Un interdit aux racines antiques

Numéro 3 | Football, violence et sécurité

VARIA - pp. 70-94

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Gilbert Andrieu

Professeur des Universités – Université de Bordeaux2

  

Depuis longtemps, nous avons banalisé le combat que les sportifs doivent livrer contre les plaisirs de la chair, il serait presque possible de dire contre la femme. S'il existe une violence affirmée dès l'Antiquité, une violence que nous pouvons retrouver dans la mythologie grecque ou dans les écrits de Philostrate, c'est bien celle qui concerne l'opposition entre la performance, la victoire tout particulièrement, et l'amour au sens le plus charnel, celui qui conduit aux plaisirs des sens plus qu'à la procréation. Le rapprochement entre les deux sexes est étroitement lié à l'instinct alors que la recherche de la victoire représente un acte volontaire et individuel, un combat permanent qui ne peut être que perturbé par le désir de l'autre sexe, un désir qui conduit Hermaphrodite à perdre sa virilité, Arès à perdre de sa fougue guerrière, Héraclès à tisser aux pieds d'Omphale puis à prendre une concubine juste avant de redevenir un dieu à part entière et d'épouser la jeunesse éternelle.

Cette lutte n'a cessé d'être réactualisée à travers les siècles et nous la retrouvons au cœur du sport, aussi forte qu'elle pouvait l'être à l'époque de l'athlétisme antique. C'est en partant de l'analyse de cet interdit que je voudrais atteindre une autre forme de violence, celle que l'athlète moderne doit assumer pour être celui qu'il rêve d'être et qui le rapproche d'un autre style de guerrier, si tant est que la comparaison puisse se faire, je veux parler du moine bouddhiste qui, dans la méditation, doit lutter contre toutes sortes de distractions dont la sexuelle n'est pas des moindres. Que l'homme, l'être humain faudrait-il dire, recherche la victoire sur un adversaire ou sur lui-même il doit lutter, combattre, affronter cette règle qui semble s'imposer d'elle-même et qui fait de lui un être soumis à une discipline quasi divine.

C'est en cherchant ces racines qu'il sera possible de dépasser le simple constat, la tradition, les idées reçues, l'association des mythes, des religions et de la morale apportant ici une possibilité de réflexion qui n'est pas sans intérêt dans notre monde moderne où la performance a pris le pas sur le bien et le beau. Economiser ses forces, les concentrer pour réaliser un exploit, encore serait-il bon de retenir que l'exploit dépend des autres autant que de nous-même, telle est l'idée qui prévaut de génération en génération sans qu'il soit question d'en discuter le bien fondé.

Un exemple parfait de permanence

C'est en 1924 qu'est publié le roman de Maurice Genevoix qui a pour titre Vaincre à Olympie. C'est aussi l'année où la France organise la huitième Olympiade, inaugurée à Chamonix en février 1924, ouverts en grande pompe à Colombes le 5 juillet 1924, l'année où Pierre de Coubertin est sur le point de se retirer à Lausanne.

Dans ses Mémoires Olympiques Pierre de Coubertin note un souhait qu'il avait formulé et qui consistait à faire graver les noms des vainqueurs sur des plaques de marbre apposées aux murs du stade. C'est surtout la justification qui nous importe ici :

« Précisément parce que l'ambition de vaincre en ces tournois quadriennaux est la plus haute qui se manifeste parmi la jeunesse musculaire internationale, il convenait d'assurer à celle-ci le genre de récompense civique qu'avait conçue et réalisée l'antiquité. ».

Notons sans tarder la notion de civisme accolée à celle d'antiquité. Pour Maurice Genevoix, l'enracinement dans l'Antiquité n'est pas de même nature, du moins aussi politique, ce qui n'interdit pas de penser que son roman, par sa qualité d'intelligence et de cœur, nous invite à retenir cet effort surhumain qui conduit à la victoire et à nous en inspirer. Faut-il rappeler que l'enseignement de la morale laïque depuis 1887 prévoyait de passer par le cœur et non par l'intelligence ?

Je ne retiendrai pas l'histoire elle-même du roman mais je soulignerai que l'auteur a réussi admirablement à nous transporter dans la lumière éblouissante de la Grèce des premiers Jeux Olympiques mais aussi dans l'atmosphère religieuse qui les baignait et qui faisait des vainqueurs des êtres au-dessus des mortels, presque des dieux, capables de lutter contre les démons et parfois de devenir les intermédiaires de l'Olympe lorsqu'un mortel avait le bonheur d'être choisi par les divinités. Il est excessivement clair que c'est le commerce des femmes qui est ici remis en question et non l'accouplement normal. Le héros apparaît, au début, comme un bel éphèbe qui se laisse griser par les jolies filles et qui néglige son entraînement, utilisant la palestre pour se montrer plus que pour se préparer à vaincre. En fait, il est vaincu par les charmes féminins et tout le roman consiste à montrer la nécessité d'un choix entre des plaisirs faciles, pour ne pas dire factices et un plaisir qui transporte au-delà des sens, qui illumine, qui transcende, qui change l'homme en héros. L'opposition est nette entre un garçon efféminé et un éphèbe qui se soumet à un entraînement des plus difficiles, à la règle que lui impose le représentant des dieux. Son ascension vers la victoire sera douloureuse et ne commencera qu'après l'abandon, sans concessions, des conquêtes amoureuses et des plaisirs qui cachent le véritable but de sa vie. Mais le héros du roman n'est qu'un exemple et je dirai que Maurice Genevoix a écrit le plus beau livre de morale et d'instruction civique qui soit.

Retenons les détails les plus utiles à la thèse que j'aimerais défendre et me conduit à dire que ce n'est pas en aimant Pandore qu'Epiméthée, frère de Prométhée, pourra vaincre l'humaine condition, celle que Zeus infligea aux mortels de la nouvelle race, celle de Deucalion.

Dès les premières pages la problématique est posée :

 

« - Où est-il, Sostratos, ce matin ?
- Tu le demandes ? Chez Mégallis !
- Sûr ?
- D'où sort-il, celui-là ?... Es-tu donc un crabe de Corinthe pour ignorer que depuis cinq mois...
- Exact. Depuis la dernière fête des Torches.
- Et elle est folle de lui, mon cher ! Elle le couve ! si elle pouvait, elle le tiendrait en laisse, de crainte que Lysilla ne le lui prenne...
- Ou Glauka.
- Ou Théonoé...
- Ou telle autre qu'il daignerait choisir... »

 

Quelques lignes plus loin cette présentation par ses rivaux en amour :

« - Hélas ! dit le jeune Podarcès avec une feinte désolation. Lutterons-nous contre ces doigts chargés de bagues, ces rouges chaussures sicyoniennes, ces manteaux de laine souple, et cette suave odeur d'iris qui font irrésistibles le noble Périphas et ses vénérables amis ? ».

A l'opposé de ces jeunes oisifs, peu enclins aux efforts véritables, allant à la palestre plus pour causer que pour s'y faire des muscles, nous avons ce personnage particulier, cet étranger, ce vieillard, Ménesthée, qui n'aura pour Sostratos, que peu d'éloges et se contentera de dire :

« - Par tes yeux, Sostratos, ramasse ton manteau et suis-moi. ».(p.25).

A la question de l'éphèbe qui lui demande où il le conduit, Ménesthée répond en levant son bâton d'olivier vers le sommet d'une colline qui domine la ville :

« Là-haut, enfant, là haut d'abord... Et plus haut peut-être, s'il plaît aux dieux. ». (p. 25).

La sortie de la ville ne fait que confirmer l'opposition entre les courtisanes et l'exploit qui attend Sostratos. Une femme derrière sa fenêtre en appelle à Aphrodite, fille de Zeus et amante d'Arès, pour louer sa beauté et le désir qu'il inspire puis c'est au tour d'une entremetteuse, que Sostratos repousse, et qui se plaint en ces termes :

« Bonnes déesses, voyez comment il m'a bousculée ! Tu n'es pas si vertueux, d'habitude ! Est-ce Mégallis qui te fait surveiller ? Ou ta maman, inquiète de tes yeux cernés, qui t'a donné ce farouche pédagogue ? Oh ! le béjaune ! Oh ! le grand dadais à sa mère ! » (p. 28).

Tout le roman fourmille d'allusions qui s'opposent comme pour marteler la sentence, pour distinguer la voie de la victoire de celle de la dépravation, ou bien encore pour mieux isoler les mortels des immortels. Ce n'est qu'à la fin du récit que Sostratos découvre que Ménesthée n'est autre qu'Euthymos et que le vainqueur immortalisé n'a fait que lui raconter sa propre expérience. Or, cette expérience ne fait que préfigurer celle du jeune éphèbe. Lui aussi a dû échapper aux griffes d'une femme, combattre ses désirs pour suivre son entraîneur divin. A son tour il va suivre Milon de Crotone pour devenir un vainqueur olympique. Alors que son père spirituel n'est autre que le dieu de la médecine, Asclépios, ce qu'il à la fin du roman, il va suivre un vieillard colossal devenu immortel. C'est cette immortalité que tout homme peut conquérir s'il s'en donne la peine et suive l'exemple d'un héros qui n'est plus soumis au temps qui enchaîne les mortels. Ici, je retiendrai cette image qui symbolise merveilleusement ce que Pierre de Coubertin réservait à la jeunesse du monde entier.

« Vieillir ? Mourir ? Quel Grec, sur les talus du stade, accueillerait ces sombres pensées ? L'instant présent les éblouit. Ils s'y abîment, ivres de son éclat.

Il est vrai, ce n'est qu'un instant. Mais l'homme qui vient de fixer le soleil retrouve longtemps sous ses paupières fermées la rayonnante lumière de l'astre. L'instant renaîtra, aussi beau, et les athlètes seront les mêmes qui lui rendront toute sa beauté. Jeune beauté, Jouvence qui ne saurait tarir. » (p. 249).

Le roman de Maurice Genevoix est un véritable roman initiatique. Il conduit pas à pas vers l'absolu, vers ce dieu qui a enfanté Héraclès pour servir d'exemple aux mortels. Ce qui est important, dans le contexte de cette réflexion, c'est l'opposition entre l'attrait de la femme, pour ne pas dire de la courtisane, et l'attrait de la victoire, cette dernière inspirée par les dieux. Si l'homme est seul devant la beauté faite femme, il est accompagné par les divinités tout au long de sa progression vers la victoire. C'est en se replongeant dans le fleuve Caecinos qu'Euthymos retrouve la force de vaincre une nouvelle fois à Olympie. Avec le style qui le caractérise, avec la finesse d'un artiste des temps anciens, Maurice Genevoix nous enseigne ce qu'étaient les athlètes antiques et ce que les modernes vainqueurs olympiques peuvent espérer découvrir au-delà de l'instant qui fait d'eux des êtres d'exception.
Les Jeux de l'ère moderne n'ont plus la même physionomie, ils ne sont plus précédés par des sacrifices offerts à Zeus, mais ce qui reste vrai c'est cette découverte du Soleil, ce dieu qui voit tout, ce dieu vers lequel Platon fait cheminer l'homme qu'il a délivré de sa caverne.

L'enracinement mythologique

Tout le roman de Maurice Genevoix fourmille d'allusions mythologiques. Loin de nous parler des dieux, il nous fait vivre avec ce qui est plus proche de la réalité antique. Le héros du roman respire comme les athlètes des anciens jeux et nous invite à épouser un autre esprit, un esprit qui n'est pas encore celui de Platon. En nous situant au temps d'Homère ou d'Hésiode Maurice Genevoix nous prend par les sentiments plus que par la raison.

Toutefois, pour cerner l'interdit qui accompagne la préparation olympique, il faut pénétrer dans les méandres de la mythologie grecque et chercher une explication à cette permanence.

Le héros qui continue à s'imposer aujourd'hui même n'est autre qu'Héraclès, même si le nom d'Hercule est devenu plus familier. Hercule n'est que la copie romaine d'Héraclès, copie dont nous avons surtout retenu les travaux en oubliant le but sans lequel ils n'auraient aucune raison d'exister : l'immortalité. Fils de Zeus et d'une mortelle, Héraclès enseigne aux hommes qu'ils possèdent en eux une part de divinité et qu'ils peuvent parvenir à l'immortalité en suivant son exemple. Les douze travaux essentiels ne sont pas une démonstration de force matérielle, ils sont au contraire un cheminement initiatique qui dépouille progressivement l'homme de ses racines terrestres pour lui permettre d'accéder à l'Olympe et y épouser Hébé, la jeunesse éternelle. Le mythe de Dionysos nous fait connaître un autre cheminement, celui de Narcisse aussi, mais restons avec Héraclès.

Vu dans son ensemble, le mythe semble réserver la transcendance aux hommes mais le plus important ici est d'observer le rôle joué par les femmes dans cette lutte acharnée pour se libérer de la matière. En fait, ce sont des déesses qui vont suivre le héros, le lancer dans l'aventure, le guider, le contrôler, l'aiguillonner, le contraindre, qu'il s'agisse d'Héra, d'Athéna, d'Artémis, ou même des mortelles comme Omphale, ou encore Déjanire qui provoquera la dernière étape du changement en conduisant indirectement le héros sur le bûcher où son géniteur l'enlèvera.

Les premières femmes courtisées par Héraclès, les cinquante filles de Thespios, avec lesquelles ils s'unira dans son sommeil, doivent être considérée comme symbolisant les vies antérieures du héros avant les premiers travaux imposés par son cousin Eurysthée. Elles représentent des unions ordinaires qui conduisent à la naissance de cinquante fils. Mégara, la fille du roi de Thèbes, qui fut la première épouse d'Héraclès, là encore avant les douze travaux légendaires, lui donna des enfants que le héros tua dans un accès de folie déclenchée par Héra. Le mythe nous dit qu'il le fallait pour qu'Héraclès se mette au service d'Eurysthée et puisse expier sa faute. Le héros se sépare alors de sa femme et la confie à son neveu.

Ce n'est qu'à ce moment là que commence l'effort véritable pour perdre tout ce qui l'attache à la terre, comme Prométhée au Caucase, et se libérer de toutes les chaînes aussi bien physiques que mentales. Le symbolisme des travaux peut se résumer ainsi. Le lion de Némée représente le vieil homme, l'homme formé de vie en vie et qu'il faut détruire soi-même, de ses propres mains. Dans ce premier travail, Héraclès commence à détruire la matière dans ce qu'elle a de plus pesant. Avec l'Hydre de Lernes il détruit les passions et avec le sanglier d'Erymanthe, il dompte les restes d'animalité qui sont en lui. Avec la biche d'Artémis, qu'il doit attraper vivante, Héraclès s'attaque à la course folle du mental tandis qu'avec les oiseaux du lac Stymphale, dressés par Arès, il en vient à percer de ses flèches les ténèbres qui lui cachent le ciel ou mieux la lumière du Soleil. La capture du taureau blanc de l'île de Crète, le taureau que Minos avait refusé de sacrifier à Poséidon, symbolise l'abandon de l'amour bestial, tel que l'avait connu la reine grâce à Dédale. La maîtrise des juments de Diomède montre qu'Héraclès connaît désormais le chemin du ciel, distingue le bien du mal, ne confond plus l'intelligence divine et l'intelligence mortelle qui conduisent les passions à se dévorer entre elles. Devant la reine des Amazones Héraclès semble abandonner l'attrait de la beauté ensorcelante des femmes, celle qui fut donnée à Pandore pour séduire Epiméthée et le genre humain. Enfin l'assainissement des écuries d'Augias, fils du Soleil, représente la destruction des effets et des causes laissés par les vies antérieures. Héraclès peut alors devenir passeur et le montre avec les troupeaux de Géryon. Il devient meneur d'hommes. Les pommes d'or du jardin des Hespérides représentent la rédemption et le fait de les cueillir montre que le héros est sur le point d'achever son évolution. Devenu l'égal du Soleil, il lui faut affronter la mort, descendre aux Enfers et en revenir, ce qu'il fait après avoir délivré Thésée. Cette descente signifie que le héros peut enseigner aux mortels l'art du retour à la lumière. Toutefois, les épreuves ne sont pas terminées et le mythe nous apprend qu'Héraclès, après la mort d'Iphitos, doit se vendre à la reine Omphale avec laquelle il se marie. Tandis qu'Omphale endosse la peau de lion et se saisit de la massue, symboles de la force physique d'Héraclès, le héros s'habille en femme et tisse à ses pieds ce qui semble indiquer qu'il a perdu sa virilité. Mais les légendes s'enchaînent et nous voyons Héraclès reprendre de vieilles querelles, prendre une concubine alors qu'il a été marié à Déjanire suivant la promesse effectuée à son père aux Enfers. Elle est une mortelle et ne connaîtra pas la fin merveilleuse du héros mais son rôle reste important. C'est, en effet, son amour qui la conduit à tremper la tunique que son mari lui demande dans le sang du centaure Nessos, ce qui conduit Héraclès à chercher dans le feu rédempteur la fin de ses souffrances physiques et l'immortalité qu'il mérite.

Faut-il ajouter que tout au long de son évolution, le futur dieu sera aidé par Athéna qui symbolise la sagesse, la force intelligente que ne possède pas Arès, dieu de la guerre ?

Comme on le perçoit dans le roman de Maurice Genevoix, l'athlète qui vise l'immortalité se conduit comme Héraclès. Il ne fait pas que s'entraîner physiquement il se purifie mentalement et spirituellement, il se dépouille de toutes ses chaînes dont la première est le désir engendré par la beauté et le commerce des femmes. Il divorce de Pandore et tourne le dos à Aphrodite, fille de Zeus. Tout cela est possible parce qu'il est placé sous la protection d'une divinité. Or, cette protection, dans le roman, semble apportée par des dieux males alors que la mythologie nous laisse voir que ce sont surtout les déesses qui accompagnent les héros.

Tout se passe en effet comme s'il existait deux catégories de femmes. Celles qui tromperont Ulysse sur le chemin du retour après la guerre de Troie, celles qui comme Hélène sont capables d'engendre une guerre entre les Grecs et les Troyens, celles qui comme Pasiphaé, femme de Minos, sont capables de tout pour aller au bout de leur plaisir, celles qui comme Phèdre peuvent commettre les pires choses pour protéger leur amour, mais aussi celles qui comme Ariane peuvent apporter la lumière qui permet à Thésée de tuer le Minotaure, et qui deviendra l'épouse de Dionysos. Dans cette classification rapide, il ne faudrait pas oublier toutes les mortelles avec qui Zeus enfante des héros. Il y a aussi toutes les déesses dont la première de toutes est Gaia, mère des Titanides, au nombre desquelles se trouve la mère de Zeus à savoir Rhéa. Il y aurait beaucoup à dire sur ces déesses qui précèdent le règne de Zeus. Toujours est-il que la mythologie d'Homère, ou d'Hésiode, est celle qui soutient le bien fondé de la tyrannie et exclue les femmes de toute parcelle de pouvoir.

Dans cette mythologie où les hommes semblent avoir tous les privilèges, le dieu Eros, né de la nuit, semble être à l'origine de toutes les manifestations de la vie et nous pouvons dire que l'amour est cette force qui organise le monde. Toutefois, cet amour originel, fondamental, sera déclassé par des philosophes comme Platon et, sous la plume des poètes, il deviendra l'enfant ailé qui trouble les cœurs.

La vie symbolisée par les mythes ne pouvait que subir nombre d'influences, politiques ou artistiques, sociales ou économiques. L'amour ne pouvait que s'effacer devant la raison et l'histoire de Psyché pourrait en être une illustration. Mais cette histoire n'enseigne pas un rapport de force entre Eros et Psyché, qui est une mortelle, puisqu'elle s'achève par un mariage accepté par Zeus lui-même. Certes il faudrait approfondir la notion de mariage au regard de la mythologie mais il est possible de distinguer facilement les femmes que l'on épouse et celles que l'on courtise pour le plaisir des sens. Les premières peuvent accompagner les hommes jusqu'à l'Olympe, les secondes renforcent les liens qui unissent les mortels et la matière tout en interdisant ou en détournant de l'ascension qui permet le retour dans un monde meilleur. Ces dernières ont été conçues par Zeus. Elles sont à l'image de Pandore qui a la beauté de sa fille Aphrodite, qu'il ne faut pas confondre avec la déesse né de l'écume de la mer et du sexe tranché d'Ouranos après la castration que lui inflige Cronos. Pandore est voulue par Zeus pour punir la race humaine et surtout contrebalancer le cadeau de Prométhée fait aux hommes, à savoir le feu divin. Elle est chargée d'amener aux hommes tous les maux et leur interdire l'espoir qui pourrait accompagner le feu divin. Il semble évident que toute remontée vers l'Olympe soit en quelque sorte interdite ou freinée par cet amour sensuel.

Le mythe de Narcisse offre une autre explication. Narcisse dont la beauté est remarquée aussi bien par les filles que les garçons et même les nymphes, n'accepte par leur amour et sa mort semble indiquer qu'il s'aimait lui-même au point de chercher à s'embrasser en se voyant dans une fontaine au cours d'une chasse. En fait, Narcisse ne pouvait ni courtiser ni se marier humainement parce qu'il était à la recherche d'un autre amour, un amour divin, un amour doté d'une beauté supérieure et qu'il portait en lui sans le savoir. Le miroir le lui montre, il épouse cet amour particulier et meurt avant de renaître sous la forme d'une fleur dont la double coloration indique à la fois la mort et la renaissance. N'oublions pas que c'est aussi la fleur qu'Hadès fait respirer à Perséphone pour l'entraîner aux Enfers avant de l'épouser. Ici, Narcisse est un mortel qui, toute sa vie, est à la recherche de la divinité qu'il porte en lui et qui écarte systématiquement tout forme d'amour de nature mortelle. A l'opposé d'Héraclès, il ne lutte pas contre la matière et recherche un amour dont la beauté extrême ne peut être qu'immortelle. Sa recherche est inconsciente, elle ne passe pas par la raison, elle ne découle d'aucun jugement rationnel. Il se contente d'écarter spontanément toute forme d'amour qui pourrait lui interdire la rencontre finale. Ceci dit, il ne pouvait être le modèle offert aux guerriers qui firent la guerre de Troie. Achille, le plus valeureux d'entre eux, ne connaîtra qu'un séjour merveilleux aux Champs Elysées et n'épousera pas Hébé comme Héraclès. Faut-il rappeler que les tragiques ajoutèrent leur version à la légende homérique en cachant Achille sous des vêtements féminins pour lui permettre d'échapper à cette guerre où il devait mourir et connaître la gloire. Une fois encore nous avons une opposition entre les femmes et la gloire au sein de la bataille. En acceptant la mort qui accompagne la gloire Achille reprend les armes pour combattre Hector.

Que représente le choix de Paris si ce n'est la soumission d'un mortel aux charmes d'Aphrodite, des charmes qui ne peuvent qu'entraîner les hommes à se battre, les meilleurs, les aristocrates, à connaître la gloire, une immortalité limitée au souvenir des hommes. Les Jeux Olympiques qui sont donné en l'honneur de Zeus sont une sorte de réplique pacifique de cette guerre et les héros de l'athlétisme sont des guerriers qui combattent pour une gloire qui peut se prolonger bien au-delà de leur existence. Dans un contexte essentiellement militaire de cités non encore unifiées l'exemple de Narcisse ne pouvait avoir de résonance, celui de Dionysos non plus.

La mythologie nous offrirait d'autres explications sur cette opposition mais sans préciser davantage ce qui vient d'être dit.

Un enseignement conforme à la légende

L'époque des premiers Jeux Olympiques, il ne pouvait y avoir qu'une liaison étroite entre la vie guerrière des hommes, leur préparation athlétique et leur éducation qui n'évoluera véritablement qu'à partir du moment où les philosophes placeront la raison au dessus de la force pure. Henri Irénée Marrou commence son Histoire de l'éducation dans l'Antiquité par l'éducation homérique et n'hésite pas à la comparer avec celle de notre premier Moyen Age, celui qui précède la féodalité carolingienne. Pour lui, « la culture grecque a été à l'origine le privilège d'une aristocratie de guerriers ».
Comme tant d'autres, il renvoie aux jeux funéraires en l'honneur de Patrocle pour en évoquer la solennité. Mais, laissant de côté l'évolution des techniques, Marrou s'attarde sur l'éducation éthique ce qui lui fait dire en parlant de l'épopée homérique :
« Ce n'est pas surtout comme chef-d'œuvre littéraire que l'épopée a été étudiée, mais parce que son contenu en faisait un manuel éthique, un traité de l'idéal... L'éducation que le jeune Grec retirait d'Homère était celle-là même que le Poète donnait à ses héros, celle que nous voyons Achille recevoir de la bouche de Pelée ou de Phoenix, Télémaque de celle d'Athéna. ».

A la base de cette éducation se situe l'amour de la gloire, la volonté d'être le meilleur et de le rester, d'être supérieur aux autres, la recherche de la vertu, la possibilité d'acquérir devant les vivants, devant l'admiration de la foule, ce classement qui fera de lui un héros immortel. Une telle éducation se fait par l'intermédiaire d'exemples et par le développement d'un amour viril qui nous conduit à cette éducation particulière que fut la pédérastie.

« La pédérastie hellénique m'apparaît comme une des survivances les plus nettes et les plus durables du moyen âge féodal. Son essence est d'être un compagnonnage de guerriers. L'homosexualité grecque est de type militaire... L'amitié entre hommes me paraît une constante des sociétés guerrières, où un milieu d'hommes tend à se refermer sur lui-même. L'exclusion matérielle des femmes, tout effacement de celles-ci, entraînent toujours une offensive de l'amour masculin... La chose est encore plus accusée en milieu militaire : on tend à y disqualifier l'amour normal de l'homme pour la femme en exaltant un idéal fait de vertus viriles, en cultivant un orgueil proprement masculin... ».

A la palestre, au gymnase, dans les banquets, l'aîné se comporte comme un modèle et s'efforce d'atteindre la perfection. La relation passionnelle dépasse largement le désir sexuel et représente un idéal misogyne de virilité totale. Platon sera plus concret dans les explications qu'il donne à Glaucon

« La conséquence me semble nette : tu poseras en loi dans l'Etat dont nous traçons le plan que l'amant devra baiser le jeune garçon, s'approcher de lui et le toucher comme s'il était son fils, en vue d'un noble but, s'il peut gagner son cœur, et qu'en général ses relations avec l'objet de ses soins ne doivent pas laisser soupçonner qu'il soit allé plus loin, s'il ne veut pas encourir le reproche d'homme sans éducation et sans délicatesse. ».

Lentement l'éducation du corps laissera la place à celle de l'esprit ce qui n'empêchera pas Platon de dire que l'amour pour les idées est au dessus de l'amour que l'on peut porter aux homme en général, lui-même se situant au dessus de celui que l'on peut porter aux femmes. Pourtant cette éducation du corps aristocratique peut conduire à des exploits qui ne perdront leur nature religieuse et valorisante aux yeux de la morale qu'avec la vulgarisation des Jeux, le professionnalisme que Platon ne peut admettre. Mieux, peut-être, Platon refuse les excès, aussi bien en gymnastique qu'en musique et rejette le développement de la force physique pour elle-même. A propos d'imitations, ce qui rejoint l'éducation féodale décrite par Marrou, il écarte l'imitation de la maladie, de l'ivresse et de toutes les disgrâces au sein desquelles il place l'amour. Faut-il préciser que Platon, tout en considérant que la femme peut occuper les mêmes fonctions que l'homme dans sa République, en particulier la garde de l'Etat, affirme qu'elle lui est inférieure dans toutes ! En tout cas, l'eugénisme de Platon peut surprendre, mariages et enfantements restant contrôlés par des magistrats, hommes et femmes responsables de la garde de l'Etat apparaissant comme des objets ou représentant un troupeau auquel il faut conserver son excellence.

Il est possible d'approfondir cette relation particulière entre les sexes en faisant référence à Philostrate l'Athénien qui enseigna la rhétorique mais semble avoir bien observé le travail des gymnastes comme le tempérament des athlètes. Dans son Traité sur la gymnastique, traduit par Daremberg, nous trouvons des allusions qui montrent combien la relation entre les sexes a peu changé, étant donné qu'il écrit au début du troisième siècle de notre ère. Son projet consiste à exposer les causes de la décadence tout en faisant l'éloge de ceux qui enseignent la gymnastique.

Laissons de côté l'inventaire des différentes épreuves athlétiques, la différence entre le pédotribe et le gymnaste, l'étude des tempéraments, les qualités physiques nécessaires pour briller dans tel ou tel concours. Dépassons la « gloutonnerie sicilienne » et l'introduction de la médecine à côté des athlètes pour nous attarder sur les plaisirs de Vénus. Abordant les problèmes de l'entraînement il nous dit :

« Ceux qui ont usé des plaisirs de Vénus se trahissent par plusieurs signes quand ils s'exercent : leurs forces ont baissé, leur respiration est resserrée, ils ont peu d'audace dans l'attaque ; la fatigue fait disparaître leur couleur vermeille. Ces signes suffiraient, au besoin ; toutefois quand les athlètes sont déshabillés, l'excavation de la région claviculaire, une hanche relâchée, une poitrine dont les côtes sont en relief, la froideur du sang lorsqu'on les palpe, sont des traits auxquels on ne saurait méconnaître leur infériorité...

Quand les athlètes viennent de se livrer aux plaisirs de Vénus, il vaut mieux ne pas les exercer ; en effet, sont-ce des hommes, ceux qui changent une volupté honteuse contre les couronnes et les proclamations du héraut ? Cependant si, malgré cela, vous voulez les exercer, prenez-en occasion de les réprimander, en leur montrant ainsi l'état où sont leurs forces et la respiration, car ce sont principalement les forces et la respiration auxquelles ces plaisirs portent dommage...

En conséquence, que les exercices soient assez doux, mais prolongés, afin d'exercer les organes respiratoires. ».

Non seulement nous trouvons ici une condamnation des plaisirs de Vénus mais encore une façon de lutter contre leurs effets nocifs. Nous trouvons également une invitation à moraliser le constat et engager le jeune athlète dans la bonne voie, la seul admise qui n'est autre que celle de ses prédécesseurs illustres. Philostrate perpétue, au début de notre ère, une attitude à l'égard des femmes qui était celle des siècles passés. Si l'interdit n'est pas déclaré ouvertement, les critiques qui pèsent sur les athlètes qui sacrifient la gloire au plaisir, essentiellement aux plaisirs de Vénus, suffisent pour confirmer un choix de vie, un choix héroïque et l'héroïsme ne passe toujours pas par les femmes.

Il serait possible de sauter les siècles qui suivent et retrouver dans la féodalité dont parlait Marrou une conduite semblable chez les preux chevaliers. Le temps du roi Arthur, de Lancelot du lac et de tant d'autres est aujourd'hui oublié mais il ne l'est pas pour tout le monde et Pierre de Coubertin se plait à le rappeler en soulignant la permanence.

Lorsqu'à la fin du 19ème siècle, sous la pression des médecins hygiénistes, les défenseurs du jeu et du sport trouvent l'opportunité de conseiller ce dernier, pour les adolescents, à la place des exercices militaires et d'une gymnastique basée sur l'analyse mécanique du mouvement. Pierre de Coubertin ne sera pas seul et le Comité pour la propagation des exercices physiques qu'il place sous la présidence de Jules Simon va s'employer à défendre l'exemple anglais qu'il juge meilleur. Il ne faut pas confondre la volonté de développer une éducation athlétique et celle de rénover les Jeux Olympiques. Si les valeurs morales sont les mêmes elles ne font que trouver une dimension supérieure dans l'Olympisme, une justification universelle et non plus nationale.

En ce qui concerne l'interdit des plaisirs de Vénus, nous les retrouvons sous une formulation différente mais non moins aigue. Pierre de Coubertin combattra la pornographie, l'imagination qui perturbe les adolescents, et cette surveillance des internats qui ne règle rien alors que la volupté sportive suffirait à ramener les esprits dans la bonne direction. La grande différence, peut-être, pour Pierre de Coubertin, consiste à réclamer un comportement de stoïcien, comportement qui n'est pas très éloigné du comportement protestant qu'il a observé dans les Public Schools. Le sport doit aider l'individu à se forger d'autres habitudes de pensée et de langage.

« Le plus grand service que le sport puisse rendre à la jeunesse, c'est d'empêcher chez elle le vagabondage de l'imagination et de la maintenir non dans l'ignorance mais dans l'indifférence à l'égard de ce qui menace d'éveiller en elle un sensualisme prématuré. ».

Si l'éveil des sens se faisait plus tardivement autrefois, semble-t-il, la civilisation actuelle inflige à l'éphèbe des temps modernes le « redoutable contact d'une littérature imprégnée d'érotisme » tout en ne lui fournissant pas « le moyen de satisfaire son désir normal d'affirmer sa virilité prochaine en imitant l'adulte qu'il est pressé de rejoindre ».

Pierre de Coubertin parle alors de « volupté sportive qui pacifie les sens, pas seulement par la fatigue mais par la satisfaction ».
Il serait facile de qualifier Pierre de Coubertin de misogyne mais il ne faudrait pas oublier l'air du temps, le rapport homme femme qui est repris aussi bien par les politiques que par les médecins et le sera longtemps encore. Ne faut-il pas faire faire de la gymnastique aux femmes parce que ce sont elles qui mettront au monde les meilleurs fantassins, telle est l'opinion exprimée à la Chambre des Députés au moment du vote de la loi George sur l'obligation de la gymnastique à l'école ? Depuis l'Antiquité, en dehors d'une période faste au Moyen Age, la femme est faite pour la reproduction de l'espèce et les plaisirs de Vénus nous renvoient constamment à la courtisane, à la femme facile qui détourne l'homme de son évolution normale, autrement dit de sa domination politique et économique. Depuis les temps les plus reculés, il semble bien que l'amour passion soit considéré comme un frein à l'héroïsme alors que le but de la vie, dans un système patriarcal, n'est qu'une sorte de volonté de puissance, une recherche de suprématie, de domination par la force bien davantage que par le droit.

Certes, la dimension religieuse des premiers Jeux Olympiques est là pour nous montrer que cet éloge de la hiérarchie est accompagné par un souci de servir d'exemple, par une reconnaissance des limites humaines aboutissant à un esprit chevaleresque, par une recherche de spiritualité et nous pouvons voir évoluer cette relation entre les mortels et les immortels tout au long de l'histoire. Le stoïcisme de Pierre de Coubertin peut nous aider à réfléchir sur le rapport qui existe entre l'effort et la volonté, d'une part, le sens de la vie, d'autre part. Il ne nous aide pas à mieux comprendre ce rapport entre les hommes et les femmes sur les deux plans fréquemment évoqués : celui de la procréation et celui des plaisirs qui détournent l'homme d'une mission qui semblerait inscrite dans son esprit plus que dans sa chair. Comment ne pas rappeler les paroles d'H. Marion, membre du comité J. Simon :

« La force et la santé sont des biens absolus pour tout vivant ; mais elles sont pour la femme comme le sol nourricier de la beauté, cette fleur de la vie, cette chose délicieuse et qui rachète toute sa faiblesse : principe d'amour et d'union, en général, c'est-à-dire de force et de bonheur, s'il en fut... et c'est la femme qui a charge de les transmettre et de les perpétuer. ».

La femme n'a de raison d'être que pour procréer tandis que l'homme décide du sens de la vie... L'éducation athlétique ne change pas la donne et nous continuons à propager cet interdit avec moins de virulence, peut-être, mais à partir d'une même conviction qui relève autant de l'idée reçue que de l'analyse objective.

Le sport pourrait-il exister sans cet interdit ?

Est-il possible d'envisager le sport sans cet interdit ? Si le sport est devenu aujourd'hui un commerce bien plus qu'un loisir, encore moins une forme d'enseignement aristocratique, il faut se souvenir qu'après la défaite de 1870, la gymnastique apparaissant comme indispensable au redressement physique et moral des jeunes générations capable de prendre la revanche, le sport ne pouvait qu'apporter sa contribution. L'éducation athlétique proposée par Pierre de Coubertin ou par le père Didon offrait en effet à la nation une forme d'entraînement qui avait fait ses preuves en Angleterre au temps de la reine Victoria.

Pour rappeler cette fin de I9ème siècle, il est possible de citer E. Maneuvrier, lui aussi membre du comité J. Simon, et qui traite, en 1888, de l'éducation de la bourgeoisie. Pour lui, notre système d'enseignement est critiquable pour deux raisons : une déperdition importante de forces intellectuelles et, plus encore, une absence d'éducation morale propre à former les citoyens. La formation du caractère, manifestation des qualités morales, doit permettre de faire avorter les mauvais instincts et faire épanouir les bons et, sur ce point, l'auteur rejoint le stoïcisme de Pierre de Coubertin en donnant à l'enseignement moral la possibilité de développer chez l'homme l'habitude de « faire de lui-même ce qu'il sait être le mieux ».

Un peu plus loin il ajoute : « A chaque instant il aura l'occasion de se refuser un plaisir pour obéir à la règle. » (p. 297). Une telle éducation doit conduire les chefs à devenir les meilleurs mais aussi à ne jamais perdre de vue l'essentiel de l'éducation bourgeoise qui est de prendre en main les destinées du pays.

« Ce n'est plus assez que les chefs, y compris le chef de l'Etat, y compris les chefs de l'industrie et du négoce, soient les plus riches, les plus nobles, les plus ambitieux, il faut qu'ils soient bien réellement les aristocrates, les meilleurs. Il faut que, dans la vie privée, ils donnent l'exemple, non plus de l'oisiveté, de la dissipation, du luxe stérile, de la jouissance égoïste ; mais du travail, des bonnes mœurs, de la simplicité, et surtout de la sollicitude pour tous ceux dont le labeur les enrichit... ».

Le sport, au moment où il est introduit en France, paraît être la meilleure méthode pour former cette élite, cette aristocratie, parce qu'il développe, grâce à un entraînement raisonné, l'habitude de la justice, du courage et de la fraternité. C'est seulement au niveau de l'Olympisme que l'on s'élève encore d'un cran et que la dimension religieuse, redevient un contrefort de l'acte héroïque.

« La première caractéristique essentielle de l'olympisme ancien aussi bien que moderne, c'est d'être une religion. ».

Certes, la religion proposée par Pierre de Coubertin ne consiste pas à honorer un dieu comme les anciens pouvaient honorer Zeus avant de concourir. Aux rituels anciens il a ajouté la patrie, la race, le drapeau. Toutefois, il ne suffit pas que l'homme devienne meilleur, encore faut-il que l'aristocratie à laquelle il appartient devienne une chevalerie, qu'elle serve de modèle. Pierre de Coubertin précise :

« De ce que je viens d'exposer, on doit conclure que le véritable héros olympique est, à mes yeux, l'adulte mâle individuel. ».

Pas de femmes, pas d'équipes ! Autant dire que le sport devrait être la mise en scène d'un exploit individuel et viril capable de manifester le meilleur dans l'homme, un tel exploit pouvant alors rayonner sur le public en lui inculquant les vertus de l'effort, du courage, de l'abstinence, du respect mutuel et de tant d'autres vertus dont la liste ne saurait être exhaustive.

Cette vision particulière du sport ne peut nous faire oublier que l'acte, en lui-même, n'est pas un exploit uniquement parce qu'il est vertueux, que sa finalité est une transcendance, tout particulièrement dans un temps et un espace qui se sont émancipés de leur ancrage religieux. Dans un monde dominé par l'argent, où l'économique l'emporte sur le politique, où un individualisme malsain remplace le respect de l'autre, où la concurrence utilise toutes sortes de compromissions, l'homme moderne est loin de ressembler à un héros antique. Pourtant, nombre de sportifs peuvent encore se reconnaître dans les portraits qui ont été donnés par ceux qui attendaient du sport une sorte de révolution spirituelle, une possibilité de conserver une certaine distance entre le physique, l'intellectuel et le religieux. Le père Didon, s'exprimant devant ses élèves d'Arcueil lors d'une distribution de prix pouvait les encourager à rechercher un idéal qui ne pouvait que s'élever jusqu'au Christ. Lui aussi oppose le monde actuel, celui de la fin du 19ème siècle, autrement dit de notre monde moderne commençant, au seul idéal qu'il reconnaisse.

« C'est à toi, maître, maître sans foi, à tes doctrines de vil athéisme, de matérialisme, d'évolution sans principe et sans liberté ! (...que revient la faute, la cause d'un tarissement des sources de l'idéal)... Quand on parle d'idéal, il faut pourtant s'entendre. L'idéal est au dessus de la réalité, et celui qui ne voit que le réel, le palpable, le tangible, le visible, ne peut pas s'enflammer pour ce qu'il y a de meilleur et qui ne se voit, ne se touche jamais, la Patrie, le drapeau, considéré comme le symbole de la Patrie, les frontières, qu'on ne peut parcourir comme l'éclair d'un bout à l'autre. L'idéal est essentiellement transcendant aux sens ; lui seul frappe le cœur jusqu'à le mettre en feu ; lui seul éclaire le cerveau pour en faire jaillir des étincelles superbes qui illuminent tout un milieu et entraînent tout un peuple... nous ferons un devoir suprême d'enivrer la jeunesse d'Idéal et de Dieu. ».

Ce n'est plus exactement le sport qui est ici visé mais l'acte et plus encore l'homme d'action. Il est probable que nous avons progressivement oublié que l'homme était à l'origine de l'acte et c'est si vrai que nous avons fait du sport un phénomène de société, un loisir pour le plus grand nombre, parfois hygiénique, presque un labeur pour nos plus grands athlètes qui doivent passer le plus clair de leur temps à se préparer pour atteindre des performances qui n'ont de valeur qu'aux yeux d'une mondialisation sans âme.

A la question posée il est possible de répondre oui sans hésiter. L'interdit portant sur les plaisirs de Vénus n'est plus qu'une image d'Epinal. Le sport, tel qu'il est commercialisé aujourd'hui, peut négliger cette recommandation des gymnastes antiques et des défenseurs du sport il y a plus de cent ans.

Mais, peut-être, cette absence de recherche d'idéal, de comportement chevaleresque, d'acceptation d'un monde supérieur, sont-ils des causes invisibles d'une sorte de décadence observable sur les stades et plus encore sur les gradins du stade. Si la victoire est encore un but, elle ne l'est plus comme autrefois, lorsque l'athlète savait profondément qu'elle ne dépendait pas que de lui. Cette victoire, toute matérielle, symbolisée par l'homme le plus rapide du monde devant le chronomètre, ne saurait apporter la transcendance qui apparaît de plus en plus comme un placage, une valorisation apportée par quelques sages en marge de leur temps. Plus que jamais l'homme se reconnaît dans l'image d'une machine animale, ce qui n'a rien apporté de nouveau aux observations scientifiques d'E. J. Marey ou de bien d'autres. Son cerveau de savant s'est développé au détriment de son cerveau d'artiste aurait dit le célèbre Pavlov. Cela suffit-il pour dénigrer une philosophie dévoyée ? L'homme ne souffre-t-il pas aujourd'hui de ne plus pouvoir être un athlète au sens antique du terme, un héros au sens mythique du mot, ne souffre-t-il pas d'être ainsi enfermé dans sa peau de lion, dans ce corps à la fois meurtri et idéalisé qui s'acharne à se perfectionner sans s'apercevoir que la véritable perfection dépasse largement sa petite existence ?

Notre regard n'est-il pas faussé au départ lorsque nous considérons les plaisirs de Vénus au premier degré, celui d'une volupté malsaine encore écartée par Pierre de Coubertin ? En vérité, il ne s'agit pas tant de combattre ou d'interdire mais de rendre l'homme responsable de ses choix et de leur donner une finalité supérieure. Dans son premier livre : L'éducation en Angleterre, Pierre de Coubertin fait l'éloge d'une forme d'éducation qu'il fait remonter à Thomas Arnold et qu'il situe au collège de Rugby.

« L'homme doit être ici-bas isolé, se sentir seul avec lui-même, connaître la puissance et le plus tôt possible être mis en présence de la responsabilité lourd qui est le contrepoids de tout pouvoir. Ainsi pensait Arnold... ».

Pierre de Coubertin loue cette volonté de traiter le sport au même rang que la crainte de Dieu.

« Mettre des poings solides au service de Dieu est une condition pour le bien servir » ajoute-t-il. Et il précise : « Ils ont des entraînements pénibles, des souffrances réelles à endurer, des dangers même à affronter avec insouciance et sang-froid ; c'est un concours d'énergie et un concours de tous les instants ; il n'y a rien qui trempe les âmes plus fortement. ».

Stoïcisme et protestantisme se rejoignent dans la notion de mérite et donne à l'éducation athlétique un sens qu'elle ne prendra probablement jamais en France.

En ce qui concerne l'interdit plus particulièrement associé à l'abstinence, à la sexualité extranaturelle, il serait possible de trouver nombre d'allusions dans les travaux de Max Weber. Parlant de l'éthique intramondaine de la profession et de la certitude du salut religieux, il nous dit :

« A l'opposé de toute autre religiosité, l'ascèse occidentale intramondaine exigeait non pas la chasteté, comme pour le moine, mais l'élimination de tout « plaisir » érotique, non pas la pauvreté mais l'élimination de toute jouissance liée à des rentes et de la joyeuse ostentation féodale de la richesse, non pas la mortification ascétique dans le cloître, mais une conduite de vie dominée par la raison et toujours en éveil, ainsi que le refus de s'abandonner à la beauté du monde ou à l'art, ou encore aux humeurs et aux sentiments personnels... ».

Nombre de pages écrites par Pierre de Coubertin devraient être relues en les associant à celles de Weber pour mieux comprendre l'ascèse qu'il propose et que le sport moderne ne peut accepter. La foi domine son œuvre mais ses efforts éducatifs ne porteront pas leurs fruits.

Sublimation ou simple détournement ?

L'étude de la mythologie devrait nous alerter. Certes Platon nous parle de deux Eros et de deux Aphrodite et son mythe de la caverne nous invite à revoir l'histoire de la marionnette dont le fil d'or n'est plus actionné. Il est également possible de relire la mythologie non plus avec les yeux de la raison mais avec ceux des mystères, ou tout simplement avec ceux d'une spiritualité qui dépasserait l'histoire des religions.

En faisant de la mythologie un livre d'histoire générale, ou bien de sociologie, ou encore d'histoire politique, en cherchant à retrouver le pourquoi et le comment des choses, leurs causes et leurs effets, leur juste chronologie, leur enracinement géographique, nous passons à côté d'un enseignement caché, d'un enseignement donné à grand renfort de symboles. La vérité ne serait pas dans le dit mais dans le non-dit.

En se limitant à notre objet, c'est-à-dire à l'interdit qui porte sur les « plaisirs de Vénus », il est déjà possible de voir qu'il existe deux façons d'aimer bien distinctes dans toutes les histoires ou légendes : une licite et une illicite, peut-être même trois : les deux premières appartenant à la vie des mortels, la troisième à celle des immortels précédant l'avènement de Zeus. Aphrodite, fille de Zeus peut ainsi tromper son mari Héphaïstos avec Arès, et lui donner des enfants, Aphrodite, fille de la mer et du sexe tranché d'Ouranos ne connaît ni mariage ni enfantement. Quant à Eros, le petit dieu joufflu de nos poètes, il serait pour Platon le fils d'Expédient et de Pauvreté, ne serait qu'un intermédiaire entre les dieux et les hommes, toujours en quête de son objet et capable d'inventer tous les stratagèmes pour venir à bout de ses désirs. Cette vision s'oppose à celle des anciens qui font d'Eros le premier des dieux, engendré par la Nuit et dont la première manifestation serait la Terre et le Ciel intimement accouplés que Cronos séparera, faisant naître l'espace et le temps que nous connaissons aujourd'hui.

L'Amour qui naît de la nuit est une force fondamentale créatrice du monde dont la mythologie nous présente les diverses démultiplications. Il assure la continuité du cosmos mais surtout il domine le jeu de l'involution et de l'évolution, c'est-à-dire celui des manifestations qui conduisent à la race des hommes et celui des efforts que doivent faire les héros pour redevenir des dieux. Ce que nous pouvons aussi considérer c'est qu'avant Zeus, ce sont les femmes qui jouent le premier rôle, Gaia, tout particulièrement, alors qu'après Zeus, ce sont les hommes, les dieux différant peu des mortels puisqu'ils peuvent être punis et perdre leur immortalité. Or, toute la mythologie nous apprend que les hommes peuvent vivre un début de retour aux origines, début seulement puisqu'il s'agit de remonter jusqu'à l'Olympe et non de retrouver la fusion originelle dans l'œuf cosmique, la nuit, le vide pour d'autres.

Pourquoi interdire ce qui fait le bonheur de la fille de Zeus et les délices d'Arès ? Les dieux invités à voir le couple prisonnier d'un piège du mari trompé n'ont fait que s'amuser de leur mésaventure. Zeus pouvait-il punir sa fille ? En fait l'interdit est ailleurs. Le plaisir, qu'il conduise au mariage ou simplement au plaisir des sens, est un frein à tout effort d'évolution, de retour au monde divin, et l'athlète, dont l'effort n'est pas seulement de vaincre un adversaire mais surtout de conquérir l'immortalité dans le souvenir de ses semblables, doit dépasser ce besoin d'union qui est le propre des mortels destiné à se reproduire et à disparaître.

Nombreux sont les héros qui n'arrivent pas à vaincre tous les obstacles comme Héraclès. Leur vie peut être celle d'un monarque regretté elle ne sera pas celle d'un dieu. Le contraire du modèle proposé par la légende d'Héraclès pourrait bien être celui proposé par la légende d'Ulysse. Toujours est-il que seul le premier connaîtra l'interdit sans arriver à le maîtriser tout à fait, puisqu'il se donne la mort pour en écarter les souffrances.

La mythologie peut passer pour un livre d'instruction civique ou de morale, elle est aussi un livre qui enseigne l'art de se dépasser, de retrouver sa qualité originelle qui n'est plus soumise ni au temps, celui que refuse Cronos en avalant le futur, ni à l'espace, autrement dit la terre isolée du ciel et devenue séjour des mortels. La castration ne met pas un terme aux plaisirs des sens, disons plutôt qu'elle les fait naître, elle engendre une distinction entre les dieux et les hommes, ceux d'en haut et ceux d'en bas, sans faire totalement disparaître le souvenir de l'union originelle. C'est contre ce souvenir que lutte Zeus en créant Pandore et en rendant toute évolution difficile voir impossible, en créant avec Poséidon ou même Héra toutes sortes de monstres.

L'histoire de Psyché nous montre que même l'âme ne peut jouir de son accouplement avec un dieu qui n'est autre qu'Eros. Le seul fait de le voir le fait disparaître et c'est la désolation de Psyché qui conduit le dieu à l'épouser et à lui ouvrir le royaume divin, Psyché connaissant alors le même sort qu'Ariane épousée par Dionysos, toutes les deux retrouvant l'Olympe au-delà de leur sommeil.

Si interdit il y a, il est pour tout ce qui touche à la vie des hommes tandis que les amours de Zeus ne sont que des accouplements symboliques pour générer des qualités humaines ou des héros. De cet effort particulier, si bien illustré par Maurice Genevoix, il faut déduire que l'athlète ne devient véritablement un surhomme que lorsqu'il a dépassé tous les plaisirs, ceux de l'amour en particulier mais aussi toutes sortes de jouissances égoïstes. C'est dans l'oubli ou le dépassement de soi que l'homme trouve progressivement cette vérité qui ne saurait être objective, et qui est donc cachée, à savoir que la gloire et même la vertu peuvent être dépassées et que le seul amour nécessaire à l'homme pour briser ses chaînes, est un amour divin, celui qui délivre Prométhée du Caucase par l'intermédiaire des flèches du fils de Zeus.

Il est probable que l'amour de Pandore, pour utiliser une image, est le premier et le plus dangereux des amours que rencontrent les héros, et les athlètes qui, dans l'Antiquité, devaient se comporter comme des héros, le rencontrent aussi. L'interdit ne porte pas que sur la femme, il porte essentiellement sur tous les plaisirs véhiculés par les sens, celui de la table étant nettement critiqué par Platon ou par Philostrate. Il pourrait surprendre dans la littérature du 19ème ou du 20ème siècle mais il est permis de penser que sous l'influence du protestantisme les défenseurs du sport aient pu récupérer cette notion de mérite qui dresse les corps, modère les esprits et élève les âmes.

La comparaison avec l'Antiquité, l'enracinement dans l'Antiquité, ne devrait pas nous surprendre mais ne saurait aussi nous tromper. La morale laïque qui s'impose dans l'école de Jules Ferry n'est plus qu'une morale « hiérocratique » comme l'aurait dit Max Weber. Elle n'atteint pas l'individu au plus profond de lui-même, elle ne l'instruit pas en lui donnant la foi. Le sport développé en tant que jeu ne retrouvera pas les soubassements apportés par Thomas Arnold à Rugby. Très vite, il conduira l'homme à participer de plus en plus à l'évolution du monde au lieu de lutter contre le monde et de connaître ne serait-ce qu'un début de transcendance.

Il était plus facile de détourner les adolescents des plaisirs contraires à cette prise en main de soi-même que de leur apprendre à les sublimer. Dominer ses pulsions, telle était la finalité de l'opération dans cette éducation athlétique, vider son cerveau des attraits suscités par une littérature érotique, voir uniquement dans la femme une mère, telle était l'image à la fois virilisante et moralisante, presque ascétique qui trouvait dans toutes les légendes ou les mythes antiques une justification hors du temps.
Pierre de Coubertin voulait garder un contrefort religieux à l'Olympisme, il ne souhaitait pas faire du sport une nouvelle religion. Sa vision des femmes était conforme à celle des poètes antiques ou des philosophes, et il est possible de dire que l'évolution du monde moderne, tout particulièrement après la première guerre mondiale, a mis un terme à cet idéal qui permettait de confondre sport et humanisme.

Aujourd'hui !

Il serait possible de s'interroger en regardant l'actualité, un monde qui est accoutumé à suivre les exploits des hommes et des femmes vivant des compétitions semblables, affrontant les mêmes difficultés, qu'il s'agisse d'athlétisme, de natation, de patinage, de navigation ou d'escalade... Devant l'effort et le dépassement de soi, l'homme n'est plus seul à revendiquer le statut de premier de cordée, de meneur d'homme par l'exemple, de guide pour une foule en mal d'aventure ou d'émotion. A côté de toutes sortes de violences physiques ou morales, subies par les autres, il y a cette violence intérieure qui parfois ressemble à de la morale en action, mais qui peut aussi être qualifiée de passage obligé pour être soi véritablement.

Le sport montre bien que l'individu n'arrive pas au monde dans une forme achevée, déterminée, qu'il lui appartient de se transformer en se fixant lui-même des obstacles. Pierre de Coubertin a magnifiquement résumé cette psychologie du sport en 1900 :

« L'homme de sport demeure étranger à toute préoccupation utilitaire. La tâche qu'il accomplit, c'est lui-même qui se l'est assignée, et comme il n'est pas obligé, pour gagner sa vie, de la recommencer le lendemain, le souci de se ménager lui est épargné. Il peut ainsi cultiver l'effort pour l'effort, chercher les obstacles, en dresser lui-même sur sa route, viser toujours un degré au-dessus de celui qu'il a atteint. C'est ce qu'exprime si bien la devise choisie par le Père Didon pour ses élèves d'Arcueil groupés en association athlétique. « Voici, leur a-t-il dit, le jour de leur première réunion, voici vote mot d'ordre : citius, altius, fortius ! Plus vite, plus haut, plus fort ! » ».

Bien entendu dans la bouche d'un aristocrate, l'absence d'effort utile avait une sonorité qui n'aurait pas été identique chez d'autres. Mais il faut dépasser cette simple remarque. Le sport peut permettre un effort gratuit, un dépassement de soi sans recherche de profit. Ne nous trompons pas sur l'existence du professionnalisme. Ce n'est pas le sport qui a engendré cette forme utilitaire mais son spectacle. Comme jadis, l'athlète, dans quelque sport que ce soit, autrement dit l'athlos antique, le combattant, est d'abord un individu qui perçoit au plus profond de lui-même le besoin de lutter, de lutter contre des adversaires mais aussi contre une image de lui-même qui lui apparaît comme faussée par des mondanités. Il sent spontanément le besoin de grandir, d'être meilleur, et le sport lui apporte des jalons nécessaires.

Cette recherche qu'il ne pourrait mener seul bien longtemps, il la découvre avec un entraîneur, un guide. Nous sommes probablement très loin du récit de Maurice Genevoix mais la démarche est la même. Si le guide est éclairé, s'il a la volonté d'éviter tout compromis, le jeune athlète ira de plus en plus vite, de plus en plus haut, deviendra de plus en plus fort et, ce qui ne peut que le surprendre, découvrira ce que la difficulté lui masquait c'est-à-dire une vérité au-delà de la raison, au-delà des sensations, au-delà de cette volonté qui l'animait jusqu'à l'instant de la vraie victoire, celle qui fait tout chanceler dans l'indicible, l'inexprimable, l'ineffable.

Au moment ou l'athlète semble toucher le ciel, où il devient un pont entre la terre et le ciel, où il retrouve l'unité perdue depuis la castration d'Ouranos, il découvre ce que le Père Didon évoquait devant ses jeunes élèves, ce que Pierre de Coubertin espérait enseigner à la foule en rénovant les Jeux Olympiques.

Certes, nous n'avons pas longtemps gardé le cap et il est inutile de décrire la modernité pour affirmer qu'elle est d'une toute autre nature. Il n'en reste pas moins vrai que pour certains athlètes, fort heureusement pour eux, cette découverte du Soleil, comme a pu le dire Platon, cette découvert d'un soi qui n'est plus une simple copie des autres est encore possible. Cette violence, un moment nécessaire, consiste essentiellement à inverser le sens de la vie. Si danger il y a, il est pour les autres, ceux qui perdent tout pouvoir sur celui qui tourne le dos à un monde qu'il ne peut changer qu'en se transformant lui-même. Ce n'est pas la gloire qui lui servira d'objectif, comme pour Achille, la gloire qui peut rendre immortel aux yeux des mortels enchaînés, mais le dépassement de toutes les limites qui conduit au dépassement de toutes sortes de différences, au dépassement de la dualité, du pourquoi et du comment, des sexes dont il n'a plus besoin lorsqu'il devient cette force à laquelle on a donné le nom d'Eros.

Cela ne dure pas bien longtemps, mais l'athlète a vu la lumière comme le prisonnier de Platon, comme le méditant a connu le satori. Cela suffit pour qu'il demeure convaincu de l'excellence. A ce stade de son évolution, l'interdit n'a plus lieu d'être.

Références

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COUBERTIN P. de (1986). Textes choisis. Zurich, C. I. O.

COUBERTIN P. de (1972). Pédagogie sportive. Paris, Vrin, (1ère édition 1919).

DIDON H. (1898). L'éducation présente. Discours à la jeunesse. Paris, Plon.

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WEBER M. (1964) L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Paris, Plon.

WEBER M. (1996). Sociologie des religions. Textes réunis et traduits par Jean-Pierre Grossein. Paris, Gallimard.

 

Notes

GENEVOIX M. (1977). Vaincre à Olympie. Paris : Stock et première édition (1924). Paris : Flammarion.
COUBERTIN P. de (1996). Mémoires Olympiques. Paris : Revue E.P.S., p. 196. Dans cette réédition de l'édition de Lausanne de 1931, nous trouverions bien d'autres réflexions sur cette antériorité. Faut-il ajouter que pour Pierre de Coubertin, il ne s'agissait pas de reproduire un spectacle mais bien l'esprit qui devait le dominer.
GENEVOIX M. (1977) Vaincre à Olympie. C'est bien un personnage qui n'a rien d'un athlète qui se trouve ici mis en scène et ce qui va suivre montre bien l'opposition entre l'éphèbe, qui ne semble pas être seul à cultiver de tels plaisirs, et son futur entraîneur qui connaît la règle imposée par les dieux.
Il est impossible de donner ici toutes les citations qui feraient mieux comprendre ce qu'est cette voie royale, divine, qui fait des héros des enfants de divinités sans toutefois leur épargner la lutte qui seule leur permettra de vaincre. Le choix est clairement montré et l'auteur nous invite à suivre Milon de Crotone comme l'avait fait Euthymos et comme se prépare à le faire Sostratos. La femme qui pervertit le cœur de l'homme est ici semblable à un poison, elle est une véritable sorcière et pour retrouver le soutien du dieu barbu il faut d'abord abandonner cet amour qui enchaîne, cet amour qui est l'obstacle le plus efficace que Zeus ait pu placer entre l'Olympe et la terre.
N'oublions pas, tout de même, qu'il existait, dans l'Antiquité, des Jeux pour jeunes filles, des jeux offerte à la déesse Héra, déesse qui protège les épouses.
On peut aussi penser que le héros ne peut s'engager dans la phase finale de son évolution avec femme et enfants. Il doit agir seul et ne peut le faire au milieu des siens.
MARROU H. I. (1965) Histoire de l'éducation dans l'Antiquité. Paris, Seuil, 1ère édition 1948, p. 34.
MARROU H. I. (1965) pp. 40,41.
MARROU H. I. (1965) pp.62-63)
PLATON (1983) La République. Paris, Denoël/Gonthier, p.94.
PHILOSTRATE (1858) Traité sur la gymnastique. Traduction Ch. DAREMBERG, Paris, F. Didot, pp. 47-52.
COUBERTIN P. de (1934) Pédagogie sportive. Lausanne Bureau International de Pédagogie Sportive, (1919 pour la première édition), p.132.
COUBERTIN P. de (1934) p. 132.
COUBERTIN P. de (1934) p.133.
MARION H. (1902) L'éducation des jeunes filles. Paris, A. Colin, p. 142.
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