Corps sublimés : le prix de la virilité et de la gestion du pouvoir pour des jeunes de la culture des rues ?

Numéro 3 | Football, violence et sécurité

VARIA - pp. 95-108

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Emmanuel Bouton

Centre de Santé mentale du CPAS de Charleroi, Membre du LAAP

  

Depuis de nombreuses décennies, des jeunes issus des milieux populaires occidentaux s'adonnent à des sports de combat durs et violents ou se fascinent pour eux. Ces dernières trente années ont vu naître un engouement nouveau et manifeste de beaucoup pour la boxe thaïlandaise. Egalement appelé le muay thaï, ce sport de combat met en spectacle l'affrontement de deux individus du même sexe sur un ring. À l'exception des parties génitales, du dos et de la nuque, il expose l'intégralité du corps de chaque combattant à des coups qui lui sont portés à pleine puissance. En plus des coups de poings, la boxe thaïlandaise autorise des techniques de coups de pieds, de coups de tibias, de coups de coudes ainsi que de techniques de saisies au corps et de projections. Cet ensemble de connaissances nécessite une mise à distance variable de l'adversaire: du plus proche lors des « corps à corps », au plus éloigné au moment des coups de pieds. En guise de protection, les combattants disposent de gants, de protège-dents, d'un protège-sexe et de chevillières. L'âge et le niveau des combattants peuvent leur imposer de limiter la puissance des coups donnés ainsi que de porter un plastron et un casque. Autant de composantes qui contribuent à réduire à sa plus simple expression l'esthétisation et la ritualisation des assauts. Au cours d'un combat, chaque protagoniste cherche à triompher de son adversaire en tentant de le terrasser au plus vite tout en essayant de se préserver des blessures, de la défaite ou du « k.o. » . Monter sur un ring, y survivre et vaincre demande aux protagonistes de faire preuve de combativité, d'abnégation de soi dans l'effort et de courage mais aussi d'apprendre à maîtriser sa peur et l'expression des émotions.

À ce jour, cette discipline est peu connue et mal comprise. Les médias, les professionnels de l'aide sociale et de la santé mentale, les politiques publiques de la santé et des sports ou certains parents l'associent souvent aux termes « violence », « brutalité », « marginalité », « déviance », « risque » ou encore « danger ». La boxe thaïlandaise questionne et interpelle. Elle pose la question de la liberté individuelle à pouvoir disposer de soi et de son corps. Elle interpelle tout un chacun sur ses propres représentations de l'engagement corporel. Elle interroge également la relation ambivalente que notre propre société entretient à l'égard de l'expression de la violence. D'une part, celle-ci réprime toutes formes d'expression violente et tente de les réduire à néant, et d'autre part, notre société est fascinée par ceux qui défient les interdits au point de les glorifier.

Fruit d'une observation participante menée dans un club de boxe thaïlandaise mais aussi de l'analyse d'entretiens et de récits réalisés avec des entraîneurs et des adeptes de ce sport, cet article tente de comprendre l'investissement et les motivations de jeunes hommes issus des milieux populaires pour une pratique « explosive » comme le muay thaï. Il prétend également percevoir l'univers culturel et les valeurs de ces jeunes tout en interrogeant leur rapport au corps et aux violences auxquelles leur contexte de vie les expose quotidiennement. Enfin, il ambitionne de saisir certains effets identitaires et socialisants de ce sport sur des jeunes issus des milieux populaires.

Une mise à l'épreuve corporelle

Pour devenir boxeur, un individu doit faire ses preuves sur les planches d'un ring. Pour y parvenir, il doit soumettre son corps à une multitude d'exercices physiques intenses destinés à développer son agilité, son « cardio », son endurance, sa musculature et son souffle. Des exercices tant individuels (les sacs) que collectifs (sparing, corps à corps) visent à endurcir les parties du corps destinées à porter l'assaut. Ils préparent aussi l'organisme à encaisser des chocs et à supporter la douleur qu'ils occasionnent. Ils assurent le perfectionnement de la garde, du positionnement du corps et de ses appuis. Ces exercices favorisent l'apprentissage des déplacements face à un opposant tout en enseignant à maintenir une distance de protection. Ces exercices contribuent à anticiper les attaques de l'adversaire, à les esquiver et à les contrer. Les « accrochages » contribuent davantage en l'inculcation de techniques de saisie. Ils requièrent une concentration extrême ainsi que des capacités de réflexion et d'anticipation vives.

L'entraînement de boxe thaïlandaise est éminemment répétitif. Le temps est segmenté en intermèdes de trois à cinq minutes calqués sur le modèle des rounds entrecoupés d'un temps de pause variable. Ce dernier peut être consacré au repos et à la récupération ou à des exercices de musculation. Peu avant un affrontement, certains boxeurs augmentent le rythme et le temps d'entraînement. Il n'est pas rare qu'ils complètent leur préparation pugilistique par des exercices spécifiques de musculation, de la natation ou de la course à pied. Le travail des pugilistes est continuellement supervisé par leur entraîneur qui évalue et apprécie directement leurs progrès morphologiques et techniques ainsi que leur « libido pugilistique » (Wacquant, 2002).

C'est au prix d'une soumission totale du corps à cet ensemble d'exercices, à l'apprentissage de nombreuses techniques, du dépassement de ses résistances physiques, de souffrances et de don de soi à l'effort que le boxeur développe les armes et le bouclier nécessaires pour aborder le combat. A force de sculpter son corps au travers d'exercices éreintants, de le comparer à d'autres morphologies et de le scruter inlassablement devant un miroir, le pugiliste en vient à progressivement porter un regard obsessionnel pour son corps. Il est important de savoir que les affrontements de boxe thaïlandaise sont organisés par catégorie de poids stricte et limitée. Un kilo superflu ou insuffisant peut donc justifier l'annulation d'un combat pour lequel un combattant s'est préparé pendant des semaines, voir des mois. Ainsi, les adeptes de boxe thaïlandaise estiment qu'au plus un adversaire est léger, au moins la puissance de ses assauts est élevée. Afin d'optimaliser leur chance de victoire, nombre de pugilistes s'inscrivent alors dans une catégorie de poids inférieur à celle à laquelle ils appartiennent réellement. À l'approche d'un combat, beaucoup se soumettent à un régime draconien destiné à leur permettre de « sécher » . Pour ceux-là, le corps est perçu comme un instrument, un objet dont les caprices doivent être totalement domptés. Contrôlées quotidiennement au moyen d'une balance, ses modifications peuvent être source de satisfaction, d'angoisse ou de désillusion.

L'accès au ring demande aussi au boxeur de se soumettre à un travail éminemment répétitif, intense et exigeant ainsi que de se consacrer des temps de repos et de récupération. La pratique de la boxe thaïlandaise modifie considérablement son mode de vie. Elle le conduit à repenser son existence et lui impose d'accepter de nombreux sacrifices. En plus de s'imposer des habitudes alimentaires drastiques et d'adapter son rythme de vie à celui des entraînements de muay thaï, le boxeur s'abstient théoriquement de toute consommation d'alcool, de tabac et de drogues. Même s'il apparaît que certains consomment occasionnellement, voire régulièrement du cannabis, nombre d'entre eux (afin d'optimaliser leurs chances de victoire) s'en privent à l'approche d'une rencontre. À la veille du combat, certains prônent même l'abstinence sexuelle. Autant de privations destinées à préserver ce que certains boxeurs appellent leur « fluide » . Ainsi, l'imaginaire des pugilistes perçoit le corps comme un objet, un instrument, une matière première, une entité fainéante et paresseuse que seule la volonté individuelle et la dynamique collective de la salle de boxe, peuvent transformer en un produit fini, un « corps machine » prêt à monter sur le ring.

La boxe thaïlandaise est également une discipline de spectacle qui conduit ses adeptes à occuper le devant d'une scène placée au centre de tous les regards. La perspective des combats stimule le regard que les pugilistes portent sur eux-mêmes et développe leur narcissisme. La différence entre le corps affiché à l'entraînement et le corps présenté lors du show est très distincte. Au cours des jours qui précèdent un combat, le boxeur prépare minutieusement sa montée sur le ring et son apparence. Il leur accorde un temps non négligeable. Coupe de cheveux, épilation du torse et des aisselles, solarium, achat de matériel neuf sont autant de pratiques auxquelles il peut se livrer afin de valoriser son image. Certaines d'entre elles sont destinées à améliorer la visibilité des acquis corporels et des éventuels changements morphologiques obtenus au travers des sacrifices auxquels il s'est livré au cours de leur préparation. Le choix d'un morceau musical destiné à introduire son entrée sur le ring, une mise en scène adaptée et le port de certains objets symboliques, religieux, politiques ou culturels ou encore l'affichage d'une image menaçante sur le short contribuent à affirmer sa virilité, à renforcer son image ou à inspirer de la crainte à son adversaire. Le massage du corps, son embaumement et son échauffement sont également des actes qui sont posés en vue de favoriser la préparation d'un corps qui défend sa santé. La boxe thaïlandaise modifie donc le rythme et le sens d'une vie. Elle accapare complètement ses adeptes et envahit leur vie. Elle leur demande de s'entraîner le plus souvent possible. Pour les plus jeunes, cette difficulté est surmontable. Elle l'est moins pour ceux qui subviennent à leurs propres besoins ou à ceux d'une famille car les boxeurs ne bénéficient d'aucun soutien étatique, ni même d'un statut reconnu. Le travail peut représenter un frein à leur activité sportive. Pour optimaliser leur niveau, certains doivent réduire leurs ambitions professionnelles ou le temps passé en famille ou celui dédié à leurs loisirs. Au fil de leur carrière, certains optent pour un emploi dont l'horaire de travail est mieux adaptable à celui de leurs entrainements. D'autres décident de travailler à temps partiel. Certains renoncent même à leur travail.

Un corps à soumettre à la dictature d'un mental de fer

En boxe thaïlandaise, la constitution d'un capital physique n'est pas suffisante. Cette discipline requiert également des aptitudes psychologiques basées sur l'apprentissage et la préparation de réflexes de survie. Ce dressage mental a pour fonction de dissoudre la conscience du pugiliste et de le préparer à trouver la riposte adaptée aux attaques de son adversaire.

En apprenant à acquérir « un esprit fort », c'est-à-dire « faire en sorte qu'il ne se manifeste pas », il apprend à se détacher de lui-même, de ses sensations (la douleur, la fatigue, ...) mais aussi de ses sentiments (la peur, la colère, ...). L'accession à cet « état semi-conscient original lui permet de gérer un équilibre précaire entre attention et occultation du danger » (Rennesson, 2006: 647). Il permet au pugiliste de mieux se protéger, de pouvoir harceler continuellement son adversaire, de ne pas lui laisser le temps d'organiser sereinement sa riposte ainsi que de ne plus parvenir à se couper de ses propres sensations et sentiments.

Ce détachement sensoriel et émotif peut être motivé de diverses manières. Tantôt, il se réalise par des mots exprimés et des regards échangés entre les boxeurs eux-mêmes. Tantôt, il est stimulé par la menace physique et psychologique d'un « chinaï » . Tantôt, il est insufflé par le coach qui motive son boxeur ou provoque son orgueil et sa virilité.

Le dressage de l'esprit du pugiliste peut lui-même être sublimé par une « adrénaline mentale » : un sentiment de colère généré par une accumulation de frustrations et de douleurs profondes auxquelles chaque individu a pu être confronté au cours de son existence et qui l'ont blessé au plus profond de lui-même. Exprimé et transformé positivement, le recours au sentiment de « rage » stimule le pugiliste. Il lui permet de se surpasser en développant le jaillissement d'une énergie insoupçonnée qui stimule sa résistance à la douleur et le pousse à dépasser le seuil de ses limites personnelles.

L'oubli de soi se fait également pour les autres. Sur le ring, le pugiliste représente et défend non seulement la réputation de son coach, l'honneur de son club, voir de son manager mais aussi celle de sa famille, sa ville d'appartenance, sa région ou encore son pays d'origine. Le boxeur défend aussi l'honneur de supporters qu'il ne peut trahir par quelque faiblesse ou signes d'un manque d'engagement. Il ne peut trahir leur confiance ou encore moins leur faire perdre la face (Rennesson, 2006: 648).

Des jeunes faits pour la boxe thaïlandaise?

Les adeptes de boxe thaïlandaise sont majoritairement des enfants, des adolescents et des hommes. Ils issus de familles ouvrières, de familles précarisées par le chômage et de quelques familles d'employés. Nombre d'entre eux proviennent aussi de l'immigration, surtout méditerranéenne (turque, maghrébine et italienne). Principalement âgés entre 16 et 25 ans, nombre de pugilistes sont peu ou pas diplômés. Au mieux employés ou ouvriers, ils sont essentiellement étudiants, allocataires sociaux ou occupent des emplois précaires. Le business de rue offre à certains d'entre eux la possibilité d'améliorer leur quotidien.

Quelques-uns ont été sensibilisés au pugilisme par des membres de leur famille. La majorité y a été introduite par des initiés ou directement par un entraîneur. Leur inscription est souvent le fruit d'une décision personnelle dépendant directement de l'offre de proximité ou de leurs possibilités économiques. Nombreux sont ceux qui s'orientent vers la boxe thaïlandaise après avoir pratiqué un sport collectif. Ce sport individualiste leur donne l'opportunité de ne pas se sentir dépendant d'autrui et d'être le seul responsable des résultats engrangés. Cette discipline offre aux plus méritants la possibilité de briller sur la scène d'un ring et d'y être remarqué positivement.

Le recours à la violence physique: un modèle de résolution des conflits enseigné dans certaines familles

Si au premier abord, le choix de pratiquer une discipline comme la boxe thaïlandaise relève d'une décision personnelle, les trajectoires de vie de nombre de ses adeptes laissent apparaître un apprentissage parfois précoce de diverses formes de violence. Certains d'entre eux ont directement été inculqués à « l'habitus agonistique » . Ils l'ont parfois appris en famille au travers des violences domestiques. D'autres l'ont expérimenté au travers de l'usage de châtiments corporels, un type de réprimande et de punition fréquent dans le mode d'éducation populaire.

Le comportement des pères joue un rôle important dans l'inculcation du recours à la violence physique comme une manière de résoudre les conflits. En accord avec l'idéal populaire de la virilité fondé sur la force physique et une conception des rapports sociaux dans laquelle l'honneur tient une place importante, ces hommes recourent à la violence physique afin de répondre aux offenses et aux agressions. En favorisant par une attitude consentante et complice l'émergence des tendances agressives et mêmes brutales, certaines mères contribuent également à la construction de la personnalité virile de leur fils (Lepoutre, 1997, 262-280). Enfin, l'inculcation de « l'habitus agonistique » en famille peut aussi être le résultat des rivalités et des tensions entre les membres d'une même fratrie.

Au sein de certaines familles, les aînés enseignent aux plus jeunes des modèles de conduites qui s'opposent parfois totalement aux principes qu'ils souhaitent leur transmettre. D'un côté, ils désapprouvent fortement les bagarres enfantines et adolescentes et d'un autre côté, ils punissent violemment leurs enfants lorsqu'ils se battent entre eux. En agissant de cette façon, ces aînés usent de la même violence qu'ils prétendent vouloir interdire afin de corriger les plus jeunes.

Les apprentissages à l'école et en rue

En rue et à l'école, nombre de jeunes se familiarisent aux violences notamment lors des rixes et des bagarres adolescentes auxquelles ils ont visuellement assisté ou ont été impliqué. En l'absence du contrôle et de la protection des adultes, ils apprennent à se battre, c'est-à-dire à défendre leur propre personne contre les agressions d'autrui, en répondant aux coups par des coups. Ils expérimentent l'expérience valorisante et valorisée de la force et du courage. Ils intériorisent également des codes de conduites spécifiques des relations conflictuelles violentes.

Se qualifiant souvent d'anciens ou d'actuels bagarreurs, les adeptes de boxe thaïlandaise ont souvent dû apprendre à ne pas être dominés. Pour se faire, ils ont incorporé certaines stratégies de l'agressivité et de la défensive qui leur ont été utiles dans leurs relations conflictuelles ou de simple rivalité. À force de se battre, ils ont acquis une assez grande maîtrise d'eux-mêmes et une forme de science de la bagarre que certains transposent sur le marché des sports de combat (Lepoutre, 1997: 265).

Au sein du groupe des pairs, « force » et « dureté » sont deux valeurs qui sont transmises et constamment réaffirmées. Elles contribuent à orienter les conduites et les comportements liés aux échanges de violence. L'utilisation de la force physique y est considérée comme un moyen parfaitement légitime de l'exercice du pouvoir ainsi que de la gestion et de la résolution des conflits. Ce rapport au corps à la fois juvénile et populaire constitue une part essentielle du capital de leur définition de soi qui « se traduit en matière de normes et de goûts corporels par la valorisation marquée de la taille, de la carrure et du volume musculaire, et, à l'inverse, par le mépris et le rejet dont font l'objet les individus chétifs ou au caractère trop apathique ou débonnaire » (Lepoutre, 1997: 272-273).

L'attrait juvénile pour la puissance physique se retrouve aussi dans le style des consommations culturelles adolescentes ainsi que dans la fascination pour les personnages à la force extraordinaire que représentent les super héros américains ou japonais de bandes dessinées, de dessins animés, de séries télévisées, ou encore du cinéma. La force oriente également le choix des pratiques sportives (musculation, sports de combat, rugby, ...) et des activités de loisirs (jeux vidéo).

La dureté est, quant à elle, « un principe de conduite et de relation qui détermine des formes de violences physiques et symboliques systématiques » (Lepoutre, 1997: 274). Elle oriente les jugements, les attitudes et les comportements des jeunes de la rue. Elle gouverne les relations entre pairs parmi lesquelles la compassion, la tendresse et la prévenance sont rares. Son apprentissage se réalise dès le plus jeune âge, à l'école et dans la rue, physiquement et à la manière forte. Si les attitudes et les comportements entre adolescents de la « culture des rues » sont faits de dureté, ils n'excluent toutefois pas les sentiments d'amitié, la générosité, l'attachement et aussi la gentillesse, l'amabilité, les attentions.

 

À l'école de la rue, les jeunes se construisent donc au travers d'un processus de socialisation de la « loi du plus fort ». Il définit une hiérarchie de domination entre les pairs et justifie l'emploi de la violence physique afin de défendre des agressions en répondant aux coups par les coups. Les affrontements, les rixes et les bagarres qui en découlent se déroulent parfois sous le regard approbateur des aînés. Elles ont pour enjeux d'obtenir réparation pour les atteintes subies et de défendre leur réputation.
La culture de l'honneur justifie aussi le comportement des jeunes qui « se battent pour rigoler ». Il n'est d'ailleurs pas rare qu'au cours de ces duels simulés ou de ces bagarres contrôlées et euphémisées, ils reproduisent avec plus ou moins de réussite la gestuelle spectaculaire des sports de combat et des arts martiaux les plus en verve. Ces amusements revêtent bien souvent une dimension de spectacle et de provocation dont les protagonistes ont conscience. Ils comportent également un aspect ludique spécifiquement adolescent s'exprimant au travers du bluff, de l'outrance, de la farce ainsi que de la jouissance de l'exercice de la peur sur autrui (Lepoutre, 1997: 318).

 

Dans la culture des rues, la démonstration des capacités physiques, des prouesses, des exploits ou des records est propre au comportement adolescent. Elle s'exprime notamment dans la pratique des défis telle que les battle breaks , les rixes, les bagarres, les offenses de paroles, la tchatche, ... Rixes et bagarres sont des échanges de violence qui se donnent à voir de façon spectaculaire et immédiate. Elles confèrent une réputation au bagarreur, certaines formes de prestige qui leur permet de frimer.

La possibilité de s'affirmer autrement

La précarisation du statut masculin de chef de famille et surtout les difficultés économiques qui affaiblissent ce statut (chômage du père, travail précaire du fils empêchant ce dernier d'assumer financièrement la charge d'une famille) ont entrainé la baisse des ressources identitaires traditionnellement attribuées à la virilité. La rue offre aux jeunes la possibilité de gagner leur vie et de fréquenter des lieux masculins où ils peuvent se « faire un nom » et prouver leur valeur.

Le « capital guerrier » se présente à certains comme une possibilité de faire connaître une image virile d'eux-mêmes (Sauvadet, 2005/2 : 207) et une manière de s'adjuger une position dominante au sein de l'univers de la rue. Son acquisition consiste en l'appropriation et l'accumulation de différents capitaux: du capital social , du vice , de la tchatche , des signes extérieurs de richesse et de la force physique. La construction et la gestion du « capital guerrier » facilitent l'appropriation d'un statut. Elles peuvent également procurer des ressources individuelles, collectives, symboliques ou encore matérielles à son détenteur. Enfin, elles ont pour fonction de défendre les intérêts individuels.

En s'adonnant à la boxe thaïlandaise des jeunes se donnent l'opportunité d'accéder à un espace qui légitimant l'usage d'une violence qui leur est ailleurs proscrite. Elle leur fournit un espace d'expression de leur rage et de leurs frustrations qui est « marginalement » autorisé. Cette pratique non conforme, parfois dite de « mauvais garçon », procure à certains le moyen de se démarquer des modèles proposés par les adultes et la sphère publique. Elle leur permet d'exprimer leurs différences tout en restant dans les limites d'une certaine acceptabilité. Elle leur donne la possibilité d'éviter de se soumettre aux attentes parentales et sociétales par rapport auxquelles certains éprouvent des difficultés à se positionner.

Par la crainte qu'il inspire, le « capital guerrier » permet aux plus « chauds » de se valoriser et de préserver un minimum d'estime d'eux-mêmes. Il étouffe les mauvaises blagues, camoufle les points sensibles (complexe physique, manque d'argent, débauche de la mère ou d'une sœur, alcoolisme du père ...) et lutte contre le harcèlement. Son accumulation sert aussi à protéger les proches ainsi qu'à assurer leur confort, leur respectabilité, leur sécurité physique et leur droit de priorité (Sauvadet, 2006: 210). Il permet aussi de séduire une partenaire et de la protéger.

Le succès de la boxe thaïlandaise auprès des jeunes de la « culture des rues » n'est donc pas anodin. En développant leur force physique et leur force de combat, il peut permettre aux dominants et aux « bouffons » de se défendre des agressions des dominants, des rivaux ou des concurrents. Son apprentissage peut contribuer à l'acquisition d'une place plus avantageuse au sein de la hiérarchie sociale de la rue. En étant capable d'assurer leur sécurité ou en jouissant de la réputation d'en être capable, nombre d'adeptes de boxe thaïlandaise évitent de devoir se venger au travers d'une gradation des violences qui débouche parfois au recours des armes à blanc ou à feux.

S'adonner à la boxe thaïlandaise, côtoyer un club et ses adeptes, permet à certains de se construire une renommée personnelle de « caïd » en dehors des sphères pugilistiques. En stimulant la crainte et la méfiance, leur réputation peut leur permettre de se prémunir de nombreuses agressions physiques et verbales.

Ce sport leur permet de développer des qualités (être « fort », être « dur », « aller au contact », « appuyer ses coups ») qui se corrèlent adéquatement aux valeurs de cette culture. Il s'explique aussi par la panoplie des techniques et des coups d'autodéfense et d'attaque que ce sport permet d'acquérir. Elles stimulent certains jeunes à envisager une possibilité de transférer le capital de compétences agonistiques à double sens: de la rue au ring et du ring à la rue (Lepoutre, 1997: 327).

Tous les discours s'accordent toutefois sur le fait que pratiquer ce sport par seule motivation de se faire valoir n'est pas suffisant pour durer. Les pugilistes ont conscience des efforts à fournir pour devenir un « caïd des rings ». Nombre de boxeurs expriment ne plus avoir à se battre en rue. Par un retournement de situation, les plus belliqueux renoncent aux bagarres de rue, pratique qui leur permettait auparavant de légitimer et d'affirmer leur appartenance au monde des hommes. Appartenir au monde de la boxe thaï, c'est appartenir à un monde d'hommes. Faire partie de cette famille et être reconnu par ses membres permet à de nombreux jeunes de ne plus devoir constamment réaffirmer leur virilité au travers des rixes et des bagarres.

La possibilité de rêver

Les milieux populaires ont leur modèle d'identification, d'accès à la reconnaissance et à la notoriété. Le « dealer » et le « braqueur » sont des métiers qui leur semblent accessibles aux jeunes qui ne proviennent (Jamoulle, 2003/3). Pour ceux-là, la figure du sportif de haut niveau peut aussi être considérée comme un « moyen de repêchage », une façon de sortir la tête de l'eau, un vecteur de réhabilitation symbolique (Pascal Duret, 1996) mais aussi physique et social.

L'écoute des primes de combat remportées par les grands champions rend cette représentation d'autant plus vive. La pratique du muay thaï laisse, en effet, espérer à certains plus jeunes qu'elle pourra leur fournir des revenus suffisants pour en vivre. Cette idée est d'autant plus soutenue qu'en boxe thaïlandaise, il existe de nombreux cas d'ascensions fulgurantes. En moins de dix combats, un thaï boxeur adulte peut décrocher un titre de champion national, continental ou mondial qui lui procure des primes fluctuantes évoluant en fonction de son palmarès. Toutefois, les gains ne représentent généralement pas plus que la possibilité d'accéder rapidement à certains biens de consommation qui contribuent à améliorer leur sape ou de frimer.

La représentation populaire du champion sportif conforte le mythe de l'ascension sociale. Elle entretient la croyance que le premier venu peut devenir un champion. Elle conforte l'idée que tout est possible à un homme ordinaire, que devenir quelqu'un est affaire de vertus individuelles et de mérite personnel, que le don et l'effort priment sur la naissance et l'héritage (Mauger, 2006: 172-173).

Face au mythe de la réalisation de soi et au « culte de la performance » (Ehrenberg, 1996), la carrière de sportif et l'espoir de devenir un champion donne à certains boxeurs l'espoir d'émerger d'une vie banale, de se donner la chance d'une existence choisie et désirée. Elle offre à celui dont l'existence est vouée à l'insignifiance de prendre son sort en main, d'espérer devenir un homme d'exception. Ce rêve et cet espoir semblent d'autant plus probables que les médias valorisent le spectacle offert par les combats de boxe thaïlandaise sur les chaînes sportives et privées.

 

Parallèlement, il existe une tradition cinématographique du pugilisme et des trajectoires d'acteurs de films d'action , illustrant généralement le destin de « self made man » , qui laissent espérer à certains jeunes qu'à force de volonté, de caractère, de persévérance et de travail, il leur est possible de décrocher des titres de champion et donc, de devenir quelqu'un.
En s'orientant vers un sport de combat comme la boxe thaïlandaise, nombre de jeunes issus des milieux populaires espèrent secrètement ou ouvertement accéder au modèle de réussite et d'ascension sociale que les médias et l'industrie du cinéma leur proposent. Ce rêve qui stimule leur imaginaire semble d'autant plus probable que la majorité des champions actuels sont issus de l'immigration et des milieux populaires.

 

Quelques cas uniques parviennent à uniquement vivre de la boxe thaïlandaise. Elle permet à quelques rares d'obtenir un emploi. Les services de gardiennage et de sécurité sont des débouchés professionnels auquel un boxeur peut prétendre. Quelques-uns, comme les travailleurs sociaux ou des enseignants, parviennent à utiliser leur art comme un support professionnel. Les plus titrés sont parfois gratifiés d'un poste d'employé communal ou de gestionnaire de complexe sportif. Enfin, certains survivent en cumulant leurs primes de combats aux revenus de l'allocation du chômage ou du revenu d'intégration . Pour eux, la boxe thaïlandaise est alors considérée comme une activité de débrouille légale et saine. L'affichage des gains leur procure du prestige mais aussi et surtout le sentiment de pouvoir accéder à une vie qu'ils ont choisie. Le corps est alors un outil de débrouille mais aussi de revendication à la liberté, à un choix de vie.

La découverte d'une vérité sur soi-même

Lorsqu'ils évoquent leur trajectoire de vie, nombre de boxeurs s'expriment en termes d'avant et d'après. Le passé est souvent dépeint de manière dépréciative. Les superlatifs ne manquent pas lorsque certains se définissent avant d'avoir commencé la boxe thaïlandaise : « caillera », « bagarreur », « squatteur ». Beaucoup se disaient animés par la haine, par la rage. Sentiments qui les conduisaient vers le conflit, vers les embrouilles. Beaucoup se décrivaient comme trop plein d'énergie, dans une colère qu'ils n'arrivaient pas à extérioriser jusqu'à ce qu'ils s'initient à la boxe, jusqu'à ce qu'ils fassent l'expérience du ring. Tous s'accordent sur la capacité de la boxe thaïlandaise à apaiser les plus violents. Elle est décrite comme un défouloir, un exutoire. Pour beaucoup, l'expérience du ring et les épreuves préliminaires qu'ils ont dû endurer pour y accéder leur permet d'entrer dans un groupe réservé : celui des boxeurs. Elle leur permet d'entrer dans une communauté d'initiés, la famille du muay thaï. Elle permet à certains de prendre distance avec la rue. Il est tout à fait faux et malencontreux de considérer les clubs de boxe thaïe comme des pépinières pour violents et pour délinquants. Ils apparaissent, bien au contraire, comme des institutions de socialisation normative particulièrement efficaces, notamment pour la frange de la population la plus intégrée à la « culture des rues » et, par conséquent, la plus rebelle aux normes inculquées par l'école.

Enfin, il apparaît que la boxe thaïlandaise valorise un équilibre exemplaire des émotions et de la gestion de la violence pour des jeunes aux prises avec une affectivité qui les submerge. Dans l'incapacité de gouverner seuls des sentiments et des sensations trop forts, ceux-ci trouvent dans le modèle thaï les raisons et les moyens de les réprimer. Ce sont toutes leurs peurs, leur rancœur, leurs colères accumulées, causes d'un énervement perpétuel, qui se réduisent dans l'exercice pugilistique. Les boxeurs expérimentent une transformation qui est d'abord intérieure. La boxe thaïe permet l'opération initiatique d'une conviction qu'ils acquièrent des outils de régulation de leur susceptibilité toujours à vif et de réorganisation de l'être. L'expérience du muay thaï leur permet d'accéder à une dimension introspective (Choron-Baix, 1995 : 120). Si la promotion à laquelle beaucoup de jeunes aspirent au travers de la boxe thaïe est avant tout sociale, il apparaît aussi une aspiration intérieure et spirituelle. En plus d'essayer de s'en sortir en se faisant une place dans la société, les jeunes de la culture des rues trouvent au travers de la pratique du muay thaï une vérité sur eux-mêmes.

Références

Choron-Baix C., 1995, Le choc des mondes. Les amateurs de boxe thaïlandaise en France, Paris, Editions Kimé.

Duret P., 1996, Des jeunes en difficultés, Panoramiques, Paris.

Ehrenberg A., 1991, Le culte de la performance, Hachette, Paris.

Jamoulle P., 2003, « Business is Business. Enjeux et règles de l'économie informelle », Déviance et Société, n° 2.

Jamoulle P., Des hommes sur le fil. La construction de l'identité masculine en milieux précarisés, Paris, La Découverte.

Lepoutre D., 1997, Cœur de banlieues. Codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob.

Mauger G., 2006, La bande, le milieu et la bohème populaire. Etude de la sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires (1975-2005), Belin, Paris.

Rennesson S., 2006, « La boxe thaïlandaise : Assurer le spectacle et ne pas perdre la face », Ethnologie Française, PUF, Paris, n° 4.

Sauvadet T., 2006, Causes et conséquences de la recherche de capital guerrier chez les jeunes de la cité, Déviance et Société, vol. 29.

Sauvadet T., Le capital guerrier : concurrence et solidarité entre les jeunes de cité, Odile Jacob, Paris

Wacquant L., 2002, Corps et âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur, Agone, Marseille.