Editorial

Numéro 5 | Football et violence

pp. 1-3

>>> PDF <<<

Williams Nuytens

Professeur des Universités - Laboratoire SHERPAS - Université d’Arras
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Nicolas Penin

Maitre de Conférences - Laboratoire SHERPAS - Université d’Arras
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

  

Depuis une vingtaine d’années l’approche figurationnelle s’impose dans le champ de réflexion consacré au couple sport(s) et violence(s). On connait toute la puissance interprétative de la théorie du procès de civilisation : sur le temps long elle n’est pas démentie. Bien sûr, ça et là, des déviances commises par des supporters et des pratiquants la contrarient. On mobilisera alors des leviers explicatifs qui empruntent à des phénomènes sociaux de contexte, d’époque. Nous pensons par exemple aux contingences des appareils sécuritaires ou à l’affirmation de la virilité. Faut-il pour autant accepter la pertinence absolue du concept d’autocontrôle ? Peut-être à condition de considérer globalement les catégories sport et violence, c’est-à-dire en répondant au temps long par la hauteur de vue. Une perspective inconciliable avec la volonté de produire du changement social.

Ce numéro d’International Review on Sport and Violence entend justement combiner logiques de recherches et protocoles d’intervention. Il fallait donc rompre avec une approche globalisante en circonscrivant les terrains et les objets, pour spécifiquement étudier ensuite les « territoires de la violence ». Les articles concernent ainsi la pratique sportive fédérale la plus répandue en France, qui est aussi la plus touchée par les déviances : le football amateur avec ses deux millions de licenciés.

Deux objectifs gouvernent ce dossier dont l’ambition est de contribuer à situer la contemporanéité de la perspective éliasienne. Le premier vise à amender la théorie du procès en élargissant le prisme définitionnel des violences et en examinant les souches du mécanisme de l’autocontrôle (les lois du jeu, leur évolution ; les régulations informelles). Le second entend donner un prolongement de nature interventionniste à partir d’études de cas, plus ou moins inscrites dans la durée. Deux parties se dessinent donc.

La première intègre les compositions de Laurent Sébastien Fournier, de Ludovic Tenèze et de Nathalie Pantaléon avec Lionel Faccenda et Thierry Long. L’enquête du premier nommé revient sur le cas atypique du « folk-football », une pratique prétendument des plus violentes. Mais l’auteur, en fouillant les terrains, revisite la théorie de l’autocontrôle et propose une illustration de l’évolution de nos sensibilités à la brutalité et une autre compréhension des significations du monopole de la régulation par un acteur tiers. En se penchant ensuite sur l’évolution des lois du jeu, la contribution de Ludovic Tenèze offre un prolongement intéressant de ce point de vue. On y comprend comment peuvent s’établir les rapports entre les lois et les conduites, l’extension du degré d’application des textes, leur élasticité dans le cours des pratiques. Il est surtout remarquable de constater qu’un examen attentif de l’une des souches majeures de la théorie de l’autocontrôle la discute, aisément, à partir du concept de tolérance. Il faudra sans doute attendre d’autres travaux pour apprécier justement une telle manoeuvre. Cette partie s’achève avec les travaux de Nathalie Pantaléon et de ses collaborateurs ; sorte d’extension du domaine de la violence classiquement appréhendée dans la littérature. Avec ses données produites à partir d’une démarche relevant de la psychologie sociale, l’article discute les déterminants externes favorisant les actes à caractère raciste et plus spécialement les injures. Testant les aspects situationnels et donc quelques parties des interactions, les auteurs réussissent à renseigner deux conditions conceptualisées propices aux heurts : l’accumulation et le cercle vicieux. Là encore les lecteurs auront hâte d’en savoir davantage car cette enquête ouvre de nombreuses perspectives.

L’autre partie de ce numéro s’installe dans une dimension plus prophylaxique. Le travail de Philippe Sarnin et de Christelle Lextrait ouvre les discussions, notamment parce qu’il s’inscrit lui aussi dans le champ de la psychologie sociale. Mais il y a plus. En parcourant les modalités pratiques d’une intervention fondée sur le principe de la prévention, les auteurs démontrent que le changement social est envisageable en peu de temps. Sont ici déclinés des éléments de caractérisation à la fois quantitatif et qualitatif, des conditions d’intervention qui laissent une grande place aux acteurs du terrain. Bref une contribution sur laquelle vient se greffer une considération d’ordre organisationnel. Ce numéro se termine justement sur un détail des conditions de réalisation de l’intervention, variables trop souvent délaissées par les sociologues notamment. Béatrice Clavel, Amandine Lépine et leurs spécialistes proposent effectivement un retour sur expérience combinant « terrain sollicitant » et « efficience de l’ajustement ». Cela tient à sa posture proprement psychologique, ce type d’intervention doit être intensif. En d’autres termes, son efficacité ne peut se concevoir sans être installée dans le temps. Est-ce à dire qu’un travail sur les capacités de décentration des sujets et des modes de régulation figuratifs a moins d’intérêt ? Nous ne le croyons pas et c’est bien toute la force de cette livraison d’International Review on Sport and Violence : montrer qu’il est possible de partir d’une lecture contemporaine de la théorie de l’autocontrôle pour asseoir les conditions de réalisation de régulations à la fois organisationnelle, interindividuelle, cognitive. Un résultat toutefois improbable pour qui n’intègre pas l’inévitable variation des faits et, ce faisant, l’obligation d’articuler les apports de l’approche figurationnelle et ceux de démarches plus proches du terrain.