Une institutionnalisation contre la violence : Le Comité International du Fair Play de l’UNESCO au CIO (1963-1988)

Numéro 4 | Ethique et sport

pp.68-81

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Yoan Grosset

Doctorant  -  Laboratoire SENS – Université de Grenoble 1
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Michaël Attali

Maitre de Conférences  -  Laboratoire SENS – Université de Grenoble 1
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Le Comité International du Fair Play (CIFP) est une organisation reconnue par le Comité International Olympique (CIO) comme faisant partie des organisations du mouvement olympique. Il partage ce statut avec d’autres organisations telles que l’Agence Mondiale Antidopage, le Tribunal Arbitral du Sport, l’Association Générale des Fédérations Internationales de Sports et l’Association des Comités Nationaux Olympiques.

Cette situation contraste avec les premiers instants du Comité créé le 7 septembre 1963, sous forme d’un Comité International Provisoire pour l’Organisation du Trophée du Fair Play Pierre de Coubertin. En effet, ce comité provisoire trouve son origine dans l’impulsion de représentants de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO), de l’Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS), du Conseil International de l’Education Physique et du Sport (CIEPS) et de certaines Fédérations Internationales (FI). Cette création se fait donc en marge du CIO. Ce constat amène à s’interroger sur le positionnement du CIFP et sur les transformations successives l’ayant conduit à entrer dans le giron olympique.

À l’aide des archives du CIO, de l’UNESCO et du Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF), nous tenterons de comprendre les mécanismes internes et externes ayant engendré la création du CIFP. Nous analyserons, par ailleurs, le processus ayant conduit les membres du CIO à prendre part à la reconnaissance puis à la direction de ce comité qui aboutira en 1988 à l’élection de Willi Daume, vice-président du CIO, à la présidence du CIFP.

Une organisation française sous l’égide de l’UNESCO (1963-1972)

Le CIFP trouve ses origines en 1963 lors d’un séminaire à l’institut de l’UNESCO pour la Jeunesse à Gauting en Allemagne, organisé à l’initiative de l’AIPS et du CIEPS. Lors de cette réunion, journalistes, éducateurs, représentants de fédérations internationales et diverses personnalités concernées par le sport ont étudié « par quels moyens réprimer la tricherie, la violence, le chauvinisme et autres manifestations allant à l’encontre de l’intégrité du sport » (Borotra, 1986, 95). Par la suite, une réunion préparatoire est organisée le 17 Septembre 1963, au Cercle Interallié à Paris. Cette rencontre vise à créer des « Trophées internationaux du Fair-play Pierre de Coubertin » « destinés à récompenser des athlètes et des équipes, voir des publics, ayant fait preuve d’un remarquable esprit sportif »[i]. La réunion comprenait Pierre François[ii], représentant de l'UNESCO, Jean Borotra[iii] et William Jones[iv], représentants du CIEPS, et Félix Lévitan[v] et Jacques Ferran[vi], représentants de l’AIPS.

La constitution du CIFP se fait donc en marge du CIO. Cette absence ne résulte pas de la volonté du CIFP mais du refus du CIO de s’associer à une telle entreprise. En effet, un mois plus tard, la Commission Exécutive (CE) du CIO réunie à Baden-Baden en octobre 1963 refuse une demande de collaboration de l’UNESCO sur les trophées que cette institution propose de distribuer[vii]. Cette demande est reconduite par « le comité du « Fair Play » de l’UNESCO » en octobre 1965 lors de la réunion de la Commission Exécutive de Madrid. La réponse est identique : « la Commission Exécutive pense que nous devrions rester indépendants »[viii]. Au vue de ces deux décisions, il est évidement que le CIO perçoit le CIFP comme un organisme issu de l’UNESCO et contrôlé par le CIEPS. À la question à l’ordre du jour « Devons-nous adhérer au Comité du Fair Play », Avery Brundage « explique que c'est une organisation française, fondée à Paris sous les auspices de 1'UNESCO.» [ix] Cette position du président du CIO vis-à-vis de l’initiative française illustre les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et la France depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale. En effet, à partir de cette date, les malentendus entre les Etats-Unis et la France se multiplient au travers des positions prises par le général de Charles de Gaulle (Monnet, 2000, 124-146). La domination politique et militaire mais aussi culturelle des Etats-Unis contribue à l’émergence d’un « antiaméricanisme ».

Sous l’impulsion d’Armand Massard, président du COF, l’UNESCO s’est peu à peu intéressé à partir de 1947 à la place du sport et de l’éducation physique dans l’éducation (Desplechin-Lejeune, 2007). Méfiant dans la relation que le CIO avait engagée sous la présidence de Siegfried Edström, A. Brundage, nouveau président traditionnaliste du CIO (Guttmann, 1984), s’éloigne de l’UNESCO à la fin des années 1950 visiblement lors de la constitution du CIEPS en 1958 (Bailey, 1996). En effet, la constitution de ce comité, associé à l’activité de l’UNESCO vis-à-vis de la gouvernance du sport mondial, ne fait plus aucun doute. L’UNESCO n’entend pas renforcer le CIO mais l’annexer aux gouvernements. Impulsé par les Français et l’UNESCO, le CIEPS, représente une « organisation-écran » ou « organisme-réseau » de l’UNESCO devant aboutir à terme à un renforcement du pouvoir des Etats, voire à une main mise sur le sport mondial. En effet, quoi de mieux qu’une structure non gouvernementale sans véritable lien apparent avec les gouvernements pour engendrer un rattachement du mouvement sportif. Prenant appui sur les besoins d’éducation face aux déviances auxquels le sport est confronté, l’UNESCO comme le Conseil de l’Europe prennent peu à peu le pas sur les questions de l’amateurisme, de nationalisme, de relations diplomatiques, de dopage, d’aides internationales. Le sport mais aussi l’olympisme deviennent la cible de l’UNESCO.

Sous le patronage de l’UNESCO, fondé et dirigé par le CIEPS et les Français, le CIFP paraît être pour le mouvement olympique une organisation relais de l’ingérence gouvernementale. En effet, alors que J. W. Westerhoff, secrétaire général du CIO interpelle l’avocat du comité olympique, Pierre Chavan, il écrit qu’«  une certaine ambigüité dans l’esprit du public peut exister lorsque l’on voit le nom Pierre de Coubertin toujours associé au Mouvement olympique, désormais associé à l’UNESCO. »[x] Il poursuit : « je viens d’apprendre par la presse la remise d’un trophée du fair play décerné par l’UNESCO, trophée qui porte le nom de Pierre de Coubertin. Vous savez sans doute que le désir – inavoué peut-être – de M. Maheu, directeur général de l’UNESCO, est de prendre la tête du Mouvement olympique. »[xi] Bien que soutenu par quelques fédérations internationales et par les médias, le CIFP n’obtient pas la reconnaissance du CIO nécessaire à son développement.

Il faut dire que cette période des années 1960 est tendue pour le CIO interpellé par les problèmes environnementaux et par les difficultés propres à l’olympisme. Le sport et le mouvement olympique sont confrontés au nationalisme exacerbé des pays émergents qui font du sport un outil identitaire, à la question allemande et des deux Chines, à la guerre froide entre les blocs de l’Est et de l’Ouest, et à l’apartheid en Afrique du Sud (Schantz, 1995, 92-168). Néanmoins, à l’aube des années 1970, le CIO n’entend pas laisser l’éducation par le sport, la lutte contre la violence dans et à travers le sport, et enfin la notion de fair play à l’UNESCO par l’intermédiaire du CIEPS et du CIFP. La création de la commission du CIO pour l’Académie Internationale Olympique (Müller, 1998, 8-20) ou de la commission d’aide internationale olympique (Charitas, 2006) en 1961 témoigne d’une tentative du CIO de reprendre pied dans un domaine, l’éducation, parfois délaissée au profit des Jeux Olympiques. À l’heure où la session du CIO doit élire un nouveau président après les Jeux de Munich, le CIFP est une organisation sans structure, sans ressource et sans l’appui de l’ensemble des acteurs chargés du sport.

Le développement du CIFP au gré des relations entre l’UNESCO et le CIO (1972-1980)

Entre 1972 et 1980, le CIFP s’institutionnalise, se structure, obtient des finances, se développe. Cette évolution tient principalement à l’évolution des relations entre le CIO et l’UNESCO. En effet, l’élection de Lord Killanin à la présidence du CIO lors de la clôture des JO de Munich de 1972 modifie les rapports entre l’UNESCO et le CIO. Le programme du Congrès Olympique de Varna dévoilé lors de la session de Munich met en évidence ce nouveau positionnement. En effet, il propose d’étudier l’« instauration d’une collaboration avec l’UNESCO »[xii]. Lors de la réunion de la Commission Exécutive du CIO à Lausanne en juin 1974, Lord Killanin évoque à nouveau le sujet. Rompant avec la logique de son prédécesseur, il « pense que la coopération avec l’UNESCO est très importante et qu’elle doit être maintenue à l’avenir car il estime ridicule d’avoir deux grandes organisations faisant les mêmes choses. »[xiii]

Cette attitude du CIO semble être guidée par trois objectifs. Ce rapprochement vise tout d’abord à s’informer des actions entreprises par l’UNESCO et de la situation politique internationale. Ensuite, il permettrait d’éviter une concurrence entre les deux organismes et de définir les rôles de chacun. L’UNESCO et le CIO pourront ainsi agir de façon autonome et avec leur soutien mutuel. Le CIO invitera l’UNESCO à favoriser le sport de masse (Chappelet, 1991, 144). Cantonnant l’UNESCO à la gouvernance du sport essentiellement au niveau scolaire, le CIO pourra pleinement se consacrer au sport d’élite diminuant ainsi les risques d’ingérences de l’UNESCO et des Etats du bloc africain et socialiste. À travers ce rapprochement, le CIO souhaite trouver par le biais de l’UNESCO et par extension par l’ONU (Clastres, 2004) un soutien et un moyen de lutte contre les tensions politiques. Enfin, aux enjeux d’indépendance politique, s’ajoutent probablement des enjeux de protection contre une commercialisation et une professionnalisation du sport de plus en plus pressante face auxquels le président du CIO entretient une certaine ambiguïté (Chappelet, op. cit., 141).

Ainsi, se dessine une nouvelle politique vis-à-vis de l’UNESCO et de ses organismes rattachés dans laquelle le CIFP devient un intermédiaire privilégié. C’est à travers lui que la coopération se rétablira entre l’UNESCO et le CIO. En effet, le directeur général de l’UNESCO, René Maheu et le président du CIO acceptent tout deux de devenir président d’honneur du CIFP en 1974. Parallèlement, le CIO participe à l’élaboration d’un « Manifeste du Fair Play » publié par le CIEPS en 1976. Enfin, son président accepte pour la première fois d’assister en 1975 à la cérémonie des Trophées à la Maison de l’UNESCO en présence de son nouveau directeur général, Amadou-Nahtar M’Bow.

Organisme de facto, le CIFP fort des premiers appuis intéressés du CIO et de l’UNESCO engage une institutionnalisation de sa structure en élaborant des statuts. L’objectif de cette structuration doit lui permettre d’obtenir une reconnaissance juridique, une décentralisation nationale de ses structures et un caractère international. Une commission ad hoc composée d’une majorité de Français est créée pour élaborer les statuts : J. Borotra, W. Daume, Janusz Piewcewicz, J. Ferran, Pierre Ferri, Liliane Meunier, Bobby Naidoo, Robert Pringarbe[xiv]. Le 3 mars 1977, une assemblée générale vote les nouveaux statuts du CIFP devenant de fait une organisation non gouvernementale.

Fort d’une entité juridique, le CIFP agit auprès de l’UNESCO et du CIO afin d’obtenir une pleine reconnaissance nécessaire à son développement et à son action nationale et internationale. Pour ce faire, Nicolaas J. Moolenitjzer, fonctionnaire de l’UNESCO, spécialiste de programmes en éducation et sport est invité lors de la première assemblée générale du CIFP le 3 mars 1977. Cette proximité ne permet pourtant pas au CIFP d’obtenir le statut d’organisation de consultation et d’information auprès de l’UNESCO. Cette demande du CIFP est néanmoins ajournée par le CE de l’UNESCO du 25 janvier 1977 à la session du printemps 1977 en attendant la modification des statuts et leur vote par l’assemblée générale[xv]. Reste que le CIFP agit au plus près dans les réunions intergouvernementales. Un membre du CIFP, en sa qualité de membre du CIEPS, est nommé membre de la sous-commission issue de la première Conférence Internationale des ministres et hauts fonctionnaires responsables de l’éducation physique et du sport en avril 1976. En charge de la rédaction de la charte internationale du sport, l’objectif de ce membre du CIFP est de faire en sorte que le Fair play soit « proclamer hautement ».

Concernant le CIO, le CIFP peut s’appuyer sur les membres du CIO qu’il a su coopter. Ces derniers lui donnent l’opportunité d’agir au sein même du mouvement olympique mais aussi de prendre la mesure de son environnement. Ainsi, après une phase de détente, le climat de méfiance refait surface. En effet, lors d’une réunion de la commission ad hoc chargée de l’étude des statuts et des structures du CIFP, W. Daume exprime la crainte de plusieurs membres de la commission tripartite du CIO « à propos des déclarations de l’UNESCO, relatives à l’activité sportive, qui ne leur paraissent pas assez claires »[xvi]. Ce retour à une situation de méfiance vis-à-vis de l’UNESCO gèle les relations entre le CIO et le CIFP de telle sorte que le comité olympique refuse d’apparaître comme un membre fondateur du CIFP.

Le comité décide alors d’agir par ses propres moyens et d’adresser un courrier aux organisations différentes « afin de les convaincre [de] participer aux travaux du CIFP. » Cette vaste campagne vise à affilier le plus grand nombre d’adhérents. Les CNO d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du nord et d’Amérique latine qui manquent cruellement au CIFP sont particulièrement convoités. Pour preuve, chacun des membres du bureau est missionné pour les solliciter personnellement. L’absence ou la faible présence de ces régions au sein CIFP constituent les principales critiques du CIO et de l’UNESCO pour sa reconnaissance. Ces démarches provoquent une vague d’adhésion entre 1977 et 1980. Ainsi, de 28 membres comptabilisés lors de sa première assemblée générale en 1977[xvii], le CIFP passe à « 82 membres dont 25 organisations internationales, 33 associations nationales (dont 26 CNO), 24 membres à titre individuel et 2 membres bienfaiteurs »[xviii] en octobre 1979. Si l’augmentation du nombre d’adhérents est importante, l’affiliation de membres à titre individuel et des CNO revêt une importance capitale pour le développement du CIFP. En effet, l’adhésion des CNO est nécessaire pour convaincre le CIO de donner son plein appui mais surtout ils représentent les structures par lesquelles le CIFP désire impulser la création des comités nationaux ou commissions pour le fair play. L’adhésion d’un nombre important de membres du mouvement olympique à titre individuel est effectuée parmi lesquels Monique Berlioux, directrice du CIO en 1978. Le CIFP obtient également l’appui des deux plus importants sponsors olympiques, Coca-Cola et Adidas.

Le CIFP reste néanmoins à l’aube des années 80 essentiellement européen et très marqué par l’influence française avec quatre représentants français sur six membres du Conseil d’Administration.

Le fair play au service de l’olympisme (1980-1988)

Entre 1980 et 1988, l’action et la visibilité du CIFP se renforcent autour d’une « Entente pour un sport sans violence et pour le fair play ». En effet, le CIFP n’est pas le seul organisme à lutter contre la violence et pour le fair play. Dès 1968, une Association Internationale Contre la Violence dans le Sport (AICVS) se crée à l’initiative du Français Charles Drago, fabricant et marchand de coupes et de trophées sportifs[xix]. Son but est « de lutter par tous les moyens contre les excès qui défigurent et discréditent le sport » [xx]. Entre sa création et le décès de C. Drago en 1976, nul contact ne semble avoir eu lieu entre le CIFP et l’AICVS. Cette association est reprise en main en 1978 par un nouveau comité dirigé par J. Ferran, membre du conseil d’administration du CIFP. Probablement pour occulter sa composition majoritairement française, la principauté de Monaco est choisie comme siège social. Sous la présidence d’honneur du prince Rainier III, un haut comité d’honneur composé de personnalités est constitué afin de donner un caractère international à l’association. Reproduisant la politique du CIFP, l’AICVS s’appuie sur la France qui forme la première Association Française Pour un Sport sans Violence en 1980. À l’image de la politique du CIFP, cette association française se constitue par la réunion de 16 membres regroupant des organisations du mouvement sportif, CNOSF et fédérations françaises, des journalistes et des supporters. Dépourvu de lien avec l’UNESCO ou le CIEPS, l’AICVS engage dès 1979 des actions afin d’obtenir le patronage du CIO. Cette stratégie doit visiblement annihiler la faiblesse du CIFP dans ce domaine. Elle doit néanmoins changer son titre en 1981 sous l’influence des FI et du CIO. Elle est renommée « Association Internationale pour un Sport sans Violence ». Cette nuance sémantique met en évidence le refus des plus hautes autorités du sport mondial d’accepter la notion de violence dans le sport.

En parallèle à cette première association contre la violence se crée sous l’égide du Conseil de l’Europe l’« Association Internationale contre la Violence Associée au Sport »[xxi] le 26 juin 1978 à Bruxelles par Rika de Baker Van Ocken, ministre belge de la culture néerlandaise. La création de cet organisme fait suite au congrès sur le thème de « la violence dans le sport » organisée du 6 au 8 septembre 1977 par les ministres de la culture néerlandaise et française du gouvernement belge dans le cadre du Conseil de l’Europe.

Un rapprochement est engagé tout d’abord entre les deux associations de lutte contre la violence à l’initiative de J. Ferran. Elle est ensuite, par l’action du même homme, étendu au CIFP. Le 17 juin 1981 à Bruxelles, une réunion commune aboutit à la création d’une « Entente Internationale pour un sport sans violence et pour le fair play »[xxii]. Cette coopération est étendue au Comité International Pierre de Coubertin et l’Académie Internationale Olympique sans que ceux-ci intègrent l’Entente. Elle marque néanmoins le désir d’un rapprochement toujours plus grand du CIFP et de l’Entente vers le mouvement olympique.

A l’image du CIFP, l’Entente impulse une décentralisation de ses structures au niveau national. Ainsi,  lors de la seconde réunion de travail de l’Entente tenue le 6 octobre 1981 au Cercle Interallié, les membres décident d’adresser une lettre « aux différents pays en vue de la création des comités nationaux pour un sport sans violence et pour le fair play en leur montrant comme exemple l’expérience de l’action menée en France »[xxiii]. En effet, le Comité Français pour le Fair Play et l’Association Française pour un Sport sans Violence fusionnent pour créer en 1983 l’Association Française pour un Sport sans Violence et pour le Fair Play. Pour les pays ne possédant pas de structures nationales indépendantes, l’Entente projette de demander aux CNO qui ont des commissions pour le fair play d’élargir leurs activités et de travailler avec l’Entente.

Son programme basé sur une éducation au fair play se transforme sous l’influence du CIO en quête de renouveau de l’idéal olympique. Trouvant un soutien croissant de Juan Antonio Samaranch, nouveau président du CIO, le CIFP et l’Entente engagent une action massive auprès du CIO devant aboutir à faire du fair play un principe cardinal de l’Olympisme. En conséquence, l’Entente engage entre 1980 et 1988 une action forte auprès du CIO. Son but est de convaincre le mouvement olympique d’adhérer au comité. C’est ainsi que, sur proposition de W. Daume, le CIFP décide d’organiser une exposition sur le fair play lors du Congrès Olympique de Baden-Baden[xxiv]. De même, W. Daume milite « pour l’introduction dans les textes d’application de la Charte Olympique de l’article excluant des Jeux Olympiques des athlètes qui ont commis des infractions contre les règles du Fair Play. »[xxv] Vice-président du CIO et président de la commission du CIO pour l’AIO de 1977 à 1988, le membre du CIFP Mohamed Mzali intervient à plusieurs reprises à l’AIO entre 1977 et 1979[xxvi].

La 23e session spéciale de l’AIO pour les membres et les cadres des CNO et FI réunis du 23 juin au 1 juillet 1983 à Olympie est une nouvelle occasion d’interpeller le mouvement sportif à la lutte contre la violence et pour le fair play. Les allocutions de Janusz Piewcewicz, secrétaire général, de J. Borotra, président et de M. Mzali, membre du CIFP sont éloquentes puisqu’elles mettent en rapport l’Olympisme et le fair play. Chacun de leur discours positionne le fair play comme une nécessité contre la disparition des Jeux Olympiques. Barrière contre l’extinction des Jeux, J. Borotra fait de l’éducation sportive et olympique un enjeu sociétal pour la paix entre les peuples : « le sport, résistant aux dangereuses sollicitations et exploitations de la volonté de puissance, peut apporter sa précieuse contribution à la compréhension internationale. »

Considérant que « le Comité International Olympique, plus haute autorité morale dans le sport, et l’UNESCO, en quelque sorte Ministère de l’Education du monde, ont décidé d’unir leurs efforts pour l’indispensable tâche d’éducation… »[xxvii], le CIFP oriente de plus en plus son action en faveur d’une éducation par l’Olympisme. Suite aux travaux de l’Entente et du CIPC, une définition de l’Olympisme est proposée. Celui-ci correspond à « l’épanouissement complet et harmonieux de l’homme par le sport, un sport fondé sur le fair play et comportant une aspiration culturelle que doivent illustrer les Jeux Olympiques. »

Les multiples actions du CIFP et de l’Entente et surtout le réseau créé provoquent peu à peu une prise de conscience de l’ensemble des acteurs du sport concernant la violence dans le sport. La crainte si longtemps éprouvée se dissipe peu à peu. Si les institutions contre la violence et le fair play sont parties prenantes de cette évolution, le contexte joue un rôle très important (Bodin, Robène, Héas, 2004). La catastrophe du Heysel (Leclaire, 2005) en 1985 produit un véritable déclic vis-à-vis des autorités sportives et politiques. Face au risque de l’opinion publique d’associer sport et violence et de se détourner des manifestations, les acteurs du sport doivent réagir. Leur autorité vis-à-vis des gouvernements en dépend. À partir de cet instant, tous les acteurs du sport engagent des rencontres et des mesures impulsées parfois par des membres de l’Entente. Ainsi, le Comité Exécutif de l’UNESCO discute pour porter « le problème de violence dans le sport » à l’assemblée générale de l’UNESCO à Sofia. Une convention européenne sur la violence lors des manifestations sportives est adoptée le 24 juillet 1985 par le comité des ministres du Conseil de l’Europe. Lors d’une réunion de l’ACNO les 7 et 8 novembre 1985 à Mexico, Amadou Lamine Ba, secrétaire général de l’ACNO d’Afrique et membre du CIFP, demande qu’un programme spécial de lutte contre la violence et pour la promotion du fair play soit inscrit en priorité dans les préoccupations du CIO, de l’ACNO, des FI et des CNO.

En lien avec son projet politique, J. Antonio Samaranch sous couvert de son soutien utilise à ses propres fins les organismes de lutte contre la violence et pour le fair play et les organismes ayant pour mission la promotion de l’éducation olympique. Voyant le bénéfice que représente la question du fair play pour l’autorité et la légitimité du CIO, J.A. Samaranch désire contrôler ce mouvement. Le fair play et l’éthique sportive doivent être une composante majeur de l’Olympisme tant pour acquérir une légitimité et un soutien des gouvernements, des médias et du public que pour développer une image « marketing » pouvant améliorer les finances du CIO. Par la-même, la prise en main de ce domaine permet de conforter l’autorité du CIO dans la gouvernance mondiale du sport. Pour cela, le CIO s’appuie sur une campagne d’éducation olympique dont le message vise à la compréhension internationale et à la paix dans le monde, but défendu par l’ONU et l’UNESCO. Cette stratégie donne lieu le 18 septembre 1984 à la signature, par le CIO et l’UNESCO, d’un mémorandum de coopération pour la diffusion de la conception olympique du sport, notamment par l’enseignement de celle-ci à tous les niveaux de l’éducation scolaire et sportive[xxviii]. Ainsi, une reconnaissance mutuelle s’installe entre le CIO et l’UNESCO dans laquelle l’olympisme est reconnu comme outil d’éducation. Fruit de cette entente, le CIEPS, organisme créé par l’UNESCO, acquière le statut d’« organisation reconnue par le CIO » alors même qu’il était devenu dans les années 1960 un concurrent du CIO.

Ayant acquis une reconnaissance de l’UNESCO, le CIO a une attitude active afin d’influencer les structures gouvernementales. En effet, le président du CIEPS, A. Kirsch, est très proche du mouvement olympique puisqu’il est vice-président du CNO de la République Fédérale d’Allemagne. Par ailleurs, depuis la restructuration du CIEPS à la fin des années 1980, les comités reconnus comme le CIFP siègent et possèdent un nombre de voix et un pouvoir de conseil et d’information. Pour le CIO, prendre pouvoir au sein sur le CIFP est le moyen en autre d’« influencer » le CIEPS. Une nouvelle étape est franchie le 21 avril 1986, lorsque J. de Beaumont[xxix] suggère à son président que « le CIO absorbe définitivement le Fair Play de J. Borotra, de telle sorte qu’il soit assuré d’une vie plus longue et mieux organisée, plus structurée, et d’un impact plus considérable grâce au mouvement olympique. […] Tout cela devrait être repris par le CIO et faire partie de la solidarité olympique »[xxx]. L’intention de J.A. Samaranch n’en est pas moindre puisqu’à la fin du second symposium de l’Entente organisé à Monaco le 19 janvier 1984 à l’initiative du président du CIO, il a indiqué à l’Entente son intention de créer au sein du CIO une « commission chargée de la lutte contre la violence et de la promotion du fair play »[xxxi] dans laquelle prendrait part les organismes de l’Entente. Progressivement, le CIO prend possession des actions de l’Entente en les impulsant lui-même, sous couvert de son soutien. C’est ainsi que le président du CIO inscrit la lutte contre le fair play et contre la violence à l’ordre du jour du congrès olympique de 1990 à Tokyo. Cette prise en main par le CIO semble d’autant plus aisée que W. Daume, membre actif du CIFP, succède en 1988 à la présidence du comité comme souhaité par son président-fondateur, J. Borotra. Ainsi, à la fin des années 80, le CIFP et l’Entente semblent être devenus des outils de propagande politique pour le CIO.

En guise de conclusion : L’éthique sportive au service de l’éducation ou de la communication ?

Le regroupement des associations contre la violence et pour le fair play puis l’activité menée positionne le CIFP et l’Entente à la fin des années 1980 comme des organismes de conseil et d’information auprès des plus hautes autorités chargées du sport.

L’étude de l’évolution du CIFP a mis en évidence le passage d’un organisme construit autour de la politique éducative de l’UNESCO à un organisme en passe d’intégrer les structures du CIO. Né d’une initiative française influencée par l’action du gouvernement gaulliste, le CIFP est devenu peu à peu une organisation internationale non gouvernementale. Fort d’une reconnaissance de l’UNESCO et du CIO et d’un contexte sportif favorable, il est ainsi passé d’un organisme de sensibilisation à un organisme d’action. Néanmoins, malgré les différents réseaux créés, le CIFP reste fragile et apparaît dans son histoire fortement influencé, quand il n’est pas utilisé, par la nature des relations entre l’UNESCO et le CIO.

Au début des années 1990, l’Entente paraît une structure stable et solide ayant permis une prise de conscience de l’ensemble des acteurs de la gouvernance sportive. Néanmoins, dépourvu de réel pouvoir d’action, les organisations du fair play et de la lutte contre la violence souffrent d’une récupération des structures sportives et gouvernementales à leurs profits. L’œuvre d’éducation serait-elle, dès lors, devenue uniquement un outil de communication ?

Références

Bailey, S. (1996). Science in the service of physical education and sport: the story of the International Council of Sport Science and Physical Education, 1956-1996. Chichester ; New York, J. Wiley and Sons.

Bodin, D., Robène L., Héas S. (2004). Sports et violences en Europe, Strasbourg, Ed. du Conseil de l’Europe.

Borotra, J. (1986). Le Comité International pour le Fair Play in Association Française pour un sport sans Violence et pour le Fair play. Rassemblement contre la violence dans le sport et autour du sport (31 octobre 1985), Paris, AFSVFP.

Chappelet, J.-L. (1991). Le système Olympique. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble.

Charitas, P. (2006). La naissance d’une solidarité : Les conditions d’émergence de l’aide au développement sportif olympique (la Commission d’Aide Internationale Olympique, 1950-1964). Mémoire de Master 2. Présenté à l’Université Paris XI-Sud – Orsay. Juillet 2006.

Clastres, P. (2004). Le Comité International Olympique : allié ou rival de l’ONU ?. Outre-Terre, 8, 27-37.

Desplechin-Lejeune, B. (2007). L’éducation physique de Jean Le Boulch et l’éducation permanente au sein de l’UNESCO (1952-1970). Mémoire Master. Présenté à l’Université de Lyon I. Juin 2007.

Guttmann, A. (1984). The games must go on: Avery Brundage and the Olympic movement. New York, Columbia University Press.

Leclaire, J-P. (2005). Le Heysel, une tragédie européenne, Paris, Calmann-Lévy.

Schantz, O. (1995). La présidence d’Avery Brundage in R. Gafner (dir.). Un siècle du Comité International Olympique : L’idée - Les Présidents – L’Œuvre, 1894-1994. Lausanne, CIO.

Monnet, S. (2000). La politique extérieure de la France depuis 1870, Paris, Armand Colin.

Müller, N. (1998). The International Olympic Academy Trough its lectures 1961-1998, Lausanne, CIO.


Notes

[i] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1980-1981. Allocutions de J. Borotra à la cérémonie des Trophées du Fair play P. de Coubertin 1979 le 11 septembre 1980.

[ii] Il est chef de « la section de la Jeunesse de la division de l’éducation pour vivre dans la communauté internationale du département de l’éducation ».

[iii] Parmi une bibliographie importante, voir notamment : Daniel Amson, Borotra : de Wimbledon à Vichy, Paris, Tallendier, 1999 ; Jean-Louis Gay-Lescot, « J. Borotra (1898-1994) et Vichy (1940-1942) », in Pierre Arnaud, Thierry Terret, Jean-Philippe Saint-Martin & Pierre Gros, Le sport et les Français pendant l’occupation 1940-1944, Tome 2, Paris, L’Harmattan, 2002, pp.21-31.

[iv] Il est secrétaire général du CIEPS de 1960 à 1968, membre et secrétaire général de la FIBA depuis sa création en 1932 à 1976 et directeur de l’Institut de l’UNESCO pour la Jeunesse.

[v] Félix Lévitan est directeur du service des sports du quotidien Le Parisien depuis 1962 et directeur de la Société du Tour de France de 1962 à 1987. Il est également le président-fondateur de l'Union Syndicale des Journalistes Sportifs de France (1957-1965), puis président de l'Association internationale de la presse sportive (1964-1973). Félix Lévitan est à l'origine notamment des premiers contrôles antidopage quotidiens sur le Tour de France à partir de 1968.

[vi] Journaliste sportif, il fut rédacteur en chef à l’Equipe jusqu’en 1985 et rédacteur de France Football. Il a participé à la fondation de l’USJSF.

[vii] Archives du CIO. Rapport de la Commission Exécutive du CIO organisée à Baden-Baden en octobre 1963, p.3.

[viii] Archives du CIO. Rapport de la Commission Exécutive du CIO organisée à Madrid en octobre 1965, p.4.

[ix] Archives du CIO. Rapport de la Session du CIO organisée à Madrid du 6 au 9 octobre 1965, p.11.

[x] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1968-1979. Correspondance de J. W. Westerhoff à Pierre Chavan datée du 13 mai 1968.

[xi] Ibidem

[xii] Archives du CIO. Rapport de la Session du CIO organisée à Munich en septembre 1972, p.116.

[xiii] Archives du CIO. Rapport de la Commission Exécutive du CIO organisée à Lausanne en juin 1974, p.29.

[xiv] W. Daume est président du Comité National Olympique de la République Fédérale d’Allemagne et vice-président du CIO depuis 1972. J. Piewcewicz est le nouveau secrétaire général du CIFP depuis 1977 et secrétaire général adjoint du comité olympique polonais. Pierre Ferri est français et président de la Fédération Internationale d’Escrime. L. Meunier est secrétaire générale adjoint du CIEPS et secrétaire du CIFP. B. Naidoo est anglais et secrétaire général de l’AIPS. Enfin, R. Pringarbe est secrétaire général du Comité National Olympique et Sportif Français.

[xv] UNESDOC. Rapport de la 102e session du Comité exécutif de l’UNESCO, Paris, 25 avril au 12 mai 1977, p.29.

[xvi] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1968-1979. Procès verbal de la réunion de la commission ad hoc chargée de l’étude des statuts et des structures 3 mars 1977, p.1.

[xvii] Il est composé 28 membres dont 13 organisations internationales (UCI, FIE, FIFA, FIG, IWF (Haltérophilie), FI Hockey, FILA, Union Internationale de Pentathlon Moderne et Biathlon AICVS, Conseil International pour la Santé, l’Education Physique et la Récréation (ICHPER), Conseil Supérieur du Sport en Afrique (CSSA) ) , 9 associations nationales (comité national pour le Fair play et CNO de RFA, Colombie, France, Lybie, Luxembourg, Pologne, Suède, Tchécoslovaquie) et 6 membres à titre individuel.

[xviii] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1968-1979. Procès verbal de l’Assemblée Générale du CIFP, 4 octobre 1979.

[xix] Homme d’affaires discret, Charles Drago entretenait des relations avec différentes personnalités et notamment le Prince Rainier. Ses relations lui permirent de financer plusieurs challenges comme la « coupe Charles Drago ». Cette coupe fut organisée de 1953 à 1965 par la Ligue Nationale de Football. La création de l’AICVS poursuit visiblement le même but. Elle est au moins pour partie le moyen pour Charles Drago de développer ses intérêts économiques et son image.

[xx] Archives du CIO. Association International Contre la Violence dans le Sport 1979-1981. Document intitulé : Qu’est-ce que l’Association Internationale pour un Sport sans Violence ?, octobre 1980.

[xxi] Archives du CIO. Association Internationale contre la violence Associée au Sport (Belgique) - Fondation Internationale Rika de Baker Van Ocken 1978-1983.

[xxii] Par commodité, nous utiliserons dorénavant dans le texte le titre d’ « Entente » pour qualifier « l’Entente Internationale pour un sport sans violence et pour le fair play ».

[xxiii] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1982-1983. Procès Verbal de la seconde réunion de travail de l’Entente Internationale pour un sport sans violence et pour le fair play tenue le 6 octobre 1981 au cercle interallié à Paris .

[xxiv] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1981-1982. PV du CA du CIFP 22 avril 1980.

[xxv] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1980-1981. PV de l’AG du CIFP du 6 octobre 1981.

[xxvi] En 1977, il intervient sur « Olympisme et politique », en 1978 sur « Olympisme et éducation » et en 1979 « Olympisme et culture ».

[xxvii] Archives du CIO. Fair play / symposium 1982-1984. Allocution de J. Borotra à la cérémonie des trophées le 4 octobre 1983 retranscrit dans une circulaire adressée le 22 décembre 1983 aux membres du CIFP, aux organisations sportives internationales et nationales et aux journalistes sportifs.

[xxviii] CIO (1984). « Activités Présidentielle ». Revue Olympique, 205, 860-861.

[xxix] Il est membre français du CIO depuis 1951. Après avoir été à l’origine et à la présidence de la commission d’aide internationale olympique, il est, depuis 1972, président de la commission des finances du CIO. Pour une biographie plus complète et afin de connaître le rôle de cet acteur dans l’émergence de la solidarité olympique, consulter Charitas, 2006, 131-133 ; 357-377.

[xxx] Archives du CIO. Comité International Fair Play 1986-1988. Correspondance de Jean de Beaumont à Juan Antonio Samaranch datée du 21 avril 1986.

[xxxi] Archives du CIO. Fair play / symposium 1982-1984. Allocution de Jean Borotra à la cérémonie des Trophées du fair play le 4 octobre 1984 à la Maison de l’UNESCO.