Le sport: un modèle de pratique anti-éthique

Numéro 4 | Ethique et sport

VARIA - pp.104-116

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Eric Biller

Moniteur -  Laboratoire ERCEF – Université de Bordeaux 2

Eric Debarbieux

Professeur des Universités  -  Laboratoire ERCEF – Université de Bordeaux 2
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Introduction

Notre projet de communication vise à questionner la vision enchantée de la pratique sportive et de son éthique. L’objet de la présentation est de démontrer que les situations sportives réelles vont à l’encontre d’une des principales valeurs qui a présidé à la naissance et à la perpétuation du sport : la non-violence. La pratique sportive porte donc en elle une contradiction essentielle. En marge de sa pratique règlementaire, elle est le lieu d’actes de harcèlement répétés, aux conséquences douloureuses et durables pour les victimes. Nous allons voir dans quel contexte la pratique sportive rompt avec ce principe de non-violence et devient qualifiable de pratique anti-éthique.

Au travers d’une enquête constitués de 8 longs entretiens (un échantillon de collégiens ainsi que leurs parents) et de 686 questionnaires auprès de jeunes collégiens, nous développerons l’idée que les situations sportives collectives peuvent être porteuses d’une violence de type bullying, engendrant un processus d’exclusion d’une catégorie de pratiquants par leurs propres pairs. Cette analyse est issue d’une recherche sur les collégiens non sportifs d’un collège favorisé d’un centre-ville breton. C’est par l’analyse thématique des entretiens menés sur un échantillon de ces non pratiquants (n=4) que sont apparus les multiples expériences sociales de violences, prenant sein en contexte sportif

La première partie tentera de caractériser la violence exercée par les pairs sur cette catégorie de pratiquants dévalorisés. Nous montrerons que le soubassement du processus d’exclusion concerne l’échec répété dans les situations sportives. Le processus d’exclusion se focalise alors sur un attribut dévalorisant  de l’enfant, perçu par lui-même mais aussi dévaluée par ses pairs. Le processus d’exclusion est marqué par des périodes répétées de harcèlements.

Notre seconde partie cherchera à éclaircir la violence institutionnelle, c'est-à-dire ce qui, dans les situations collectives de pratique sportive, provoque cette exclusion et finit par engendrer un dégoût de la pratique chez ces victimes. L’analyse des entretiens et du réajustement des goûts culturels de ces jeunes collégiens désigne la compétition – organisée ou diffuse – comme principal facteur de ce harcèlement en situations sportives.

La dernière partie caractérisera la violence à soi-même engendrée par les situations sportives. La mise à l’écart d’abord subie devient consentie vis-à-vis du groupe de pairs sportifs. L’attribut dévalorisé par autrui devient perçu par l’enfant lui-même comme irréversible et responsable de ses mauvaises performances sportives.  Des dispositions congruentes avec ce dégoût s’étendent à tous les domaines de la vie. Ces enfants développent alors des capacités à surpasser cette violence par un réajustement des goûts culturels et l’investissement dans de nouvelles pratiques en accord avec la reconfiguration dispositionnelles

La violence des pairs

Dans cette enquête, étaient considérés comme sportifs ceux qui pratiquaient au moins une fois par semaine une activité physique ou sportive. La communication s’appuie sur une analyse de la population non-sportive de l’établissement, qui s’est révélée réduite. A la question : « Pratiques-tu, ou as-tu déjà pratiqué du sport en dehors des cours d’EPS ? », seulement 29 enfants, soit 5,3 % du collège, ont répondu négativement. 17 filles et 12 garçons se sont déclarés non sportifs (7 élèves de 6ème, 6 de 5ème, 9 de 4ème et 7 de 3ème).

La non pratique s’est révélé être le symptôme, chez les non-pratiquants interviewés du collège, du refus de la comparaison sociale. Cette explication est apparue et s’est confirmée à mesure des entretiens : parents ou enfants ont pour les ¾ des cas dévoilés un passé sportif traumatisant chez l’enfant. Béatrice(12 ans aussi) a ainsi souffert de sa maladresse, Christophe(13 ans) de son surpoids et David(14 ans) de son corps chétif. En confrontant ces difficultés perçues comme inéluctables à la nature compétitive du sport, l’enfant s’est pour chaque cas senti sous-évalué d’une part, et a perçu cette infériorité comme irréversible. David clamait ainsi :

«  […] on se retrouve avec des gens qui ont plus ou moins euh… qui ont plus d’expériences en sport, et les gens qui n’ont pas d’expérience en sport, et qui ont des difficultés sont… Forcément, tous les gens qui ont des difficultés en sport n’arriveront jamais à atteindre le but des autres, parce que de toute façon on les met à l’écart, donc euh… C’est pas en étant mis à l’écart qu’on évolue forcément en faisant du sport. »

Comme le note ce collégien, cette infériorité se traduit par une mise à l’écart. Cet isolement se fait ressentir d’autant plus intensément en sport que les différences de niveaux, source de cette exclusion, sont patentes : par rapport aux activités plus cérébrales, le sport est le lieu de pratiques où les disparités paraissent les plus visibles. L’activité est avant tout motrice donc observable, différemment des disciplines davantage intellectuelles (comme le français, les mathématiques) où une mauvaise réflexion peut être masquée si elle n’est pas formulée à l’adresse du professeur. Detrez rappelle à ce titre le caractère fondamental du regard qui donne lieu à une véritable contrainte, qui par pressions ininterrompues s’intériorise (Detrez, 2002, 112). Or lorsque la motricité de l’enfant fait défaut à cause de particularités physiques perçues négativement (maigreur ou obésité par exemple), la mauvaise performance sportive peut être interprétée comme une fatalité. Au caractère cruel de la visibilité des différences s’ajoute donc un sentiment d’injustice, douloureux pour les enfants.

L’exclusion subie par ces enfants fonctionne comme le processus de stigmatisation qu’analyse Goffman (1963). L’échec dans les situations sportives confère aux particularités des enquêtés (maladresse, maigreur etc.) la caractéristique d’un « attribut » qui rend l’enfant différent des autres membres (les autres pratiquants) et aussi moins attrayant. C’est l’attribut qui discrédite profondément l’individu qui définit le stigmate (1963, 13). A la base d’une souffrance intérieure, ce stigmate cristallise la tension entre ce que l’enfant voudrait montrer autres et ce qu’il renvoie réellement. Par exemple voici ce que répond David à une question pourtant d’apparence ordinaire :

Le karaté, c’était un sport que tu aurais voulu pratiquer pour… ?(Il coupe)

Non, c’était une corvée. Une corvée, parce que j’étais vraiment dévalorisé par rapport aux autres, parce que j’avais vraiment des difficultés, et euh… comme j’avais des difficultés je voyais pas la peine de m’entraîner.

Les témoignages recueillis et les interprétations qui en découlent rappellent en filigrane l’importance fondamentale de l’estime de soi chez les individus. Certains travaux psychologiques fondateurs sont à ce titre méconnus ou trop vite oubliés par les sociologues soucieux de décrire la formation et les déformations des dispositions, en omettant d’indiquer la dynamique dans laquelle elles s’inscrivent. En l’occurrence, les anciens travaux de Maslow (1943) sur la motivation humaine et la place centrale qu’il accorde à la quête perpétuelle d’estime de soi constitue ici la toile de fond de notre interprétation. La pratique sportive, par son côté visible, ne donne pas la possibilité aux enfants de sauver la face (David racontera plus tard à propos du karaté « je me faisais défoncer tout le temps ») et accentue d’autant la déconsidération de ces enfants. La sociologie de la violence à l’école considère d’ailleurs comme un facteur de risque les caractéristiques physiques des jeunes élèves. Ainsi les enfants plus petits, plus faibles, timides, dépressifs et peu sûrs d’eux-mêmes sont plus souvent victimes (Voss &Mulligam, 2000). L’individu est forcément « discrédité » : l’attribut est « visible sur place » (op. cit., p. 14). Il ne peut donc pas dissimiler sa différence, c'est-à-dire être simplement « discréditable » (l’attribut est « ni connue ni immédiatement perceptible », ib., p. 14). Cette visibilité de l’attribut associé à son caractère corporel dévalorise d’autant plus ces enfants, renvoyés à leur inadéquation vis-à-vis des normes corporelles véhiculée par leur classe sociale d’appartenance. Ces normes, devenues significativement partagées et coercitives depuis les années 70, imposent le diktat de la minceur et plus proche de nous celui de la musculature (Travaillot, 1998), autant de capitaux corporels faisant défaut à nos enquêtés. Pour reprendre la métaphore d’Elias et Duning, l’analyse de la non-pratique sportive offre une clef de compréhension de la société dans son ensemble. Elle concerne le vif impact de l’apparence corporelle et de ses écarts manifestes aux normes admises. Dans tous les cas, elle touche et concerne les enfants dans leur identité à un moment ou la construction (Heinich, 1999) de celle-ci s’avère d’autant plus importante qu’elle signe leur entrée dans cette période instable que peut constituer l’adolescence. C’est lorsque le fonctionnement normal défaille que le verrou saute et qu’apparaît l’importance du mécanisme qui agît silencieusement tant il est huilé.

Cette violence non spectaculaire mais  répétée est liée à une position de domination où le dominé est choisi par un handicap réel ou collectivement admis. Ce type de violence, révélée par les travaux psychologiques d’Olweus et son concept de « bullying » (repris en français sous le vocable de harcèlement), puis affiné depuis (Blaya, 2006), rappelle l’impact anxiogène à long terme que cette violence insidieuse et inscrite dans la durée produit sur les victimes. David se rappelle ainsi :

« Si on parle de  tes récréations en primaire : que faisais-tu pendant ces temps-là ?

Oh, je restais sur le bord. Je m’amusais, avec les filles… Y a avait même beaucoup de filles qui faisaient du sport. J’étais souvent sur le bord, sur la touche. Je recevais le ballon dans la tronche, j’étais vraiment la tête de turc. […]Quand j’étais petit, j’étais vraiment mis à l’écart, parce que le sport c’était vraiment... Les récréations c’était tout le temps la balle aux prisonniers, c’est la partie de foot… Même la marelle je faisais pas, même les billes ! Tout ce qui représentait le sport, que ce soit la moindre concentration des muscles sportifs, c’était non. J’étais dégoûté, quoi. »

L’exclusion qui en découle n’est pas seulement personnalisée par l’adversaire de jeu, mais aussi par les partenaires qui peuvent aussi devenir agresseurs lorsque l’association dans une équipe à un joueur incompétent handicape la performance du groupe.

La violence institutionnelle

Un fait contemporain semble éclairer plus précisément le dégoût dont une partie du sport fait l’objet. Il concerne les dérives de la compétition, perçues comme grandissantes dans ce champ par les enquêtés.  Voici résumées les conceptions des parents et enfants non-sportifs à cet égard. La critique est d’abord anthropologique : la compétition implique un vainqueur et un vaincu, avec toute la violence symbolique que cela suppose (Jeu, 1972, 11). Une critique morale ensuite, envers le sport élitiste qui n’engage que les meilleurs en compétition, et délaisse voire exclut les plus faibles. La critique est aussi de nature sociale : quand la compétition est perçue comme le but en soi et la victoire pour elle-même, l’objectif devient d’abaisser l’autre pour mieux s’élever, le vaincu en sortant déconsidéré et le vainqueur célébré, les deux jugements étant indus lorsqu’ils dépassent le cadre du joueur pour définir l’individu lui-même. Plus prosaïquement, David décrit ce type de critique et la somatisation que ce dégoût peut entraîner :

«  Des fois y a un petit esprit que j’aime pas non plus dans le sport. Par exemple il y a des gens qui sont un peu… J’ai été dégoûté en fait par le sport, parce que quand je voyais les petits gamins de 10 ans qui finissent de jouer au sport et qui racontent à leur maman : « Oh j’ai marqué un but ! », ça me donne à moitié envie de vomir, quoi. Je trouve que les gens qui se vantent pour le sport, euh… Les gens le font, tant mieux, mais qu’ils n’aillent pas se vanter… les coupes et tout. Je trouve ça dégoûtant, y a des gens qui ont des coupes, et y a des gens qui restent au fond de la gadoue, quoi. Ca se fait pas, quoi. »

Enfin, la critique est plus classiquement économique, lorsque dans le sport compétitif (de haut-niveau mais pas seulement) seule la  victoire compte. La logique capitaliste pénètre le sport, où la pratique perd de sa caution morale originelle en étant pénétrée de professionnalisme. Le sociologue politique du sport et ancien professeur d’EPS Brohm (1976, 147) reprend le paradigme marxiste pour dénoncer l’homologie entre la structure sportive et la structure de production capitaliste : la logique capitaliste a intégré la sphère sportive dans sa sphère de production. Les dirigeants apportent les capitaux, les sportifs doivent en retour apporter les performances.  Les enjeux économiques de la pratique de haut-niveau poussent aux excès comme la triche, le dopage et se cristallisent dans la compétition. Cette critique ne concerne de ce fait que le sport fortement médiatisé, de haut-niveau (par exemple le football, le rugby, le cyclisme et l’athlétisme en France). Ce sont ces dérives auxquelles font référence une partie des non-pratiquants et les détracteurs du sport, comme la mère d’Amandine :

«  Oui, si on pouvait faire éviter que les gens deviennent moins stupide dans le sport, moi ça m’arrangerait. Un peu moins de marketing de vente, un peu moins… Parler un peu moins d’argent mais parler beaucoup plus de sport. Mais de vrai sport. Dans ses vraies valeurs »

Nous percevons ici la complexité de l’appréhension de la non pratique sportive. D’une part, ce phénomène ne traduit pas en réalité un rejet absolu du sport, mais seulement un dégoût d’une partie de sa nature : la compétition, et d’une partie de ses effets : l’exclusion des plus faibles, la valorisation excessive des meilleurs. Ce n’est donc que lorsque le sport est associé à ces caractéristiques qu’il fait en retour l’objet d’un rejet. Contradictoirement, une vision enchantée de la pratique émerge de cette complexité chez les non-sportifs : un « vrai sport » existerait aussi, lorsqu’il n’est pas perverti par la compétition et ses effets. L’analyse thématique montre que cette conception du sport s’accompagne de valeurs plus vertueuses. Ainsi le « plaisir », le « partage », la « liberté » s’opposent et se substituent à la « compétition », au « dopage », à la « dépendance ». De fait, lorsque les parents ou les enfants citaient un sport leur semblant convenable pour ces derniers, seuls des sports individuels étaient envisagés. La pratique individuelle ne nécessite en effet aucune relation avec des partenaires. Alors que les sports collectifs entraînent une comparaison des coéquipiers entre eux en plus de la compétition entre adversaires, les sports individuels se limitent, dans leur vision idéalisée, à la comparaison aux seuls adversaires, lorsqu’ils sont présents. Car les sports individuels cités par les entretenus sont tous accessibles sans adversaire, donc praticables sans opposition à autrui : David envisage de pratiquer de la natation, Christophe de la musculation, tandis que Béatrice nage déjà. Et alors qu’Amandine ne semblait pas attirée de façon particulière par les sports individuels, sa mère lui en souhaite de toutes sortes (natation, vélo et marche). Aussi, Plummer affirme que les sports d’équipes (par opposition aux sports individuels) sont sources d’anxiété pour beaucoup de garçons et qu’il n’est pas nécessaire d’être homosexuel ou cible d’attitudes homophobes pour comprendre le risque associé aux sports d’ équipe (2006, 129). Les données issues du questionnaire confirment cette analyse. Les non-pratiquants déclarant souhaiter pratiquer dans le futur ont pour une grande majorité choisi des sports individuels, sans adversaires obligatoires (76,9 %). Ce constat ramène également à l’analyse de Bourdieu (1980A) affirmant que les classes supérieures privilégient les sports instrumentés, l’esthétisme, l’absence de contact direct, l’éducation et le beau geste au détriment des contacts virils et de la compétition.

Un éventuel dégoût sportif ne peut donc pas être associé à l’ensemble des sports, ou à la nature entière du sport, chez les collégiens considérés par notre étude. L’importance que revêt la compétition dans ces entretiens amène à s’interroger sur l’aridité des connaissances sociologiques concernant ce phénomène, à l’inverse par exemple du concept proche de « performance », beaucoup plus développé sociologiquement et philosophiquement (Detrez, 2002, 91).

Les violences à soi et les voies de sorties

Au final et plus précisément, les premières expériences sportives se sont révélées à chaque fois déterminantes. Béatrice s’est à la fois perçue, et a été jugée comme maladroite dès le primaire. Sa mère raconte :

« Parce que très tôt, on lui a dit « Tu es maladroite ». Elle était très maladroite étant petite. Nous, son entourage, à l’école jusqu’en CM2 : elle était considérée comme, euh… maladroite. Et euh… Je crois qu’en CM2 ça a été encore plus marqué, et elle s’est trouvée un peu reléguée comme ça. C’est en sixième, son professeur d’EPS qui l’a découverte parce qu’on en avait parlé, d’ailleurs le docteur avait dû mettre une réserve sur le certificat médical, pour l’inscription au collège, qu’il ne fallait pas insister sur l’aspect performance, compétition, parce qu’elle avait pas une physionomie… Bon, elle avait pas… Elle a toujours été mince, plutôt… plutôt bien dans sa  peau, mais jugée maladroite. Et en fait, jusqu’à la sixième, ça l’a poursuivie »

Elle a de ce fait évité toute activité sportive, notamment les sports collectifs : l’enfant souffrait dans ce cadre de la comparaison avec les autres joueuses plus adroites. Christophe et David tenaient quant à eux leur handicap de leur morphologie. Respectivement trop gros et trop chétif, les deux enfants ont été dès leur plus jeune âge surpassés, dans leur performance sportive, par leurs camarades. A chaque fois, la comparaison avec autrui a engendré une exclusion subie par l’enfant, mais aussi consentie : il s’agissait alors d’éviter toute nouvelle expérience douloureuse. Cette disqualification sociale ressentie et intégrée (Paugam, 1991) à travers un passé sportif traumatisant est donc en partie à l’origine de la non-pratique sportive. La violence à soi prend forme dans la validation de cette infériorité et l’acceptation de la mise à l’écart, pour éviter de revivre les effets néfastes de la comparaison à autrui. David Plummer raconte ainsi le cas d’un individu qui explique ne pas pratiquer à cause de ce manque de complicité (2006, 128). Il fait état d’un lien entre ce manque de sociabilité des individus (davantage cibles de remarques homophobes) et leur marginalisation, leur isolement dans le fonctionnement du groupe. Dans un langage bourdieusien, c’est par un déficit en capital social que se caractérisent les non-sportifs de notre échantillon,  structurellement lié au capital sportif puisque c’est dans le manque de performance par rapport à ses partenaires ou adversaires que s’ancre l’exclusion subie par ces enfants. Finalement, c’est donc moins dans un rapport au corps que dans un rapport interpersonnel que se comprend la non-pratique sportive, comme refus de la comparaison sociale. Cette analyse approuve la remarque de Chantelat, Fodimbi&Camy lorsqu’ils affirment que l’analyse sociologique de la pratique sportive est irréductible à un rapport au corps (1996, 239). La violence subie par ces collégiens en échec dans les situations sportives se mue alors en auto-exclusion des situations sportives.

Néanmoins, la pratique sportive n’est pas perçue comme définitive et le dégoût sportif ne concerne pas tous les sports ni toutes ses modalités : la coopération et les sports individuels sont évalués positivement. Les dispositions égalitaristes et individualistes nouvellement formées sont défavorables à la compétition et s’étendent à tous les domaines de la vie. Elles entraînent un réajustement des goûts culturels en rapport avec la reconfiguration dispositionnelle

.La disposition formée par le rejet de la comparaison sociale – structure structurée – devient structure structurante en étendant ses effets à tous les domaines de la vie sociale, comme ce que décrit Bourdieu à propos de l’habitus (1980B, 88). Ces dispositions acquises entraînent, ipso facto, un rejet de la compétition aux niveaux scolaires, familiaux, etc. La mère de Christophe affirme à cet égard :

« Et je crois que ça c’est pas du tout son tempérament : il a horreur d’être mis en compétition. Il se bloque. Mais même au niveau des résultats scolaires : si je lui dis « Ton frère a eu tant », il dit « Je m’en fiche des autres », euh... Il veut pas. Il veut pas qu’on le mette en compétition »

Le refus de la comparaison sociale s’accompagne de la formation de deux nouvelles dispositions. Nous nommerons la première « disposition égalitariste », elle définit une manière de penser selon laquelle les individus ne présentent pas la moindre différence de droits et de valeur (tout en ôtant la connotation péjorative que l’emploi moderne du terme sous-tend). La deuxième disposition est l’ « individualisme ». Bien que galvaudé à force d’être usité et défini différemment selon les disciplines et les auteurs au sein de chaque discipline, nous utilisons ce concept pour décrire une propension particulière. Elle caractérise une manière d’agir autonome, à travers laquelle nos enquêtés revendiquent la valeur propre de chaque individu, irréductible à toute comparaison sociale. En prenant sa source dans une succession de situations sociales douloureuses, cette disposition semble résulter de ce que Bourdieu nomme des « habitus clivés, déchirés, portant sous la forme de tensions et de contradictions la trace des conditions de formations contradictoires dont ils sont le produit » (Bourdieu, 1997, 79).

Ce dégoût et ces dispositions s’étendent à tous les champs : les individus cherchent à exercer des pratiques culturelles n’impliquant pas de comparaison sociale tout en étant palliative à l’absence de sport, donc aussi légitime et valorisante. Le non-sportif suit donc un processus volontaire ou contraint par les parents, de construction d’une identité cohérente par rapport aux dispositions non-sportives : le stigmatisé se coupe du monde performatif de la pratique sportive pour s’interpréter différemment (Goffman, 1963, 20). Ce processus de reconfiguration dispositionnelle est concomitant à celui d’exclusion subie puis consentie vis-à-vis des groupes de pairs sportifs. Il se traduit par une nouvelle forme de socialisation caractérisée par le changement de groupes de pairs ou tout au moins l’abandon du groupe porteur du discrédit, ainsi que l’adhésion à un autre domaine culturellement légitime ou tout au moins valorisant. Chaque collégien entretenu (à part Amandine bien sûr) conçoit ses pratiques culturelles comme compensatoires à l’absence de sport. Ainsi musique, théâtre ou dessin sont pratiqués et présentés comme des pratiques artistiques, perçues comme intellectuelles et imaginatives, en opposition aux aspects physiques et réglés du sport. Cette incorporation illustre le pouvoir qu’ont les dispositions du non sportif à assurer « cette sorte de soumission à l’ordre qui incline de faire nécessité vertu » (Bourdieu, 1980B, 90) : à partir d’une non-pratique sportive d’abord subie, les non-sportifs finissent par la revendiquer. Dans ce cadre, Christophe affirme à propos du théâtre :

« Ben, on fait pas que bouger, on apprend des textes, on apprend des choses qu’on apprend pas en sport […] Au théâtre il y a jamais d’équipe adverse. On est tous ensemble, en fait »

La grande capacité d’auto-analyse des enquêtés, la clarté continue de leurs propos, témoignent en  outre d’une compétence à la réflexivité. Cette dernière semble cristalliser le travail sur soi qu’ont opéré ces non-pratiquants sportifs pour tenter de comprendre et de dépasser leur souffrance. En ce sens l’analyse de la non-pratique sportive éclaire les rares cas d’objectivation de soi lors de tiraillement dispositionnels (Berger et Luckmann, 1986, 232 ; Lahire, 2002, p. 394). Cet intellectualisme renvoie aussi au choix d’activités où l’importance du corps s’estompe au profit d’activités plus imaginatives, expressives, intellectuelles ou mnémoniques (comme le dessin, le théâtre).

Enfin, le caractère curatif de la reconfiguration dispositionnelle fait écho au concept psychologique de « résilience », décrit métaphoriquement comme « l’art de naviguer dans les torrents » (Cyrulnik, 2001, p. 261). La structuration de nouvelles dispositions post-traumatiques décrit le processus qu’empruntent certains individus qui ont pu surmonter les obstacles dressés au travers de leur vie, tandis que d’autres ne parviennent pas à les surpasser du fait de conditions différentes. L’art comme seule médication, la reconstruction d’une nouvelle identité et la formation de nouvelles convictions en accord avec ses propres capacités : tels sont les chemins qu’a aussi emprunté David, en décrivant brièvement sa propre résilience :

« Maintenant, depuis que j’ai grandi maintenant je me défends. J’étais tellement la tête de turc quand j’étais petit, que je me suis vraiment fais une carapace, je suis vraiment quelqu’un qui se laisse pas faire. Mais, euh… Je pense que les gens qui se font mal traités parce qu’ils sont nuls en sport, je pense vraiment que les gens-là en grandissant, je pense que les gens-là ils ont une certaine expérience, vis-à-vis des gens qui… « C’est moi le meilleur, j’ai couru et tout. »

 Conclusion

L’objectif de la communication visait à caractériser la violence diffuse mais réelle qui prend forme dans la pratique réelle du sport. Cette analyse présente l’analyse de l’exclusion sportive subit par un échantillon de collégiens non sportifs. Certaines analyses permettent d’affiner nos résultats. D’une part dans le collège enquêté, la non pratique sportive s’est révélée très dépendante de la lignée familiale, dans le sens où les non pratiquants sont pour la majorité des descendants directs de non sportifs. Par exemple les collégiens sportifs sont 27,8 % à ne pas avoir de mère pratiquante, tandis que les enfants non-sportifs sont 65,5 % à ne pas avoir de mère sportive. Ces résultats coïncident avec ceux du ministère du sport, selon lesquels avoir un parent sportif augmente la probabilité de la pratique de l’enfant, l’effet du père étant encore plus significatif (INSEE, 2003). Ces résultats appellent d’autres recherches pour déterminer si une partie des non-sportifs (et dans quelle proportion), loin des problématiques de la violence, ne pratiqueraient pas simplement soit par manque d’éveil familial ou scolaire aux pratiques sportives, soit à la suite d’une influence parentale précoce dirigée vers d’autres domaines culturels comme l’art, la littérature ou les sciences, soit enfin par un simple désintérêt contingent et non traumatique intervenu dans l’histoire de certains individus. Si ces résultats étaient avérés, l’importance de l’intériorisation personnelle de dispositions propres à ne pas vouloir pratiquer du sport s’en trouverait encore diminuée.

Néanmoins, dans les ¾ des entretiens, les parents et enfants manifestaient le souhait d’une attention particulière aux enfants en difficulté sportive mais plus généralement sociale, au lieu de ne favoriser que l’apprentissage des meilleurs. Ces remarques font écho à la question initiale de Lahire qui se révèle a posteriori pertinente : « Dans quelle mesure, par exemple, l’éducation physique et sportive telle qu’elle est enseignée à l’école ne contribue-t-elle pas à dégoûter autant qu’à former le goût du sport chez une partie des élèves ? » (2005, 316).  Une psychopédagogue rappelle à ce sujet que dès la garderie et le préscolaire, l’absence d’habileté sociale entraîne parfois le harcèlement et le rejet par les pairs (Paquin & Drolet, 2006, 16). L’attention précoce aux relations sociales des enfants paraît donc primordial pour leur socialisation, a fortiori en EPS qui est la discipline où les interactions sont les plus nombreuses de par la configuration spatiale de la leçon.

Un paradoxe apparaissent alors : la seule institution où l’éducation du corps est obligatoire, donc la seule dont bénéficie tous les enfants, est celle dispensée à l’école : l’EPS. Alors que cette étude insiste sur l’importance des premières expériences sportives pour leur propre pérennité, l’EPS est de moins en moins enseignée donc pratiquée par les élèves : entre 1985 et 2000 l’horaire d’EPS a baissé de 30 minutes par semaines (enquête DEP). La formation initiale et continue ne cesse de décroître : au cours des 2 dernières années, 67% des enseignants n’ont reçu aucune formation pour l’organisation des séances d’EPS (Ministère de l’éducation nationale, 2004, 3). Elle se délègue de plus en plus aux municipalités : l’enquête DEP indique qu’entre 1985 et 2000 le nombre d’intervenants à augmenté de 20%, aujourd’hui un peu plus de la moitié des professeurs des écoles font appels à eux (les éducateurs sportifs d’un club de la commune ou des éducateurs territoriaux des Activités Physiques et Sportives). Contre cette dernière évolution, un mouvement de défense corporatiste se dresse par l’intermédiaire des syndicats (avec par exemple l’intervention de Claire Pontais du SNEP-FSU au Colloque « Les STAPS et la formation des enseignants dans le 1er et 2nd degré » du 17 juin 2005 à Lyon). Ce constat doit être nuancé pour ne pas paraître partisan : la formation des corps pour les enfants évolue dans une dynamique où ce qu’elle perd dans le ministère de l’éducation nationale, elle en gagne une partie aux collectivités locales (puisque de plus en plus de communes emploient des éducateurs), mais aussi au ministère des sports et au privé (avec les clubs affiliés à des fédérations agrées, délégataires ou non) : la pratique sportive hors cadre scolaire continue d’augmenter. Au final, cette analyse présente une occasion de sensibiliser les pouvoirs publics et les éducateurs à la nécessité d’une pratique sportive de qualité, transmise avec l’attention de tous les pratiquants dès le plus jeune âge. Enfin par réciprocité, la non-pratique sportive renseigne la sociologie de la pratique sportive dans le sens où devenir sportif nécessite de développer une disposition à la sociabilité sportive, du moins une résistance aux affronts et vexations adressés plus ou moins intentionnellement par les pairs.

A la mémoire de Samuel Hess

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