Editorial

Numéro 3 | Football, violence et sécurité

pp. 01-03

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Christophe Jaccoud

Dominique Malatesta

  

 

Les tentatives de constituer un champ d'investigations autour de la question de la violence périsportive remontent, on le sait, aux années 1960 pour ce qui est de l'histoire et à l'Angleterre pour ce qui est de la géographie, nombre de chercheurs ayant alors manifesté l'ambition de déployer des intelligences sociologiques renouvelées pour rendre compte de phénomènes interrogeant la société sous trois angles au moins.
Sous l'angle social d'abord, tant il est vrai que, posé comme un ciel bas et lourd sur le quotidien des enceintes sportives, le hooliganisme participe d'un sentiment de montée des périls et d'imprévisibilité croissante du monde, au point d'apparaître comme l'un des éléments-moteurs d'une « société du risque » dans laquelle le supportérisme incarne l'un ou l'autre de ces phénomènes potentiellement interruptifs de la dynamique sociale.
Sous l'angle sportif ensuite, le hooliganisme interrogeant le sport, et singulièrement le football, pour pointer du doigt, à travers la montée des violences, des affirmations identitaires paroxystiques et l'exacerbation des antagonismes, la pertinence discutable des discours et des rhétoriques vantant les bienfaits et les gratitudes communément admises du sport, tels le respect de l'adversaire, le fair-play, ou encore le mélange social.
Sous l'angle des souverainetés politiques enfin dans la mesure où, l'insécurité sportive ayant progressivement alarmé pouvoirs sportifs et pouvoirs publics, le thème a peu à peu gagné sa place dans l'agenda politico-administratif et dans l'espace de discussion institutionnel. Dès lors, l'objectif de pacifier les enceintes et les spectacles sportifs a trouvé des ancrages et des ralliements de plus en plus nombreux pour déboucher, dans la plupart des pays d'Europe, sur un retour de l'Etat, via des formalisations juridiques mettant désormais l'accent sur des interprétations délictuelles et déviantes de tels faits.
À l'évidence, la violence des supporters constitue donc, depuis une quarantaine d'années, un objet sociologique privilégié qui entraîne dans son sillage des recherches nombreuses et multiformes, lesquelles sollicitent de surcroît des épistémologies diversifiées. Toutefois, si les supporters violents sont les sujets de divers prédicats sociologiques et si l'étiologie de ces violences a mobilisé, selon les lieux et les moments, des paradigmes successifs et de cas en cas concurrents, les textes centraux consacrés au thème -bien qu'il serait abusif d'y déceler les éléments d'une théorie standard- donnent à voir un ordinaire cognitif et épistémologique articulé autour de trois grandes topiques.
Première topique : un fort balisage du domaine par une tradition sociologique durablement influencée par les travaux de Norbert Elias selon lesquels la répression des affects et des émotions imposée par la modernité appelle, au nom des contraintes propres au fonctionnement de l'économie psychique, des moments d'effervescence et de catharsis.
Deuxième topique : une prédilection marquée pour des traitements de l'objet oscillant entre les pôles de l'ethnologie et d'une sociologie d'inspiration actionnaliste ; entre, d'un côté, une clinique des passions partisanes et, d'un autre côté, une obédience théorique et méthodologique qui incline à voir dans le supportérisme, fut-il violent et inacceptable, une dynamique collective et groupale faisant sens, porteuse d'authentiques normes d'organisation et de processus constituants. Les deux approches s'accordent alors pour associer le soutien engagé à une équipe à une quasi praxis, pour le moins en tous les cas à une expérience positive de construction des sujets et d'affirmation de soi, au risque de mésestimer les dangers d'une adhésion à des engagements qu'il n'est pas impertinent de considérer, dans le lexique du philosophe AvishaiMargalit, comme des pratiques manquant de valeurs humaines et explicitement fondées sur l'humiliation infligée aux autres.
Troisième topique : une orientation des choix de méthode et du traitement de l'objet travaillée par une grammaire de l'amour du sport, dont on peut penser qu'elle est la conséquence probable, et rarement assumée dans les termes explicites d'une réflexivité réfléchie, de l'ancrage traditionnel et des attachements personnalisés des sociologues du sport dans le monde du sport, de ses acteurs et de ses institutions.
Part maudite du football, manifestation d'un malaise générationnel, prolifération de divers stigmates qui indiquent, à travers des faits de violence désormais systématiques, une désorganisation de la totalité sportive et de la totalité sociale, nouvelles expressions conflictuelles... Mais aussi genre littéraire (Julie Gaucher), haussement du seuil de tolérance à l'égard de comportements reconnus comme attentatoires à l'ordre marchand qui prévaut désormais dans des stades de plus en plus souvent privés et intégrant des fonctions commerciales et événementielles, apparition de nouvelles exigences en matière de comportements attendus des spectateurs (Pascal Viot et al., Jérôme Berthoud et al.), épuisement des institutions prescriptrices d'ordre (Denis Müller), éclipse des éthiques des pouvoirs sportifs (GunterPilz) ou encore part décisive jouée par les médias dans la construction du phénomène, ainsi que des antagonismes partisans (David Ranc), les fils qui tissent la toile du hooliganisme sont assurément complexes.
Outre prendre date dans ce mouvement de construction des savoirs de la sociologie de la violence sportive, c'est ce que nous avons voulu pour l'essentiel démontrer en coordonnant ce numéro consacré au thème du hooliganisme, dans lequel il nous a semblé pertinent de varier les points de vue, de proposer d'autres lectures du phénomène et de fournir des matériaux propres à susciter d'autres réflexions. Pour ce faire, deux pistes ont été suivies.
La première a consisté à ne pas rechercher systématiquement la publication de travaux consacrés aux causes du hooliganisme et à la compréhension du phénomène.
La seconde a visé à confronter des personnalités expérimentées de la sociologie du sport à des chercheurs actifs dans d'autres domaines de la connaissance (sociologie urbaine, analyse littéraire, éthique...) ; « non-spécialistes » dont les points de vue et les réflexions contribuent, nous le pensons, à élargir avec pertinence le collectif d'énonciation d'une problématique qui, si elle est incontestablement « à la mode », donne néanmoins à réfléchir sur la mise en péril d'un certain nombre d'agencements sociaux.