Football et violence : quand la littérature s’attarde dans les gradins…

Numéro 3 | Football, violence et sécurité

pp. 33-43

>>> PDF <<<

Julie Gaucher

Docteur en littérature - Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport (CRIS-Lyon) – Centre Interdisciplinaire d'Etudes et de Recherches sur l'Expression Contemporaine (CERIEC) -
Université Jean Monnet de Saint-Etienne
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

  

Si la littérature s'immisce parfois dans les stades, la description se concentre le plus souvent sur le terrain, quand la narration s'attarde sur les vingt-deux joueurs qui s'opposent pour la possession de la balle. Dans les fictions, les spectateurs sont une masse colorée et bruyante qui n'apparaît généralement qu'en toile de fond. D'ailleurs, Gilbert Prouteau désigne l'« optique de tribune » comme la focalisation d'une écriture qui prend voix dans les gradins, souvent ignorante des sensations sportives et du jeu des muscles (Prouteau, 1948, 42). La documentation s'en trouve d'autant plus « limitée » qu'elle semble extérieure à l'effort. Pourtant, adopter une « optique de tribune » revient aussi à traduire une perception nouvelle et une compréhension originale du stade : en orientant le feu des projecteurs sur les gradins, en détournant le focus de l'écriture, la narration invite à se fondre dans la masse des spectateurs afin d'en partager les passions et les angoisses... Il ne s'agit alors pas tant de retenir le sourire d'une jolie femme ou la grimace de dépit d'un « populaire », mais bien plutôt de vibrer avec la foule des gradins, de comprendre les rites élaborés, les codes partagés, le langage et les signes de la passion supportrice.

Si, pour Coubertin, le spectateur ne devrait « exister, dans le stade, qu'à l'état de contingence », force est de constater que, dès l'entre-deux-guerres, l'architecture sportive est pensée dans une logique de spectacularisation et de dramatisation. Les lieux sont « organisés pour le regard » ; les actions « agencées pour être vues » (Vigarello, 2002, 162). Or, dès lors que le spectacle sportif se démocratise, la littérature en note les rituels et s'emploie à en relever les codes, qui créent une sociabilité des gradins. Parfois, elle se plaît à croire à une fonction cathartique du spectacle sportif : la dimension festive voire dionysiaque d'un match permet aux spectateurs d'y trouver un exutoire, en marge du temps social. Récemment, l'écriture questionne les formes les plus extrêmes de supportérisme, à l'exemple du hooliganisme.

Ainsi, soucieuse de rendre compte de la diversité des voix littéraires qui s'immiscent dans les tribunes, nous nous sommes employée à questionner aussi bien essais que romans – voire littérature de témoignage – à thématique footballistique. Les réflexions de R. Barthes ou de J. Perret rencontrent les fictions de D. Paganelli ou de M. Desplechin, sans que ne soit pour autant délaissée la littérature populaire, à l'exemple des textes d'A. Bibert ou de F. Dard. Ni plus ni moins, notre étude se propose de rétablir le dia-logos entre différents discours et invite à un changement de perspective : en se détournant des terrains de jeu, l'écriture se laisse fasciner par les gradins, au point de définir, à sa façon, une grammaire des tribunes. Elle décrit ; parfois, elle juge et tranche de la validité de comportements, au même titre qu'un arbitre. Tel un « document idéologique », elle « produit, occulte ou réagit à des phénomènes sociaux », qu'elle les admette ou les refuse, les tolère ou les condamne (Hamon, 1984, 7). Sensible à la violence qui émerge progressivement dans les gradins, elle tente d'en comprendre le sens, la valeur et la portée, jusque dans ses manifestations les plus extrêmes.

Vivre la violence par procuration : pouvoir cathartique du match de football

Le football « possède d'incontestables qualités scéniques et dramaturgiques » (Bromberger, 1998), au point de s'offrir comme un espace privilégié d'investissement. La littérature est quasi unanime : parce que le football « opère sur les foules une véritable cristallisation amoureuse » (Barthes, 2004, 74), il « ne tolère pas un public réservé » (Ehrenberg, 1991, 34) : comme dans la passion amoureuse, la communion procède de la fusion ; le spectateur veut être partie prenante de l'évènement. Sa présence, qui s'affiche par une débauche de couleurs, se traduit de façon visuelle. Elle s'entend aussi, concrétisée par un ensemble de cris, de chants et d'encouragements. Parfois même, elle se sent à grand renfort de fumigènes et de feux de Bengale. Dans la presse, la cohorte des supporters se trouve d'ailleurs communément désignée comme le « douzième homme » des matchs. A sa façon, la littérature joue des imaginaires déployés dans le discours journalistique : elle invite le spectateur à bénéficier des exploits du terrain et le convie à vivre, par procuration, la prouesse. Comme s'il s'agissait d'une erreur de vocabulaire, d'une confusion des registres, elle brosse ainsi le portrait de spectateurs « acteurs ». Convenant presque unanimement que « tout ce qui arrive au joueur arrive aussi au spectateur » (Barthes, op. cit., 65), l'écriture s'attarde ainsi sur des tribunes « tremblantes, frissonnantes, et qui claquent des dents » (Roberts, 1982, 27). Elle signifie que prendre place dans les gradins implique que l'on vibre au rythme des passes, que l'on suffoque au gré du jeu, et ce, parfois, jusqu'à l'« intenable » : « On ne respire plus. Dans tous nos états. Tout ça parce que la France mène 2 à 1 contre les Tchèques. Oui. Tout ça pour ça. Rien d'autre. Il n'y a que ça qui compte » (Roberts, op. cit., 27). La passion footballistique prive des repères traditionnels. Tout jugement rationnel devient impossible, tant et si bien que l'angoisse du match se vit de façon organique : « Et ces cinq minutes vont durer, durer. Interminables. En enfer. Au purgatoire. Une petite prière, peut-être. [...] Plus qu'une minute. L'arbitre suisse consulte son chronomètre. Nous, on a nos deux aiguilles qui tournent, tout près du cœur » (Roberts, op. cit., 27). Sous la plume de J.-M. Roberts, l'engagement du spectateur tient à l'emphase et à l'excès. Selon Georges Magnane, sociologue mais également romancier, la passion supportrice se nourrit d'un drame, celui que réalise le match dont l'issue rappelle la chute tragique du théâtre grec : des deux équipes, une seule s'octroie l'honneur de la victoire, à moins d'un match nul. Or, le spectateur s'investit presque malgré lui dans la lutte qui se joue sur le terrain : « il a la chance d'y jouer un rôle non négligeable » que ce soit « par ses cris, ses élans d'enthousiasme, voire, à l'occasion, par une sorte de super-arbitrage (au besoin, il envahit le terrain et interrompt la représentation plutôt que de la voir faussée de façon inadmissible) » (Magnane, 1964, 99). Pour G. Magnane, le supporter est donc davantage un acteur des gradins, dont seul l'emplacement semble limiter le statut et entraver l'action directe sur la balle...

Mais un tel engagement des spectateurs ne semble se justifier que par l'octroi d'un gain – tout au moins symbolique – : les vainqueurs du terrain sont appelés à « délivrer le public, à le sauver » (Jeu, 1977 b, 258). Parce qu'elle se déploie dans une logique de spectacle et se soumet aux règles de la dramatisation, la compétition sportive s'offre comme un « canal par où se déchargent l'agressivité du spectateur et sa volonté de puissance » (Minois, 2005, 466). La littérature considère que le sport remplit, de façon originale, la fonction cathartique attribuée au théâtre classique et qu'il s'en offre comme le pendant moderne. Michel Serres considère ainsi que « les Grecs suffoquaient à la tragédie, les mères y accouchaient d'émoi. Contrairement à ce que vous voyez, il n'y a pas de public au rugby », ni au football, pourrions-nous rajouter. « Il n'y a aucune distance entre le groupe et son équipe [...]. Le groupe chante et crie, tremble et triomphe, et tout à coup se met à exister » (Serres, 1979). Ritualisée, dramatisée, scénarisée, la rencontre sportive se voit dotée d'un pouvoir magique. Par le spectacle sportif, le supporter se trouve délivré de ses plus intimes pulsions de violence. Dans l'échec infligé sur la pelouse du stade, « une mort transposée, relative » s'impose aux vaincus : elle opère dans le domaine du symbolique puisque, à l'issue de la compétition, « la vie est restituée au perdant en vue d'une compétition ultérieure » (Jeu, 1972 a, 110). La littérature construit, à partir de là, un mythe : elle considère la défaite comme la parodie théâtralisée et ritualisée d'une mise à mort. Le drame, bien qu'euphémisé, bouleverse : « c'est qu'on n'aime pas mourir, fût-ce symboliquement [...]. On préférera s'effondrer physiquement que de disparaître symboliquement » (Jeu, a, op. cit., 110). Sur le terrain de sport, c'est donc bien une forme de violence qui s'exprime, mais elle joue d'euphémisme : elle se réalise dans un combat de l'homme à l'homme que médiatise la balle. Le drame des stades n'en devient pas moins nécessaire à la société, essentiel à la collectivité. L'épreuve sportive est littérairement appelée à libérer la communauté. Le temps de la partie de football concrétise un espace de délivrance et l'occasion d'une violence codifiée, autorisée et valorisée.

En retour, les spectateurs semblent donner tout son sens à la rencontre sportive : Perret, dans ses Articles de sport, se prend à imaginer, avec amusement « un stade rempli à l'improviste de 38 000 sourds-muets et de deux équipes s'évertuant dans un silence total, sans autre stimulant que l'indéchiffrable grouillement des mimiques ». Le résultat est sans appel : la désertion des joueurs – à moins que ce ne soit celle de l'arbitre – est inévitable. L'absence de son condamne à l'absence de sens.
« Peut-être que les joueurs abandonneraient au premier but botté dans un silence inadmissible, et peut-être que l'arbitre, privé d'injures, rendrait son sifflet » (Perret, 1991, 206).

Cet intermède ludique dans l'essai de J. Perret souligne simplement que le spectateur est à comprendre comme un « acteur » essentiel au déroulement du match. Si la valeur cathartique du spectacle sportif procède du mythe, elle reste un archétype d'une littérature footballistique qui se plaît à regarder du côté des gradins... L'écriture y trouve par là même l'occasion de servir une utopie. Jusque dans l'expression de la violence, le sport et même sa spectacularisation se trouvent dotés de vertus.

Regards littéraires sur les supporters de l'extrême

Si sur le terrain, le sportif se voit sommé d'apporter les preuves de son hégémonie, la littérature considère que, dans les gradins, l'homme est aussi invité à rendre compte de son appartenance à la communauté : « culture commune » et signes identitaires en sont les premiers marqueurs. Mais la violence des gradins, plus encore, en vient à fasciner l'écriture... au point qu'elle considère parfois que la compétition a aussi lieu dans les tribunes ! Le calme inattendu des gradins provoque, par exemple, la surprise de J. Perret qui relève qu'« il n'y a pas eu la moindre projection de bouteille pendant la distribution des prix » lors du match Allemagne - Hongrie (Perret, op. cit., 201). De façon significative, l'initiative à l'origine du recueil de nouvelles Onze fois l'OM tente de déplacer la rivalité notoire des deux équipes OM – PSG des coups directs aux chocs des mots : « l'idée [leur] est venue d'opposer, plume à la main, des auteurs "Parisiens" et des auteurs "Marseillais" » (Bouchet, préface). Occasion d'un jeu littéraire, les passes d'armes se font à coup de bons mots, du « tacle à la plume ». Le terrain de l'affrontement entre l'OM et le PSG se déplace du stade à la page.

Du simple constat à la condamnation, de la fascination à la répulsion, les romans, essais et poèmes contemporains à thématique footballistique ne peuvent plus passer sous silence la réalité du hooliganisme. Par exemple, le roman de G. Piersanti, dans lequel le football n'apparaît que de façon anecdotique, témoigne déjà de la territorialisation des tribunes et ne peut s'empêcher de suggérer, sous la forme d'un commentaire aux allures journalistiques, les saccages perpétrés par les hordes de supporters déchainés.

« Le journaliste du 20 heures montrait la cage installée à l'intérieur du stade San Paolo pour y enfermer la faune jaune et rouge, dans le but d'éviter les dérapages violents, lesquels ne purent toutefois être évités. La gare des Campi Flegrei, proche du stade, fut le premier endroit à subir les destructions perpétrées par les hordes de l'AS Roma, déçues par le résultat » (Piersanti, 2009, 271).

C'est avec un humour grinçant qu'Umberto Eco évoque, quant à lui, la fréquentation des stades : il avoue ne pas se rendre aux rencontres footballistiques, « pour les mêmes raisons qui font qu'[il] n'ira jamais dormir la nuit dans les passages souterrains de la Gare Centrale de Milan (ou [se] balader à Central Park à New York après six heures du soir) » (Eco, 1998). La comparaison suffit à poser le problème de la violence des foules sportives.

D'autres auteurs donnent un visage à cette violence, s'employant à décrire et à suivre des personnages dans le milieu du supporterisme ultra. Par un parti pris faussement sociologique, ils s'emploient à mettre en scène la violence des hooligans et prétendent s'en tenir à la description. La distanciation de l'énonciation vise à entretenir une impression de neutralité. Plus souvent outrée, la narration stigmatise une jeunesse en perte de sens : elle tente la morale et joue de ces personnages comme d'autant d'antihéros. Plus rarement, le rire est l'occasion de tourner en ridicule ces foules déchaînées...

Ainsi, certains romanciers semblent s'introduire dans le kop, la plume à la main, s'employant à décrire la violence des gradins et s'appliquant à en décortiquer les rouages. Ainsi, M. Desplechin nous fait pénétrer parmi les « South winners », les supporters ultras de l'OM. La nouvelliste met en scène un groupe de hooligans reconnu, institutionnalisé, composé de membres qui « sont entrés dans la compétition au lieu de se contenter de la regarder » (Ehrenberg, op. cit., 59). Sa protagoniste fait mine de s'égarer dans les tribunes, pour se hisser auprès des hommes forts et séduisants qui composent le kop marseillais. « Belles gueules », gros bras et cris virils suffisent à l'attirer.

« Autour d'elle, on s'était mis à sauter sur place, de plus en plus vite, de plus en plus violemment. "Qui ne saute pas n'est pas Marseillais !" braillaient les hommes qui se bousculaient [...], qui se jetaient les uns sur les autres, le corps désarticulé, sans qu'on sache très bien si les grimaces sur leurs visages marquaient le plaisir ou la peur » (Desplechin, 2004, 40).

L'affirmation de virilité et de supériorité passe par l'occupation de l'espace sonore. La force s'affiche par le verbe, qui tonitruant, sait aussi se faire agressif par une débauche d'injures.

« - Allons-y, les gars, il faut les aider, les gars, ils ne s'en sortiront pas sans nous les tifosi, il faut leur montrer qu'on est avec eux, les gars, qu'on a des couilles avec eux, les gars » (Desplechin, op. cit., 41).

Les encouragements tendent ici à construire l'identité groupale et à exalter l'image masculine du collectif. En jouant des archétypes du masculin, le discours s'offre comme une autre entrée dans la compétition, verbale celle-ci. La violence des mots assoit une hégémonie symbolique.

« Mais on ne va pas les laisser courir comme ça sur notre stade, sur notre Vélodrome qu'on a refait pour nous, Marseille, et qu'ils abîment avec leurs sales pattes, ces enculés, enculés, enculés, alors tous ensemble, nous on leur dit, voilà ce qu'on leur dit, et assez fort qu'ils l'entendent : "à Paris, à Paris, y'a que des putes, des putes et des pédés"... » (Desplechin, op. cit., 42).

La suspicion d'homosexualité prend ici le sens d'une injure. Renier l'identité sexuelle revient à remettre en cause les plus évidents signes attestant et validant traditionnellement la virilité. Comme échauffés par les cris, les groupes cherchent alors l'affrontement afin d'en découdre... Dans cette nouvelle, l'échauffourée sera évitée par le déploiement des forces de sécurité.

En revanche, la violence du stade se concrétise dans plusieurs fictions à l'exemple de Dockers de D. Paganelli ou du roman d'anticipation d'A. Bibert, Les Hooligans contre la fête du football. Phil Allen, le protagoniste d'une des histoires « loyales ou déloyales » de D. Paganelli, est présenté comme un hooligan reconverti. Trop vieux pour continuer de jouer au casseur, il se rend paisiblement au stade les jours de match, mais interprète chaque indice, chaque mouvement de foule, grâce à son expérience d'ancien « petit con », de « petite frappe » reconvertie (Paganelli, 2006, 142). Ainsi, le murmure du stade prend déjà sens : le chant « You'll never walk alone », qui est l'hymne du club, devient ce « Notre Père qu'[il] hurlait avec [sa] bande de scousers » (Paganelli, op. cit., 143). Il suffit à situer une ambiance, à faire surgir les souvenirs : « un frisson [lui] parcourt le dos, c'est la communion qui commence » (Paganelli, op. cit., 143). Le chant consolide une identité groupale que l'origine populaire et la passion pour le club ne suffisent pas à affirmer. Comme la madeleine de Proust, l'hymne assure la réminiscence de souvenirs, du temps « des bagarres, des courses poursuites, des affrontements avec les bobbies ». Le paysage citadin revêt un nouveau sens, celui d'expériences intimes et personnelles, vécues dans la violence de la rue.

 

« Chaque maison évoque mes souvenirs d'adolescence et de jeune homme. C'est là que j'ai fait le coup de poing avec ma bande contre celles des clubs visiteurs. C'est là, juste devant ces grilles, qu'on a bastonné les gars de Crystal Palace, un club de Londres, au point que, durant des années, ils ne sont pas revenus à Liverpool soutenir leur équipe. » (Paganelli, op. cit., 144).
Dans cette logique de rivalité, l'espace urbain devient un enjeu de territorialité. Le stade est pareil à un « château fort enchâssé dans le quartier » qu'il s'agit de défendre : « chaque rue était un chemin de ronde, l'étage un donjon et la fenêtre une meurtrière d'où on canardait l'ennemi » (Paganelli, op. cit., 144).

 

D'autre part, le roman d'anticipation d'A. Bibert, d'une facture populaire, joue à l'excès des clichés, se nourrit de la crainte qu'inspire le hooliganisme et traduit une fascination pour le sang, les coups, la violence, avant que la narration ne se disculpe derrière un discours moralisateur... L'écriture exploite, sans les remettre en cause, les fantasmes collectifs qui lient hooliganisme et culture anglaise. Les protagonistes correspondent au portrait type du hooligan que construit et véhicule la société : « un Anglais, jeune, mal inséré socialement, délinquant dans la vie ordinaire, imbibé d'alcool, qui prend prétexte du match de football pour venir commettre ses méfaits dans un stade » (Bodin, 2003, 9). A l'image de Peter, les protagonistes entrent dans le mouvement hooligan par désœuvrement et ennui... accessoirement par passion footballistique.

« Peter aimait le foot qui lui avait permis d'apprendre la bagarre. Et finalement la bagarre devint son sport favori. Cette dernière passion le motivait tellement qu'il en oubliait la première » (Bibert, 2000, 12).

A. Bibert, au fait du mouvement hooligan, dépeint une organisation très structurée et fortement hiérarchisée qui dicte ses propres règles. Mais, le discours ne se contente pas de remarques à prétention sociologique : se projetant en 2026, la narration s'emploie à prédire l'avenir du spectacle footballistique, qu'elle résume à une débauche de violences. Le mot d'ordre unanimement approuvé par la foule des hooligans est simple : « un seul ennemi "l'ordre public", une seule passion "le désordre" » (Bibert, op. cit., 13). Le résultat est sans appel : la violence.

« Terry jeta sa cigarette sur un groupe d'excités. Il esquiva une boîte de bière et fonça dans le groupe, comme un bulldozer. Son poing américain faisait de gros dégâts, chaque coup porté était un blessé pour l'hôpital, avec des côtes fêlées ou le visage en sang. » (Bibert, op. cit., 122).

L'écriture présente des personnages mûs par un sentiment d'invincibilité, de force et de puissance. La bataille y a parfois valeur initiatique : elle permet d'intégrer de nouveaux membres et de reconnaître le statut dominant de certains acteurs. Suite à ses exploits, Franck, notamment, se voit promu nouveau chef de groupe. S'emballant, la narration dépeint une débauche d'agressivité qui n'est plus en lien direct avec l'évènement sportif, mais profite de la densité de la population pour attiser les mouvements de foule. La violence se veut aveugle et sans mobile, les acteurs opérant sans discernement : « les hooligans ne faisaient aucun cadeau en se battant même contre des gens sans défense, comme les personnes âgées, les femmes, les enfants » (Bibert, op. cit., 146). Le goût pour la violence ne trouve plus de limite : d'une échauffourée de fin de match, les protagonistes en viennent à organiser de véritables fusillades. Le port de Marseille, envahi par les foules footballistiques, ressemble, à la fin du roman, à un champ de bataille où les civils n'auraient pas été épargnés : « les promeneurs venus pour leur plaisir flottaient entre deux eaux, au milieu des bateaux, d'autres étaient allongés sur l'asphalte, baignant dans une mare de leur propre sang. Sur les lieux du drame, des équipes de plongeurs retiraient des corps » (Bibert, op. cit., 161). La narration, simpliste, semble se justifier finalement par un discours moralisateur : elle invite à empêcher le mal, venu d'Angleterre, de prendre racine en France. Par la voix d'un policier bienveillant, elle réclame que soit « donné une autre image du sport ». Le roman se clôt sur un appel à une prise de conscience de la jeunesse : « le football est un jeu et non pas une guerre » (Bibert, op. cit., 244).

Alors que la violence conduit jusqu'à la négation du spectacle footballistique chez A. Bibert – le dernier match est joué à huis clos –, dans l'écriture de D. Paganelli, la question est posée : sous prétexte de passion footballistique, le spectateur doit-il tout accepter ? Pour l'un des protagonistes de la nouvelle Escuela mecánica de la armada, la décision est prise : « [il] n'ira plus au foot tant qu'il y aura des cris de singes en direction des joueurs noirs et des saluts fascistes dans les tribunes » (Paganelli, op. cit., 41). Le personnage s'offusque de la présence de drapeaux nazis dans le stade. Selon lui, le football et la passion supportrice dérivent au point de « faire gerber » (Paganelli, op. cit., 41). Si le protagoniste de Paganelli voit tout son plaisir gâché par la « présence des fachos » (Paganelli, op. cit., 45), U. Eco en vient lui aussi à « haïr les passionnés de foot » dont la violence le contraint à déserter les stades. Mais la condamnation prend une toute autre dimension dans Le Match de la mort de J.-P. Delfino. L'aberration des menaces de mort, des croix gammées, des saluts hitlériens est décuplée pour le protagoniste, rescapé des camps nazis.

 

« Durant tout le match, les supporters des deux camps avaient hurlé à la mort, la mort de l'autre. Il fallait crever du Parisien, crever du Marseillais. Chaque année, les vociférations se faisaient plus violentes, plus insoutenables aussi » (Delfino, 2004, 55).
Impuissant témoignage, sa présence au stade suggère silencieusement l'absurdité des symboles de la doctrine nazie dans un stade. Finalement, seul l'humour semble parvenir à désamorcer la colère d'une écriture que la violence gratuite des stades révolte. D. Paganelli, dans une nouvelle au ton moqueur, décrit ainsi le « bon supporter » : s'il arbore les couleurs de l'équipe et connaît par cœur l'hymne du club, il est aussi un homme « qui s'enfile allégrement ses dix pintes de bière les jours de match ».

 

Alors que les supporters de City doivent protéger leur stade d'un projet de destruction, les plus sages du groupe recommandent de ne pas user de violence et invitent à la négociation : « pas la guerre, pas l'agressivité. La diplomatie, messieurs »... un mot qui n'appartient pas au vocabulaire d'un « crâne rasé » de l'assistance (Paganelli, op. cit., 62, 63). Le ton est encore plus léger sous la plume de F. Dard. Devant une foule qui « s'égosille », qui « hue » l'arbitre, qui le « conspue », qui l'« invective », qui le « restitue », qui le « destitue », qui l'« insulte », qui l'« accable », qui le « dégrade », qui le « flétrit », qui le « profane », qui le « déshonore », qui lui « dénie le sifflet », qui « le lui nie », qui « le lui noue », qui « le lui coupe » et qui menace de « tout casser », la réponse de San Antonio est pour le moins pragmatique : « faire quelque chose pour les calmer... Leur servir un tilleul ? » (Dard, 1968, 32, 46). Ainsi, si la violence des stades accapare la une des journaux, elle ne laisse pas non plus indifférente la littérature qui, du grincement de dents au rire, semble exploiter toutes les possibilités narratives lorsqu'il s'agit de l'évoquer.

Conclusion

La littérature française se résout donc à un traitement problématique, souvent dichotomique, du spectacle footballistique. D'un idéal cathartique à un statut de défouloir, d'une violence contrôlée à une violence exacerbée, le spectacle footballistique connaît des définitions littéraires contrastées. Quoi qu'il en soit, entre fascination et condamnation, entre stigmatisation et complaisance, l'écriture hésite mais place la violence des stades au centre de ses débats. Aussi, au modèle viril qui se réalise sur le terrain, elle propose, comme en écho, une masculinité des gradins... Le partage d'une culture commune scelle l'identité groupale mais celle-ci ne se suffit pas toujours d'une sociabilité festive : à l'hymne commun au groupe, aux couleurs du club qui unifient la communauté, s'ajoute parfois la participation aux échauffourées. La violence permet de prouver, en dernier lieu, l'appartenance au collectif.

Cette étude s'offre comme une occasion de rendre compte de la diversité des représentations collectives liées au spectacle sportif et à sa signification. La littérature, à sa façon, participe à la construction d'un imaginaire collectif. Traversée par l'histoire, habitée du « bruit du monde », elle travaille poétiquement le réel, jusqu'à le « trans-crire » et le fantasmer. Dans ce mouvement de traduction, la violence du sport sort du silence...

Références

Barthes, R. (2004). Le Sport et les hommes, Montréal, Les Presses de l'Université.

Bibert, A. (2000). Les Hooligans contre la fête du football. Paris, Editions des écrivains.

Bodin, D. (2003). Le Hooliganisme. Paris, PUF, Que sais-je ?

Bromberger, C. (1998). Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde. Paris, Bayard.

Dard, F. (1968). San-Antonio renvoie la balle. Paris, Le Fleuve Noir.

Delfino, J.-P. (2004). Le match de la mort, in Onze fois l'OM. Le tacle et la plume. Marseille, L'Ecailler du sud, 53-56.

Desplechin, M. (2004). Le tacle et la plume. Marseille. In Onze fois l'OM. L'Ecailler du sud, 37-50.

Eco, U. (1998). Comment voyager avec un saumon. Paris, Grasset.

Ehrenberg, A. (1991). Le Culte de la performance. Paris, Hachette (édition de 2001).

Hamon, P. (1984). Texte et idéologie. Paris, Quadrige/P.U.F (édition de 1997).

Jeu, B. (1972, a). Le Sport, la mort, la violence. Paris, édition universitaire.

Jeu, B. (1977, b). Le Sport, l'émotion, l'espace. Paris, Vigot.

Magnane, G. (1964). Sociologie du sport. Paris, Gallimard.

Minois, G. (2005). Le Culte des Grands hommes. Paris, Audibert.