Des Jeux olympiques sous haute surveillance

Numéro 4 | Ethique et sport

pp.1-12

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Gabriel Bernasconi

Doctorant -  Institut Pierre Renouvin – Université de Paris I Panthéon Sorbonne

  

Le sport porte en lui et engendre une part de violence – symbolique ou réelle, physique ou psychologique. Dans la pratique sportive, la violence est souvent autorisée, régulée, voire relève de l’essence même de la discipline. Elle apparaît « maîtrisée » (Elias, Dunning, 1986) par l’autorité du jeu et les institutions, jugulée dans des proportions propres à chaque sport. Une transgression, par un athlète, un dirigeant, une structure, expose d’abord à une sanction disciplinaire prise par le pouvoir sportif.

Mais le phénomène sportif est aussi un fait social, voire un « fait social total » pour reprendre Marcel Mauss (1923). Il devient en ce sens une « clé de la connaissance de la société » (Elias, op. cit., 25). Tout comme elle s’exprime dans la société, la violence affecte donc l’environnement du sport. Le maintien de l’ordre public, la protection des personnes, voire la défense du territoire impliquent alors l’intervention de la puissance publique.

Comme l’exprimait David B. Kanin en 1981, chaque édition des Jeux olympiques est un évènement politique inhérent en soi. Les Jeux Olympiques modernes (JO) sont donc particulièrement exposés à cette violence exogène. La foule des spectateurs, la dimension médiatique et symbolique de l’évènement, les tensions entre Nations, races ou religions, sont autant de facteurs de risques. L’évènement constitue donc une cible évidente, pour faire connaître une cause, donner une dimension symbolique forte à une action.Les JO ont ainsi traversé deux drames majeurs. Le premier a touché le Village olympique de Munich en 1972, l’autre une avenue d’Atlanta en 1996. Des incidents se sont par ailleurs produits, comme ce spectateur agressant un marathonien à Athènes en 2004, mais pas de débordements de foule.

La sécurité des JO relève exclusivement de la compétence des autorités hôtes. Dans le cadre des procédures de candidature, le Comité International Olympique (CIO) s’affaire donc à obtenir des garanties auprès des pouvoirs locaux et nationaux. Le thème 13 du dossier de candidature à l’organisation des JO 2016 a ainsi pour objet « de déterminer si les villes candidates possèdent les infrastructures nécessaires pour garantir une sécurité totale, discrète mais efficace, et offrir un environnement sûr »[i]. Ce thème n’apparait qu’après les questions liées au concept des JO, à l’accueil des athlètes ou au développement durable. En ce sens, il respecte la tradition énoncée en 1974 par Lord Killanin alors président du CIO : « Je n’irai pas jusqu’à dire que [la sécurité] est déterminante [dans le choix de la ville hôte]. En effet, nous tenons d’abord compte des installations techniques disponibles (…). Puis nous nous assurons de la libre admission (…) de tous les concurrents accrédités, des journalistes…»[ii].

Mais en réalité, la sécurité est devenue une problématique majeure pour Lausanne. En la matière, les JO ont connu plusieurs phases. Au fil des évènements et de la volonté politique de l’hôte, les dispositifs se sont significativement renforcés. Et depuis le 11-septembre, la question a pris une nouvelle dimension. Désormais, le Comité d’organisation (COJO) non seulement mobilise des forces traditionnelles (bénévoles, police, armée), mais associe de plus en plus souvent et étroitement pays étrangers, voire Organisations Internationales. Au gré des pays d’accueil, la tendance va à l’internationalisation d’un dossier « sécurité » dont le coût devient un péril pour l’évènement olympique.

La sécurité aux JO jusqu’en 1936 : de préoccupations locales à une mobilisation nationale

1896-1932 : accueillir la fête du sport et maintenir l’ordre public

Entre 1896 et 1912, les premiers JO s’étalent souvent sur plusieurs mois, voire sont mêlés aux Expositions Universelles comme à Paris (1900) ou Saint-Louis (1904). Pour l’édition de 1908, Londres remplace au pied levé la ville de Rome. Difficile dans ces conditions de mettre en place un système de sécurité parfaitement adapté. Il convient essentiellement d’être hôte de qualité et d’assurer l’ordre public dans les festivités comme les compétitions.

Après la Première Guerre mondiale, les Jeux d’Anvers 1920 se tiennent dans un contexte forcément militarisé, mais l’absence des vaincus garantit une certaine quiétude. Les travaux sur les JO de Paris 1924 du Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport de l’Université de Lyon 1 ne soulignent par ailleurs pas un dispositif de sécurité hors norme. Il convient d’accueillir au mieux la fête du sport. A Paris toutefois, une innovation majeure apparait, dont l’influence sera sensible en matière de sécurité, le Village olympique. Alors matérialisé par un ensemble de baraquements en bois, un casernement de sportifs, il répond d’abord à des préoccupations organisationnelles. Ce Village matérialise par ailleurs l’universalisme, une dimension de l’Olympisme que le CIO affine alors, à l’appui de symboles forts, tels le drapeau olympique levé pour la première fois à Anvers.

En 1932, sous l’impulsion de William May Garland, président du COJO et grand entrepreneur de l’Etat, le Village olympique prend une nouvelle dimension. Moderne, multiculturel, doté de tout le confort pour les athlètes, ce Village est ouvert. Personnalités politiques ou stars hollywoodiennes croisent les plus grands noms du sport… un espace sensible émerge. Progressivement, le Village est devenu précieux. Plus que ça, il s’est fait sacré, une renaissance d’Olympie. Territoire neutre, universel, temporaire, le Village est également devenu une cible potentielle que les éditions successives ont progressivement sanctuarisé au fil des enjeux politiques qui s’intensifiaient.

Berlin 1936, l’introduction d’une dimension sécuritaire préventive et du contrôle de l’environnement des JO

A Berlin, avec 1,2 millions de touristes dont 150 000 étrangers[iii], l’ordre doit être exemplaire. La fête du sport devient celle du régime, une « véritable parade raciste et totalitaire » (Milza, 2002, 305). Sous la direction d’Himmler, une moyenne journalière de 1 400 hommes venus des SA, des SS, des NSKK et de la German Air Sport Association sont ainsi mobilisés[iv]. Transport, services médicaux, sécurité, les forces militaires sont omniprésentes, en particulier le IIIème corps d’armée. Cette mobilisation inédite de l’Armée est d’ailleurs saluée par le rapport officiel des JO : « nous pouvons véritablement affirmer qu’aucune de nos requêtes n’était refusée, les missions étant acceptées et toujours accomplies de la plus généreuse des manières que nous aurions pu espérer (…) l’armée était constamment à nos côtés »[v].

On évoque ainsi la présence de « 40 000 miliciens, des SA en tenue kaki » lors de la cérémonie d’ouverture, et un Village olympique « gardé comme une forteresse par un personnel d’encadrement » (Brohm, Caillat, 1992, 90). Visible pendant les Jeux, cette politique sécuritaire nazie avait débuté de manière inédite en amont de l’évènement.

De nos jours, cette sécurisation a priori n’est pas propre aux JO. Elle relève d’enjeux d’images, de logiques de régime, qui accompagnent la tenue de grands évènements[vi]. L’envergure symbolique et médiatique des JO rend néanmoins ce phénomène plus évident, plus visible. Le Mouvement olympique se voit dès lors reprocher de tolérer, à seule fin d’organiser les Jeux, les excès, voire les extrêmes de l’Etat hôte. L’exemple le plus récent date des JO de Pékin 2008, mais d’autres manifestations de cette logique préventive de contrôle de l’environnement des Jeux ont fait les choux gras des anti-olympiques.A Mexico, le 2 octobre 1968, une contestation étudiante est ainsi réprimée dans le sang dix jours avant l’ouverture des JO tant attendus par Gustavo Díaz Ordaz :325 morts et 500 blessés graves. 2000 étudiants sont emprisonnés[vii]. Cette logique se retrouve, déclinée, dans l’assignation à résidence d’Andrei Sakharov en janvier 1980, six mois avant les JO de Moscou, ou dans le grand ménage du centre ville d’Atlanta en vue des JO de 1996, prostituées et mendiants étant évacués manu militari[viii].

1948-1988 : vers la sanctuarisation du Village olympique

La Guerre Froide dresse un mur au Village

Les JO de Londres 1948 ont lieu dans un environnement comparable à 1920 : des ruines, une forte présence militaire, conséquence du conflit mondial, mais un contexte où une agression est peu à craindre, malgré des tensions internationales, les indépendantistes irlandais et les opposants à la tenue des Jeux dans un contexte socio-économique encore très difficile. Le terme « sécurité » est même absent du rapport officiel des JO. Quant au Village, il n’y en a pas, des centres d’hébergements sont dispersés dans la ville[ix].

Après Londres, la Guerre froide et l’intégration de l’URSS au sein du CIO renforce la question de la sécurité. En 1952, les JO d’Helsinki, les tensions sont perceptibles. Pour la première fois, l’unité du Village olympique est rompue. A la demande de l’URSS, les athlètes de l’Est, rejoints par les Chinois, ont leur propre site d’hébergement, à l’écart et impénétrable. Avec ce second Village, l’universalisme n’est plus. Justifié par une volonté de garantir la sécurité des athlètes, il préfigure les Villages fermés qui apparaîtront progressivement.

Ce Village isolé illustre une nouvelle facette de la sécurité aux JO. Après l’ordre public et l’ordre politique, la protection des symboles nationaux, en particulier des athlètes, s’impose comme une exigence plus forte qu’auparavant. Le Village olympique, resté jusqu’alors relativement accessible se referme progressivement et inexorablement.

En 1972, la prise d’otage tragique de Munich achève le processus. Conclue par la mort de onze membres de la délégation israélienne, de cinq terroristes et d’un policier allemand, elle marque un nouveau tournant, vers la sanctuarisation du Village olympique.

Les Jeux olympiques, cibles symboliques

Œuvre du groupe palestinien Septembre noir, cet attentat délocalisé mené par des acteurs non-étatiques est inédit. Les Palestiniens font une entrée violente dans l’arène olympique. Isolés, trahis, ils se découvrent Nation, et, pour revendiquer son existence, interviennent au cours du grand rendez-vous des Nations, attaquant les symboles de l’ennemi, Israël. Si cette action participe à révéler leur cause au monde, elle révèle par ailleurs des failles dans le dispositif de sécurité[x] et l’ampleur des risques désormais encourus par l’événementiel sportif. Des menaces communes au Front Populaire de Libération de la Palestine et à l’Armée rouge japonaise amènent ainsi Téhéran à déployer de nombreuses forces armées autour des Jeux asiatiques de 1974[xi].

L’évènement sportif a peu à craindre d’une action violente venue d’un Etat. Ce dernier se condamnerait à la réprobation internationale, à l’isolement. Le boycott reste de fait l’arme la plus étatique à l’encontre des Jeux olympiques. Acontrario, les JO sont apparus à Munich comme particulièrement vulnérables et exposés à une attaque terroriste groupusculaire.

Conséquence inévitable, en 1976, à Innsbruck (Jeux d’hiver) et Montréal, les organisateurs investissent lourdement pour éviter un nouveau drame. En particulier, le Village fait l’objet de toutes les attentions. Répondant à certaines interrogations du CIO, le COJO d’Innsbruck expliquait ainsi : « La sécurité des athlètes est assurée au village olympique et ne peut l’être dans d’autres endroits en même temps (…) en cas de “difficultés”, tous les athlètes peuvent être repliés en moins d’une demi-heure au village »[xii]. A tel point que, même pour le secrétaire général du COJO, le Village « ressemblait de l’extérieur à un camp retranché » (Heinz Klee, 1976, 134). Avec cinq policiers pour trois athlètes et l’appel à des unités anti-terroristes, les JO d’Innsbruck sont les premiers à fermer hermétiquement le Village qui ne sera plus autorisé qu’aux personnes dûment identifiées, contrôle des bagages et sécurisation des frontières venant compléter le dispositif.

Aux 1500 policiers et 1200 soldats de la Bundeswehr[xiii], Montréal répond par un budget sécurité de 100 millions $ et la présence de 16400 hommes chargés de surveiller les JO et les frontières[xiv]. Un nouveau pas dans l’inflation sécuritaire. A l’époque, Le Monde relatait : « c’est la plus grande mobilisation ici depuis la guerre de Corée affirme sans rire un responsable de la sécurité »[xv].

Et les JO suivants ne font qu’accroître ce phénomène, rendu d’autant plus nécessaire par leur contexte politique. A Lake Placid en 1980, le village est qualifié de « future prison pour jeunes délinquants…! » (Hache, 1992, 88). A Moscou la même année, 35000 forces de l’ordre sont mobilisées[xvi], malgré le boycott ; en 1984, le budget sécurité, près de 80 millions $ reste conséquent, ce qui n’empêche pas les Soviétiques de boycotter, avec pour motif officiel la crainte que la sécurité des athlètes soit mal assurée.

Les JO de Séoul en 1988 battent tous les records, notamment par crainte d’une action nord-coréenne : moyens de défense ultramodernes, unité spéciale de 120 000 hommes en charge de la sécurité olympique, soutien des troupes américaines de Corée, soit près de 40 000 soldats, bâtiments de guerre croisant au large…[xvii]. Le gouvernement prend même la décision d’intégrer au sein du Cabinet ministériel les membres du Comité d’organisation décisionnaires pour les mesures de sécurité[xviii].

Depuis 1992, une nouvelle organisation du monde qui libère les initiatives groupusculaires et internationalise la sécurité olympique

De l’apaisement momentané au retour des risques

A Barcelone en 1992, l’heure est à l’apaisement. Le Mur est tombé, la société internationale se retrouve au complet. Néanmoins, l’ombre de Munich pèse toujours. Le budget sécurité chute, mais 45 000 hommes restent employés à la sécurité[xix].

Il semble que l’évènement olympique a atteint un niveau organisationnel et symbolique déterminant un seuil incompressible de sécurité.

La disparition du bloc soviétique libère également des conflits régionaux, ethniques, religieux jusqu’alors plus ou moins jugulés. Pour autant, en cette fin de XXème siècle, le principal risque encouru par les JO provient d’initiatives internes au pays hôte.

A Atlanta, le 27 juillet 1996, une action isolée, une bombe déposée au Centennial Park, tue une touriste américaine et blesse plus de 100 personnes. Arrêté en 1997, l’auteur, un activiste américain, Eric Robert Rudolph, a depuis reçu quatre condamnations à vie pour trois attentats. Deux ans plus tard, les JO d’hiver de Nagano sont précédés d’un tir de roquette qui fait un blessé à l’aéroport de Tokyo-Narita le 2 février 1998, cinq jours avant leur ouverture. Revendiqué par l’organisation armée d’extrême gauche Kakurokyo, il provoque un renforcement significatif de la sécurité. Ces évènements relancent naturellement la préoccupation sécuritaire pour l’édition olympique de Sydney 2000 où 6 000 policiers et soldats assurent la sécurité[xx].

L’année qui suit, les Etats-Unis subissent les attentats du 11 septembre 2001. La destruction en direct des tours du World Trade Center, a logiquement une incidence forte sur l’environnement olympique. La dimension sécuritaire devient prioritaire et globale.. Il ne s’agit plus simplement du Village ou des athlètes, l’attentat de masse ne fait pas de détail. L’ensemble des manifestations olympiques deviennent une cible potentielle, cette fois comme symboles occidentaux.

L’édition suivante se déroule sur le territoire américain. Il s’agit certes de JO d’hiver, mobilisant une population moins nombreuse, mais la facture totale consacrée à la sécurité explose : 245 millions $, quatre fois le budget initial. L’alerte est à son comble, Salt Lake City ayant été « la cible de repérages "très, très méticuleux" de la part des espions d'Oussama Ben Laden selon un haut fonctionnaire des services secrets américains[xxi]. Le 30 janvier 2001, le National Infrastructure Protection Centre avertit ainsi les responsables des structures olympiques qu’Al Qaida avait minutieusement préparé des attaques sur leurs sites[xxii]. George Tenet directeur du FBI, déclare à cette époque que des évènements tels les JO ou le Superbowl, sont susceptibles d’intéresser les terroristes et doivent faire l’objet d’une attention toute particulière. Les JO sont alors définis comme « la plus grande priorité en matière de sécurité » (Pappas, Simon, 2002).

L’explosion des budgets de sécurité

Le dérapage des coûts se confirme à Athènes en 2004. A proximité des Balkans et du Moyen-Orient, la Grèce est une zone potentiellement à risque, d’autant que le déclenchement de la guerre en Irak attise les tensions. Le retard grec dans la construction et la préparation des infrastructures, fait craindre un certain bâclage qui inquiète. Mark Spitz va même jusqu’à émettre l’hypothèse d’une absence des Etats-Unis aux JO[xxiii]. Mais les USA ne boycottent pas un pays allié, qui, par ailleurs, a tout fait pour satisfaire aux exigences de sécurité : 70 000 militaires mobilisés, 1000 caméras installées pour surveiller la ville, des lanceurs de missiles…. Le budget sécurité atteint 1,5 milliards $, un record[xxiv] – qui n’empêche pas un attentat contre le ministère grec de la Culture, le 21 juillet 2004.

Pour la première fois, le CIO assure également les JO des risques d'annulation ou d'abandon, en cas d'attentat notamment[xxv]. Le contrat souscrit, protège les recettes destinées à des tiers (FI et CNO), pour un capital garanti à 143 millions d’euros. Initié par Jacques Rogge dès son élection en 2001 et validé par la 114ème session du CIO à Mexico, cette assurance est de suite reconduite pour les JO suivants[xxvi].

Cette nouvelle dimension sécuritaire a plusieurs répercussions notables. La première est bien sûr financière et s’apprécie sur les graphiques suivants :

4.1-1

 

4.1-2

Sources : Hayward., S. (2004). Securing the Olympic Games. Wall Street Journal, 22 août 2004. Enquête appuyée sur les rapports officiels des JO et des données du CNO américain. Une étude de radio canada offre en 2005 une tendance similaire après conversion[xxvii].

Le coût des JO étant déjà lourd, cette inflation éloigne encore plus de leur accueil les pays qui n’ont pas les moyens, financiers ou politiques, d’en garantir un niveau de sécurité optimum. Restent pour eux les Jeux Mondiaux, les Jeux régionaux ou les JO de la Jeunesse, certes moins rentables en termes d’image et de retombées financières, mais moins coûteux et moins exposés.

Après Pékin 2008, au budget sécurité difficile à établir, mais à la mobilisation avancée de 110 000 agents de sécurité et de plus d’1,7 millions de volontaires et bénévoles[xxviii], l’attribution des JO de 2012 à Londres et de 2014 à Sotchi laisse présager un niveau de sécurité encore accru. Le 7 juillet 2005, lendemain de l’attribution des JO à la capitale anglaise, trois attentats, funestes avertissements, font 56 morts et 700 blessés dans le métro londonien. Le budget sécurité de Londres a depuis été multiplié par trois. Quant au Caucase, son instabilité est établie.

La dernière élue, Rio de Janeiro organisera les JO de 2016. Elle va affronter une autre forme de violence, organisée au sein même de la société brésilienne, dans les favelas. Déjà, Tarso Genro, le ministre brésilien de la Justice a affirmé « Si le rythme actuel des investissements dans la sécurité publique suivait son cours, nous n'aurions pas une situation satisfaisante (en 2016) »[xxix].

Conclusion : la coopération internationale, résurgence de l’ekeicheira antique ?

Le plus remarquable dans la sécurité des derniers JO est sans doute la coopération internationale. A Athènes, l'OTAN a ainsi assuré la surveillance aérienne, la marine américaine a patrouillé en Méditerranée, et dès avril 2001, un groupe de sept pays reconnus pour leur expérience[xxx] a été constitué afin de soutenir le ministre de l’Ordre Public grec. Des accords de sécurité ont été signés avec 37 pays[xxxi].

Pour la France, un attaché de Sécurité Intérieure et un officier du Service de Coopération Technique International de Police ont assuré une liaison technique et opérationnelle. Des experts de la Direction de la Surveillance du Territoire, des Renseignements Généraux, du RAID, de la Protection Civile, de la Marine Nationale, entre autres, ont participé à des procédures d’échanges et de formation. Des unités d’élite grecques se sont rendues en France pour perfectionner les techniques de lutte anti-terroriste en milieu maritime ; un stage sur le terrorisme islamique a par ailleurs été organisé par des spécialistes français et espagnols à Athènes en janvier 2004.

En mai 2004, à Washington, le ministre grec de l'Ordre public, George Voulgarakis, Tom Ridge secrétaire américain à la Sécurité intérieure, Robert Mueller, patron du FBI, et George Tenet, directeur de la CIA ont également finalisé leur coopération, notamment par la formation d’agents grecs et l’envoi de 400 Force spéciales américaines durant les JO. De même, le GIGN accompagnait la délégation française à Athènes.

Cette coopération internationale pour maintenir la sécurité aux JO n’est pas sans rappeler les pratiques antiques. Pendant douze siècles, la trêve olympique, l’ekecheira, fut peu ou prou observée. Aucune armée ne pouvait pénétrer Olympie, zone neutre dont la violation entraînait amende, exclusion, ou interdiction de consulter l’oracle de Delphes.

Thucydide (cf. Berger, Moussat, 1927) fit un récit éloquent d’une telle violation : « L’accès du sanctuaire fut interdit aux Lacédémoniens par les Eléens ; défense leur fut faite d’accomplir le sacrifice et de prendre part aux Jeux, parce qu’ils n’avaient pas payé l’amende que les Eléens leur avait infligée en vertu des règlements olympiques : les Eléens prétendaient en effet que les Lacédémoniens avaient franchi en armes le rempart Phyrkos et imposé une garnison à Léprée, alors que la trêve olympique était commencée ». Les autres Cités se mobilisèrent : les Eléens « faisaient monter la garde par leurs jeunes gens en armes ; et les Argiens et les Mantinéens leur envoyèrent chacun mille hommes et les Athéniens leur cavalerie, qui attendait à Argos l’ouverture des fêtes ». La trêve fut cependant respectée. Renvoyés à domicile, les Lacédémoniens y patientèrent pacifiquement.

La trêve olympique est un référent commun aux annales de l’Olympisme, du sport et de la paix. Depuis 20 ans, l’ONU se rapproche d’ailleurs du CIO, désigné observateur en 2009. L’ONU, qui a déjà appelé à un plan d’action pour la sécurité à Rio, pourrait-elle aller plus loin dans une coopération bénéfique à son image ? Après le drapeau onusien, qui flotte sur les sites olympiques, un jour, des casques bleus aux Jeux ?

Références

Baker W. J. (1981). Notes, Documents, and Queries New Light on the Nazi Olympics,Journal of Sport History, 8.2.

Berger, M., Moussat, E. (1927). Guerre du Péloponnèse (Thucydide, V, XLIX-L). Anthologie des textes sportifs de l’Antiquité. Paris, Grasset, pp. 98-99.

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Egalement : ensemble des rapports officiels des JO depuis 1894.


Notes

[i]CIO (4 juin 2008).Procédure de candidature et questionnaire pour 2016. Lausanne, CIO, p.213.

[ii] CIO(1974). Questions et réponses. Revue Olympique, 78-79 (mai-juin).Lausanne, CIO, p193.

[iii]COJO Berlin (1936). Rapport officiel des Jeux olympiques de Berlin 1936, p.87

4Idem, p. 432.

[v]Idem, p.70.

[vi] Voir par exemple, à propos d’un sommet de l’OTAN : L’Express, 27 mars 2008.Nettoyage de Printemps.

[vii] Données :Boniface,P. (24 juillet 2008). Mexico 1968, le massacre de la place des trois cultures –Chronique sur le site de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques, www.iris-france.org.

[viii]Smothers, R. (1996). As Olympics Approach, Homeless Are Not Feeling at Home in Atlanta. The New-York Times, 1er juillet 1996.

[ix]CIO (1948). XIVes Jeux olympiques de Londres 1948.Bulletin du CIO, 8 (janvier), pp.7-10.

[x] Sur le détail du dispositif, voir Groussard, S. (1973). La médaille de sang. Paris, Denoel.

[xi] Mesmeur, R. (1974). Visite (en groupe) au village des athlètes. Le Figaro, 6 septembre 1974

[xii]La Nouvelle République du centre-Ouest, 3 juillet 1980.

[xiii]Coulmain, N. (2004). Sécurité aux Jeux olympiques. Illusio, 1, 81-88.

[xiv] Données : Gilbert, M. (2005). Le Canada après le 11 septembre, la sécurité comme défi olympique. Radio-canada, 9 septembre 2005.

[xv]Le Monde, 20 juillet 1976

[xvi]La Nouvelle République du centre-Ouest, 3 juillet 1980

[xvii] Cf. Le Monde, 5 mars 1988.La préparation des JO d’été. Les cent vingt mille "policiers olympiques" de Séoul.

[xviii] Rapport du Comité d’organisation des Jeux de la XXIVème Olympiade présenté à la Commission exécutive du CIO, Lausanne, 16 septembre 1987

[xix] Cf. Le Monde, 25 juillet 1992.Ouverture de 22e Jeux olympiques. Barcelone 25 juillet 1992. Sécurité: 45 000 hommes mobilisés, bunker et sous- marins.

[xx] CIO (2000). Nouvelles (Sydney 2000). Revue Olympique,octobre-novembre 2000, XXVII.35, p.68

[xxi]Stein J. (2002). Le FBI déjoue les rêves olympiques de Ben Laden. Salon magazine (San Francisco), inCourrier International589, 14 février 2002

[xxii]Idem

[xxiii]Zilbertin O., Miquel P. (2004). La sécurité aux Jeux d'Athènes préoccupe les Etats-Unis. Le Monde, 29 avril 2004.

[xxiv] Données : La Chine, l’atelier du monde… et après ? Problèmes économiques, 2946. Paris, La Documentation française, avril 2008.

[xxv]Le Monde, 27 avril 2004.JO d'Athènes : pour la première fois, le CIO souscrit une assurance.

[xxvi]Zilbertin O., Miquel P., op. cit.

[xxvii]Gilbert , M., op . cit.

[xxviii]Le Quotidien du Peuple, 25 août 2008. Les neuf grands apports des Jeux Olympiques de Beijing.

[xxix]L’Equipe/AFP, 27 octobre 2009.Un plan pour contrer la violence

[xxx]Australie, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Israël, Espagne, USA.

[xxxi]Simitis, C. (2001).Discours du Premier Ministre de la Grèce, Costas Simitis. Revue Olympique. XVII.40 (août-septembre).