrovetide football d’Ashbourne était l’interdiction de tuer son adversaire[vi]6. On peut se demander comment se déroulait cette pratique pour en arriver à de telles législations. Ensuite, il faut s.intéresser à sa légende écossaise, présente à Jedburgh et dans bien d’autres communes. Le fait que dans la mémoire des joueurs, la balle représente la tête décapitée d’un soldat anglais montre bien dans quel état d’esprit se déroulait ce rituel. En outre, la ségrégation qui existait entre les équipes jusque dans les années 1960, avec chaque clan qui restait de son côté de la ville, qui avait ses propres lieux pour se retrouver, constituait une autre forme de violence. Le folk-football était une occasion pendant laquelle il fallait prouver à un adversaire, que l’on ne connaissait pas personnellement, que son propre camp dominait la ville. Les parties de football étaient perçues comme de grands rassemblements bruyants et illicites de personnes, par opposition aux autres activités ludiques qui semblent bien plus sereines. Enfin, en ce qui concerne la pratique en elle-même, les règles comme le fait de jouer la balle au pied où d’aller marquer dans une cible placée sur l.eau, qui plus est en perçant la balle avec un couteau[vii]7, accentuent les dangers de blessures et les risques de noyade qu’elle comportait.

Contrôler et règlementer la pratique

Toutes ces caractéristiques expliquent que les autorités aient toujours cherché à contrôler ces pratiques traditionnelles qui causaient le désordre, n’étant ni organisées, ni encadrées. Hugh Hornby, spécialiste anglais du folk-football, a recensé quelques réglementations et procès dans un livre récent (Hornby, 2008). Ces décrets sont les premières traces de l’activité. De nos jours, on retrouve sur le terrain l’écho de ces critiques historiques, portées par le législateur.  Des personnes proches ou non de l’activité remettent en question la pratique. C’est le cas de  Gavin Scott, joueur à Jedburgh, qui explique lors d.une interview qu’il n’est pas très confiant  de voir le jeu des enfants et des adultes regroupés le même jour[viii]8. En effet, de nombreux jeunes, parfois âgés de moins de 12 ans, se mêlent à la partie de leurs pères. Etant donné la violence avec laquelle le regroupement percute parfois les murs et les barricades, on peut imaginer qu’un jeune de cet âge se trouvant au mauvais moment entre une maison et la mêlée pourrait subir de sérieuses blessures. A Ancrum, une institutrice a fait pression pour arrêter la pratique car elle la trouvait trop « barbare »[ix]9. Si l’on compare avec ce qu’était le folk-football il y a quelques siècles, on se rend compte d.une élévation de la sensibilité des personnes.

Alors que les premières régulations visaient à interdire les homicides volontaires durant la partie, la société actuelle souhaite que ses enfants ne soient pas blessés pendant le match. Norbert Elias et Eric Dunning (1986) expliquent cette évolution grâce au processus de pacification et de civilisation, selon lequel les personnes s’interdisent de plus en plus tout comportement violent et tendent à laisser aux institutions le droit de régler leurs conflits.

Pour d’autres raisons, les commerçants mettent également en avant les risques liés au folk-football. Le jour des matchs, les devantures qui donnent sur les rues principales sont recouvertes de barricades pour protéger les vitrines et les joueurs. Cette mesure est nécessaire au regard de la nature du jeu. Cependant, le problème réel de ces journées est la perte importante au niveau des ventes. A Jedburgh, le responsable d.une boucherie explique que ce n.est pas une bonne journée pour son business, car les ventes sont bien inférieures à la normale. Dans une autre rue, une vendeuse de bijoux et de décorations explique aussi que la pratique ne la dérange pas, mais qu’en général elle fait l’inventaire du stock ce jour-là, pour ne pas perdre sa journée. Plus loin dans la rue, un autre magasin aura tout simplement pris la décision de fermer. Le jour des matchs, une partie de la population préfère de toute façon ne pas aller en ville au risque d’être renversé par le groupe de joueurs.

La pratique du folk-football, comme celle de tous les jeux traditionnels non régulés, pose enfin un certain nombre de problèmes au niveau de l’ordre public. En effet, ces activités exigent parfois l’intervention des forces de l’ordre, encore de nos jours. Par ailleurs, les questions d’assurance et la prise en charge des dégâts faits aux propriétés ont été le principal facteur, avec la perturbation du trafic routier, qui a poussé les autorités et les magistrats, sous la pression de certaines personnes, à interdire ces pratiques[x]10. Dans ces conditions, les autorités politiques de la ville sont souvent elles aussi réticentes. Etant donné l’absence de responsable, c.est en effet la ville qui peut se voir dans le devoir de réparer les dégâts, voire d’assumer certaines personnes blessées par le jeu, participantes ou non. En effet, le recours en justice est de plus en plus présent dans notre société, et le soutien qu’apportent les autorités à ce jeu ferait d’elles une parfaite cible contre laquelle se retourner, étant donné leur solvabilité.

La vision des joueurs

Sur le terrain, pourtant, les joueurs interrogés font valoir d’autres arguments et préfèrent parler de « rudesse » que de violence. Hugh Hornby (2008), convaincu de l’intérêt de conserver ces jeux, évoque le danger de devenir trop organisé. Selon lui, le monde du folk-football ne peut survivre que s’il ne se fait pas enfermer dans des formalités d’assurance et s’il n’attire pas l’attention d’inspecteurs au niveau de la santé et de la sécurité. Sinon il pourrait rapidement être submergé par une avalanche de régulations qui le feront disparaître. Par ailleurs, il ne semble pas exister de statistiques qui prouveraient que ces pratiques engendrent plus de blessures que les sports modernes. En s.intéressant aux chiffres, à la suite de Hornby (2008), on se rend compte qu’il n’y a eu que 9 décès aux cours des ces jeux depuis 1800, cinq par noyade, deux par attaque cardiaque, un par hypothermie et un dernier empalé sur une barrière. Cela est bien inférieur aux pratiques modernes, surtout si l’on compare au football américain, où 33 pratiquants sont décédés pendant la seule année de 1908. A Jedburgh, en enquête, un groupe de jeunes dont l’âge moyen est proche de 10 ans affirme ne pas avoir entendu parler d’accidents graves dans cette commune, et évoque seulement le souvenir, deux ans auparavant, d’un joueur qui avait heurté une voiture au cours du jeu. Le fait de mélanger les différents âges semble éviter tout débordement, avec un encadrement par les plus matures. H. Hornby (2008) considère que la violence pendant le jeu est la même que celle des sports, et qu’elle ne dévie que très rarement à la fin de la rencontre. Ces activités sont plutôt dirigées par le plaisir et la camaraderie. Quiconque cherche à outrepasser cet esprit de jeu est rejeté par le groupe.

Dans les différentes localités où il est pratiqué, le jeu paraît se dérouler de manière assez désorganisée : une fois la balle lancée dans l’amas de personnes, chacun essaie de se saisir du projectile sans sembler faire attention aux autres ou utiliser une technique un tant soit peu élaborée. Seules quelques passes occasionnelles rappellent qu.il s’agit là d’un jeu collectif.

Néanmoins, à un moment, tout s.arrête, tout le monde s’écarte. La balle est ensuite jetée en l.air et le jeu peut reprendre. On apprend par la suite que cette règle, écrite nulle part, intervient lorsqu’un joueur est en trop mauvaise posture à l.intérieur de la mêlée. Il s’agit d.une règle tirée du sport professionnel, du rugby. Il n’y a que peu de règles, ce qui contribue au succès de ce jeu, mais surtout il n’y a que peu de règles écrites. Pour apprendre le règlement, il ne faut donc pas aller chercher le document officiel, mais participer, ou tout du moins regarder et poser des questions. C.est ce que font les plus jeunes, lors de leurs premiers matchs, en mimant les plus grands. Ils y apprennent à respecter l’adversaire, sans avoir besoin d’arbitre, et également, comme c.est souvent le cas, qu.il n.est pas autorisé de pénétrer dans les jardins, les terrains d’entreprise, ceux situés autour des églises, les voies ferrés et les routes importantes.

L’autorégulation des débordements

Dans les parties de folk-football, des personnes sont présentes autour des enfants pour empêcher tout débordement. R. Leslie, à Kirkwall, explique que le jeu des enfants est limité entre 7 et 16 ans. Lors de cette rencontre, les pères des jeunes sont autour de la mêlée pour encadrer le jeu. A Jedburgh, le jeu des garçons est également surveillé. Un aîné est présent pour sortir de la mêlée tout joueur dont le comportement pourrait être dangereux, et lui rappelle : « Play the ba’ and not the man (Joue la balle et pas le joueur) ». Au niveau de la sécurité générale, des panneaux sont souvent placés pour faire ralentir les véhicules. De même, la police est parfois présente, mais garde en général un œil assez lointain sur l’action. Pour protéger les maisons et les commerces trop proches de l’événement, des barricades sont montées sur les vitres et vitrines des rues principales, plus susceptibles d’être détériorées par la pratique. A Ashbourne et Kirkwall, un comité de menuisiers et vitriers, composé en majorité de joueurs, a même été formé et s’occupe des réparations, si nécessaire, après l’événement, pour éviter que les propriétaires ne fassent appel à leur assurance ou aient à payer eux-mêmes les réparations. En dernier recours, des collectes de fonds sont parfois organisées par les joueurs pour financer cela. Pour ce qui est de l’organisation générale, les comités locaux s’occupent également de mettre en place des événements précédant les matchs, organisent des collectes de fonds pour la confection des balles ou pour des œuvres caritatives. De plus, on peut retrouver une organisation à l’échelle nationale, avec la confection d’un calendrier des rencontres de folk-football dans tout le Royaume-Uni[xi]11.

En plus d’être implicitement régulée, cette activité voit également ses règles évoluer continuellement pour répondre à l’évolution de la société et de ses normes. A Jedburgh on est passé d’un « football », joué par définition au pied, à un « handball », à la main. Déjà auparavant, une règle avait été instaurée, interdisant de frapper plus haut que la balle, à cause de nombreux tibias cassées, mais n’avait pas été suffisante, d’où le passage à ce « handball ».

En outre, les quelques accidents causés par noyade ont conduit à modifier la cible du jeu placée auparavant au milieu des rivières[xii]12. Cela menait parfois des dizaines de joueurs à disputer la balle dans un milieu très incertain. Même si des villes continuent de voir quelques phases de jeu se terminer dans l.eau, le déplacement des buts a permis d’éviter de trop nombreux incidents. Pour ce qui est des règles plus précises, d’autres exemples, tels l’interdiction d’utiliser un engin motorisé pour transporter la balle, après de nombreux accidents causés par cette stratégie, ou la modification du temps d.arrêt des jeux à Ashbourne, de minuit à 22h, pour faciliter le travail de la police présente autour, montrent également la capacité de ces pratiques à évoluer, malgré leur caractère traditionnel, pour minimiser les risques. De nos jours, certaines communes où aucune autorité n’est encore présente réfléchissent à la mise en place de personnels de sécurité. Mais certains joueurs y voient une menace pour leur activité, comme H. Douglas, qui explique qu’il y a désormais trop de règles, ce qui gâche le plaisir.

Comprendre la violence pour mieux la contenir

La fréquentation des rencontres de « folk-football » montre ainsi que la violence y est désamorcée à différents niveaux : la crainte de voir le jeu interdit les années suivantes, le fort niveau d’interconnaissance, la présence des femmes et des enfants parmi les spectateurs, conduisent les joueurs à se contrôler très efficacement en dépit de la rudesse de l’action. De même, l’affichage et l’organisation sont méticuleusement réglés pour éviter de prêter le flanc aux critiques et aux craintes inspirées par la théorie cathartique classique. Autant la pratique du folk-football est réputée violente, autant ses acteurs essaient de la présenter sous un jour favorable pour ne pas encourir d’interdictions de la pratiquer. Ainsi, même si on peut supposer que le souhait de maintenir le jeu vivant conduit à en limiter la violence au présent, il semble qu’il faille considérer sérieusement l’hypothèse selon laquelle les rencontres de « folk-football » du passé n’étaient pas le défouloir que les historiens et les sociologues critiques ont voulu y voir. Ce décalage entre la violence mythifiée des discours sur le folk-football et l’absence de violences constatées sur le terrain conduit à poser plusieurs types de questions générales : est-ce que le fait de présenter a priori un jeu comme violent conduit à limiter ou à édulcorer la violence sur le terrain ? Autrement dit, est-ce que la ritualisation ou la mythification de la violence permet paradoxalement de la prévenir ? Et à l’inverse, est-ce que le haut degré de codification des sports contemporains ne peut pas être analysé comme un facteur de frustration qui encourage indirectement les comportements violents, dans le jeu lui-même ou en marge de celui-ci ?

L’ensemble des données présentées permet finalement de relativiser et de dédramatiser le débat concernant les difficiles relations entre sports contemporains et violence. On se rend compte en effet, en examinant cet exemple, que la violence est un phénomène au moins aussi ancien que le sport lui-même, et qu’elle lui a toujours été liée. Dans la théorie cathartique, la violence temporaire permise par le jeu permet paradoxalement le renouvellement et le renforcement de l’ordre établi. Dans les sociétés européennes traditionnelles, la violence intervient à l’issue de l’hiver sous la forme de jeux et de combats rituels, pour renouveler l’ordre social selon un processus qui mime le renouveau de la nature. A l’image de ce qui a été étudié dans d’autres civilisations sous le nom de « guerre rituelle » (Gluckman, 1963) ou de « guerre fleurie » (Duverger, 1978), les sociétés rurales traditionnelles européennes mettaient en scène dans leurs jeux des oppositions symboliques fondamentales entre des « moitiés » qui figuraient la vieillesse et la jeunesse, l’hiver et l’été, la saison froide et la saison chaude, voire le mal et le bien.

La violence qui apparaît en marge de certaines rencontres sportives contemporaines peut ainsi être interprétée comme une résurgence de ces schémas culturels binaires très anciens, que la psychologie historique associe à des déterminants anthropologiques aussi fondamentaux que le goût juvénile de la parade et de l’honneur (Muchembled, 1989). Ancrée dans la logique de l’« inversion ludique » (Bakhtine, 1970), selon laquelle ce qui est habituellement défendu par la société est exceptionnellement permis pendant les fêtes et les jeux, cette violence spécifique demande à être relativisée plus qu’à être réellement réprimée. Sans en minorer les effets ni en nier la capacité de nuisance dans le contexte d.une société moderne fondée sur les valeurs d’ordre et de raison, sans l’excuser non plus, il convient pour la contenir et la combattre de la remettre à sa juste place plutôt que de la réprimer frontalement. Cela suppose de la considérer pour ce qu’elle est, c'est-à-dire la manifestation d.une volonté fondamentale de ritualiser et de dramatiser des rapports d’opposition, volonté ancestrale qui dans le contexte de la modernité prend prétexte du sport pour se pérenniser. A la différence de la violence de masse qui s’exprime en temps de guerre, de la violence gratuite ou préméditée des criminels et des pervers, les violences du sport, qu’elles s’expriment sur le terrain ou dans les tribunes, peuvent être désamorcées si on parvient à rappeler assez clairement que leur logique n.est pas une logique sérieuse mais qu’elle participe, à sa manière, à la logique du jeu.

Conclusion

Dans ces conditions, ce que la sociologie historique dit des relations entre invention des sports modernes et « processus de civilisation » (Elias et Dunning, 1986) demande finalement à être nuancé. En effet, si la thèse éliasienne classique de la pacification des mœurs peut convaincre sur un plan général, elle ne permet pas de saisir correctement la nature de la violence dans le monde des jeux et des sports, car des systèmes de régulation spécifiques existent à l’échelle des pratiques, y compris et peut être surtout dans celles qui sont les plus violentes en apparence. Le cas du folk-football montre bien comment l’apprentissage précoce, le haut niveau d’interconnaissance entre les joueurs et les autres aspects rituels et sociaux du jeu conduisent ses pratiquants à s’autocontrôler. Dès lors, il s’agit plus d’un jeu avec la violence que d.une violence réelle : l.expérience collective et ritualisée de la rudesse (roughness) et de la combativité (agressiveness) permet de transformer dans le jeu la nature de la violence réelle (violence) et de l’agressivité (agressivity). La violence n.est donc pas seulement un processus extérieur au groupe et subi par ce dernier, dont la civilisation aurait permis de progressivement se débarrasser. Du point de vue des acteurs, elle est plutôt vécue comme une fatalité indépassable et anhistorique qu.il convient d’apprivoiser en la fréquentant périodiquement, hier dans les jeux, aujourd.hui dans le sport.

Références

Bakhtine, M. (1985), L’oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance. (1e ed. 1970). Paris : Tel – Gallimard.

Duverger, C. (1978). L’esprit du jeu chez les Aztèques. Paris – La Haye : Mouton/EHESS.

Elias, N., & Dunning, E. (1986). Sport et civilisation. La violence maîtrisée. Paris : Fayard.

Gluckman, M. (1963). Order and rebellion in tribal Africa. New York: The Free Press of Glencoe.

Holt, R. (1990). Sport and the British. A Modern History. (1e ed. 1989). Oxford: Keith Thomas.

Hornby, H. (2008). Uppies and Downies. The extraordinary football games of Britain. Swindon: Simon Inglis.

Muchembled, R. (1989). La violence au village (XVe – XVIIe siècles). Bruxelles: Brépols.


Notes

« Ashbourne Royal Shrovetide Football - Ash Wednesday 2008 », montage vidéo, http://uk.youtube.com/watch?v=cvkCcCXweOo (en ligne, 13 mai 2008).

« Kirkwall ba. », montage vidéo, http://uk.youtube.com/watch?v=S5_YTSQpIuE, 13 mai 2008

« BBC News, Ba' game legal threat fears », bulletin d’information, http://news.bbc.co.uk/1/hi/scotland/1320785.stm (en ligne, 5 mai 2008)

[iv] Document SA 2006-014, Archives orales, School of Scottish Studies, Université d’Edimbourg.

[v] Ibid.

« BBC Derby, Ashbourne Shrovetide Football, The Rules of Shrovetide Football », Bulletin d’information, http://www.bbc.co.uk/derby/content/articles/2006/02/06/ashbourne_shrovetide_football_rules_feature.shtml, (en ligne, 3 avril 2008

[vii] Document UD 9 Jethart Ba., Archives orales, School of Scottish Studies, Université d’Edimbourg

[viii] Document SA 2006-014, Archives orales, School of Scottish Studies, Université d.Edimbourg

[ix] Document VA 2000-06, Archives orales, School of Scottish Studies, Université d’Edimbourg.

« Streets full for ba' game battles », http://news.bbc.co.uk/1/hi/scotland/south_of_scotland/7246475.stm, 12 mai 2008, (en ligne, 15 février 2008)

Calendrier consultable sur le site « http://www.playedinbritain.co.uk » (en ligne, 6 mai 2008).

[xii] Document UD 9 Jethart Ba., Archives orales, School of Scottish Studies, Université d’Edimbourg.